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Le final de Game of Thrones était épique et décevant

Marianne Chaillan, philosophe spécialiste de Game of Thrones, nous livre son analyse du final de Game of Thrones.

Comme des millions de fans à travers le monde, j’ai découvert dimanche 19 mai le dernier épisode de cette série extraordinaire qu’est Game of Thrones. En venant clore la saga, "The Iron Throne" nous livre également les clés ultimes de sa compréhension générale.

J’ai suivi chaque épisode de cette saison avec passion, me laissant submerger tantôt par l’effroi (durant l’épisode "The Long Night", notamment), tantôt par la colère (dans l’épisode "The Bells", quand Daenerys brûle méthodiquement les rues de King’s Landing), ou encore par l’émotion (quand Jaime élève Brienne au rang de Ser, quand Tyrion fait ses adieux à son frère, ou quand Jorah lutte jusqu’à son dernier souffle pour sauver Daenerys). J’ai même parfois ressenti de la joie (quand Arya tue le Roi de la Nuit).

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Mais, en règle générale, à chaque épisode, j’étais déçue… de sorte que j’aurais pu faire mien les mots employés par l’acteur Kit Harrington (Jon Snow) pour résumer la saison 8 : "décevante et épique". Épique, car nul ne peut nier le niveau époustouflant des épisodes sur le plan visuel, musical, la beauté des images, des décors, des costumes et même, n’en déplaise à certains, du jeu des acteurs. Décevante car comme de nombreux spectateurs, j’allais de déception en déception.

Tyrion, cet homme si rusé et intelligent semble devenu subitement stupide et ne parvient pas une seule fois dans toute la saison à donner de bons conseils à sa reine qu’il abandonne à sa solitude lors de la fête après la bataille contre l’armée des morts. Varys ce maître en stratégie, incapable lui aussi d’aider sa reine en difficulté pour s’imposer à Winterfell, tire de grossières ficelles pour se débarrasser de la Mère des Dragons et se fait prendre piteusement.

Cersei la femme forte et machiavélique se mue, durant la dernière bataille, en spectatrice passive de sa déconfiture, finalement écrasée par un éboulement alors qu’elle pleure dans les bras de son Jaime comme une petite fille apeurée. Où est la Reine forte attendant la mort lors du siège de la Néra, assise sur le trône, poison dans la main ?

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Arya la meurtrière professionnelle attend d’être à trois mètres de Cersei pour renoncer à sa liste découvrant soudain qu’elle risque de perdre la vie. Que dire de sa scène amoureuse avec Gendry ? Sansa qui s’était étoffée au cours des saisons, devenant la louve de Winterfell, manifestant un sens stratégique exceptionnel lors de la bataille des Batards, redevient la peste qu’elle était lors de la saison 1, faisant preuve d’une mauvaise foi atroce lorsqu’elle nie le rôle déterminant de Daenerys dans la victoire contre l’armée des morts.

Que dire aussi de Jon, semblable à une feuille morte ballottée par les événements ? L’épisode 5 nous dévoilant une Mad Daenerys m’a révoltée. Une amie a résumé ce que je trouvais absurde. Elle m’a dit : "c’est comme si J. K. Rowling après 7 tomes de sa saga faisait de Harry Potter le nouveau Seigneur des Ténèbres et de Voldemort (ici Cersei), un pleureur apeuré dans la cabane hurlante, mourant finalement écrasé par le saule cogneur !". Et n’en déplaise à ceux qui diront qu’il y avait de nombreux signes annonciateurs de sa folie, j’étais d’accord.

Bref, j’étais déçue. Très déçue. En dans d’innombrables tweets que je lisais sur internet, je trouvais l’écho de cette déception chez d’autres. Le coup de grâce, ce fut Bran.

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La clé de la saga : le doux-amer

Quoi Bran ? Ce personnage qui nous faisait tant rire par ces répliques devenues des mèmes ? Ce garçon sans la moindre empathie (rappelons-nous lorsqu’il parle à Sansa de son viol comme s’il s’agissait d’une fable poétique !) ? Ce fut, pour moi, le coup de grâce et c’est pourtant son accession au trône qui nous donne la clé. Une clé qui peut nous libérer en nous réconciliant avec cette série que nous aimons tant.

