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Westworld, saison 3 : une guerre des androïdes aussi émouvante que déstabilisante

Dolores s'attaque aux humains dans une saison explosive, mais troublante pour les fans de la première heure. Spoilers à suivre.

Loin d’être aussi populaire que Game of Thrones, mais tout aussi ambitieuse dans son écriture et sa mise en scène, Westworld a laissé de nombreux fans sur le carreau avec sa saison 2 sinueuse, voire sibylline. Mais du propre aveu de ses créateurs, Lisa Joy et Jonathan Nolan, leur série est faite pour se "réinventer" à chaque nouvelle saison, un terme particulièrement cohérent avec ce troisième chapitre, centré sur la révolte des androïdes menée par Dolores contre les humains. Exit les parcs de Delos, cette fois, les robots marchent pour la première fois dans le monde des hommes.

Westworld est une série au budget conséquent pour HBO (8 à 10 millions de dollars par épisode, en moyenne), de par sa production value et la qualité de son cast. Malheureusement, son retour sur investissement est l’un des plus décevants pour la chaîne : la saison 3 a perdu plus de la moitié de ses téléspectateurs comparée à la première. On ignore les négociations en interne qui permettent à Lisa Joy et Jonathan Nolan de poursuivre leur projet high concept, mais le fait est que le tandem a pourtant tout donné pour essayer de séduire à nouveau les fans lassés par une œuvre aussi exigeante.

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En plus de simplifier l’intrigue en évitant les twists temporels et les notions techniques telles que la bicaméralité, le duo a offert aux spectateurs un casting ultra-sexy. La présence d’Aaron Paul, Kid Cudi ou même de notre frenchie Vincent Cassel donnait déjà sur le papier la volonté d’une série plus populaire, voire peut-être de lui ôter ce nuage d’élitisme qui plane au-dessus d’elle depuis ses débuts. C’était aussi une prise de risques pour ses créateurs, celui de faire dérailler leur train dont la destination était millimétrée, quitte à trahir leur idée de base pour se rapprocher davantage du courant mainstream (et donc rentable).

Le sacrifice de Dolores

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L’histoire de Westworld a toujours eu comme axe principal le voyage de Dolores. Elle incarne le premier androïde créé par Arnold et Ford, ainsi que l’instigatrice de la révolte des robots par l’atteinte de la conscience. La saison 3 marque la conclusion de son parcours, après une bataille en trois actes : d’abord contre ses créateurs, puis contre ses semblables en saison 2, pour enfin s’affronter elle-même à travers ses clones. Ironie du sort, c’est bien l’existence de ses copies qui a le plus mis en péril sa vie.

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Comme toujours, Evan Rachel Wood brille dans ce rôle de femme émancipée, dans une saison où elle a pu, entre autres, mettre à profit ses cours de taekwondo. Au-delà d’une lutte contre la servitude, le personnage de Dolores est fascinant, car il rassemble une dizaine d’allégories féministes contemporaines : la violence faite aux femmes, mais aussi l’interdit à l’autorité, aux positions de leader, voire au libre arbitre, une notion qui était autrefois étrangère à l’innocente hôte. Si Westworld continue de se réinventer, le traitement de Dolores s’est rattrapé depuis la saison passée, en symbolisant à la fois une social justice warrior et une héroïne ultrabadass, dans un chapitre clairement orienté davantage sur l’action, voire la force brute, dont les femmes sont aussi capables de faire preuve.

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L’importance de Dolores dans cette saison a toutefois terni l’existence de certains personnages. On pense évidemment à Maeve, figure maternelle brave et édifiante lors de la saison dernière. En saison 3, elle s’efface un peu (peut-être moins influencée par l’écriture de Lisa Joy, qui était enceinte en 2018) pour devenir un protagoniste plus unidimensionnel. L’affrontement épique entre Dolores et Maeve dans l’épisode "Passed Pawn", certes jouissif, mais finalement assez gratuit, ne vaut pas les moments de poésie narrative élevée de Westworld, comme le dialogue autour de "la beauté du monde" entre les deux femmes dans le season finale.

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On en vient finalement aux personnages de Serac et Caleb, les nouveaux ajouts de cette saison 3. Vincent Cassel donne vie à un méchant élégant et philanthrope, finalement au service d’un twist final technocrate assez décevant. On salue quand même l’audace de la production, en castant un acteur français certes de renom, mais pas franchement habitué aux séries américaines. Quant à l’ancien militaire désabusé et manipulé par Rehoboam, campé par un Aaron Paul convaincant, mais décidément abonné aux rôles post-traumatiques, son apport joue principalement sur la balance de l’émotion. Car si on reprochait souvent à Westworld son univers froid et mécanique, la clé de la saison 3 réside dans le pathos de ses héros tragiques.

Le Rehoboam du cœur

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Et si l’émotion avait pris le pas sur la complexité de Westworld en cette saison 3 ? Dans le couple de créateurs, il est de notoriété publique que Jonathan Nolan s’occupe davantage de la partie high concept, tandis que Lisa Joy apporte l’émotion nécessaire pour en imprégner ses personnages. Elle est à l’origine de la présence de Shakespeare dans la série et des citations de Mary Shelley, Lewis Carroll ou encore Julian Jaynes. C’est à elle qu’il revient de rendre ses héros crédibles et surtout identifiables, même s’ils ne sont pas composés de chair et de sang humains.

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L’exemple le plus évident (et réussi) de cette saison est sans nul doute Halores, la copie de Charlotte Halle, qui retrouve paradoxalement une forme d’humanité lorsqu’elle devient un hôte. Ses sentiments pour sa famille ressurgissent, alors que le plan de Dolores arrive à son terme. L’humanité reprend aussi le dessus chez William, dans l’épisode d’introspection "Decoherence", alors que l’Homme en noir prend conscience de la souffrance causée à son entourage. Même l’ajout d’Aaron Paul, acteur dont la vulnérabilité se ressent dans son regard lacrymal, est une avancée considérable vers la collecte d’émotions chez le spectateur.

Évidemment, il y a tout une palette de sentiments face à cette saison 3. Sa narration propose un rythme faussé, avec une saison qui démarre lentement et accélère précipitamment au milieu. De cette manière, les créateurs imposent une histoire davantage centrée sur ses personnages (via les flash-back émouvants sur Charlotte et Caleb, notamment) quitte à omettre certains détails de l’intrigue, soit une écriture presque à contre-courant des saisons précédentes.

Westworld est une série fascinante, car elle se remet constamment en question, tout comme ses spectateurs hésitent, face à une telle œuvre, à crier au génie ou a contrario décrier un blockbuster faussement intelligent, une étiquette nocive qui colle pourtant à la peau des frères Nolan. C’est une question qui rappellera aux nostalgiques de Lost, Person of Interest ou encore Mr. Robot des débats interminables, mais qui prouvent que Westworld est déjà entrée au panthéon des séries révolutionnaires. Et puis si HBO continue de faire confiance à Lisa Joy et Jonathan Nolan, alors pourquoi pas nous ? Car après tout, les plaisirs violents appellent à des fins violentes.

La saison 3 de Westworld est disponible en intégralité sur OCS à la demande.

Par Adrien Delage, publié le 06/05/2020