Rappelons-nous de la fin douce-amère promise par George R. R. Martin. Rappelons-nous son affection pour Tolkien. Si les showrunners ont été livrés à eux-mêmes sur cette saison plus que sur aucune autre, George R. R. Martin n’a pas pu ne pas leur dire qui il souhaitait voir régner à la fin de la saga.

Donc Bran. Est-ce là le doux-amer ? Parce que c’est un personnage secondaire ? Parce que c’est un Stark certes (ce serait là le côté douceur) mais pas l’un de ceux qu’on aime le plus (ce serait là le côté amer) ? Non, ce n’est pas ce choix final décevant mais somme toute correct (la tyrannie ne l’a pas emportée) qui est doux-amer. Le doux-amer, c’est que cette prétendue victoire cache une terrible défaite.

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La défaite de la politique

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La question centrale qui anime toute la saga est celle de savoir quelles sont les vertus du souverain. C’est une question politique. "Quelle est la qualité la plus importante d’un bon roi ?", demande Tywin Lannister à Tommen devant la tombe de Joffrey. La sainteté ? La justice ? La force ? La sagesse ? La ruse ? Chaque personnage de la saga incarne l’une ou l’autre de ces vertus. Chacun va échouer.

Dans Le Seigneur des anneaux, Tolkien livre un constat pessimiste sur la nature humaine : aucun homme ne peut résister au pouvoir de commettre le mal en toute impunité. Seul un hobbit peut porter l’anneau et peine même à ne pas se laisser tenter. Les hommes sont, quant à eux, d’emblée disqualifiés.

Dans GOT, George R. R. Martin livre lui aussi un constat pessimiste sur la question politique cette fois. Aucun homme ne peut désirer ou exercer le pouvoir sans se perdre. Que signifie le choix de Bran, sinon cet échec de toute tentative humaine de juste gouvernance De même que Tolkien nous apprend que les hommes ne peuvent porter l’anneau, Martin nous enseigne qu’ils ne peuvent (bien) gouverner.

Bran est mort dans la caverne, comme le dit Meera Reed. Bran Stark est devenue la Corneille à trois yeux. Que ce soit un personnage fantastique qui l’emporte signifie bien l’échec du réel. C’est que le pouvoir - que seul mériterait celui qui ne le désire pas (thème platonicien) - rend fou celui ou celle qui le convoite ou le possède. Il n’est pas d’idéal qui ne se fracasse sur la réalité du pouvoir. Même les plus purs s’y perdent. Daenerys cède à l’ivresse du pouvoir. Même les plus diaboliques en meurent. Cersei perd sa vie (et celle de son enfant à naître) plutôt que d’y renoncer.

Seul Bran - parce qu’il n’est plus humain, parce qu’il n’est plus Bran Stark, parce qu’il n’a plus ni affects ni intérêts personnels - peut monter sur le trône. La fin de GOT est très pessimiste : il n’est personne qui puisse résoudre le problème de la politique en devenant (et en restant) un dirigeant éclairé.

La défaite de la morale

Cette dernière saison de Game of Thrones renoue aussi avec sa profonde dimension morale. La question : "Qu’est-ce que le devoir ?" traversait la saga, qui a fait dialoguer à travers ses personnages de nombreux systèmes philosophiques (conséquentialistes, déontologiques, minimalistes). Cette saison 8 et en particulier ce dernier épisode nous enseigne deux ultimes leçons sur la question morale.

Leçon 1 : rien n’est plus dangereux que celui qui pense posséder la connaissance du bien. Tyrion explique à Jon que Daenerys est la plus grande menace qui pèse sur l’humanité depuis la fin du Roi de la Nuit. Le motif ? Elle est convaincue qu’elle est juste et dans la vérité. Il faut donc la tuer, ajoute-t-il. C’est cela le devoir. C’est cela qui est bien.

Vous voyez le paradoxe ? Alors qu’il dénonce le fait que le mal qui ronge Daenerys est la certitude de connaître ce qui est bien, il est lui-même pris sur le fait du même crime. C’est pourtant cet argument qui va pousser Jon à tuer Daenerys… Et si vouloir donner des leçons de morale était parfois profondément immoral ?

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Leçon 2 : personne n’est véritablement pur. À la fin de cette saison, plus aucun personnage ne peut prétendre incarner la pureté. Ni Tyrion qui manipule Jon, le transformant en son bras armé pour assassiner la reine. Ni Jon lui-même qui va renoncer à ses principes en devenant le Régicide. Selon son système moral, la valeur d’une action repose sur l’intention qui l’anime et non sur ses conséquences, donc il n’aurait pas dû tuer Daenerys. Rappelons-nous la réprobation morale de Ned Stark lorsque Jaime évoque le meurtre d’Aerys qui voulait brûler la ville. S’il avait agi en Stark, Jon n’aurait pas assassiné Daenerys.

S’il avait agi selon ses principes, de même qu’il ne peut mentir (ce qui le pousse à révéler, quel qu’en soit le prix, le secret de son identité à ses sœurs), il ne peut tuer, peu importent les conséquences… Pourtant il va se renier et agir non seulement selon des mobiles personnels (sauver ses sœurs) mais aussi selon des principes conséquentialistes (sauver les gens prétendument menacés par Daenerys). D’ailleurs, après son acte, il le dit : "cela ne paraît pas juste". Il s’est perdu sur le plan moral. Il a échoué. Et l’image finale qui nous le montre souriant alors qu’il transgresse la sanction qui lui a été imposée (de rester au Mur) achève de dynamiter l’image d’un personnage à la droiture morale kantienne.

La revanche des Stark ?

Il n’y a pas, selon moi, quoi qu’il y paraisse, une revanche finale des Stark. Certes Bran est roi, Sansa Reine du Nord, Arya est vivante et Jon un futur Roi au-delà du Mur. Certes, tous les Stark ont non seulement survécu à cette saison 8, mais ils occupent des positions confortables.

Seulement… Ce ne sont plus des Stark. Sansa est bel et bien devenue la fille de Cersei. Sansa est une Lannister qui dépossède son frère de roi - au premier instant de son règne - de l’un de ses royaumes. Bran n’est plus Bran Stark, il l’a suffisamment lui-même affirmé. Jon est non seulement un Targaryen, mais il a renié ses valeurs de Stark. Quant à Arya, Ned aurait-il moralement trouvé acceptable de devenir une meurtrière professionnelle ? Les Stark qui triomphent ont pourtant échoué eux aussi, d’une certaine manière.

Rien n’est plus puissant dans le monde qu’une bonne histoire

Alors oui, cette saison est décevante. Mais c’est le cœur même de son message aussi pessimiste et triste que philosophique : les hommes sont décevants. C’est le sens aussi peut-être à donner à l’effondrement de l’empowerment des femmes dans cette saison. Il participe d’une désillusion plus générale. Les hommes sont décevants et les femmes ne sont pas meilleures que les hommes.

Que nous reste-t-il alors ? - Des histoires.

Comme le demande Tyrion : "Qu’est-ce qui uni les hommes ? Les armées ? L’or ? Les bannières ? Non, ce sont les histoires. Rien n’est plus puissant dans le monde qu’une bonne histoire. Rien ne peut l’interrompre. Aucun ennemi ne peut la vaincre". Force est de constater que cette belle histoire qu’est Game of Thrones nous aura fait vivre d’extraordinaires moments.

Elle s’achève aujourd’hui mais rien ne peut véritablement l’interrompre : nous ne cesserons pas de nous la raconter.

Marianne Chaillan est l’autrice du livre Game of Thrones, une métaphysique des meurtres, le Passeur Éditeur, 2016.

Par Marianne Chaillan, publié le 21/05/2019

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