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Comment Unbreakable Kimmy Schmidt a abordé #MeToo dans sa dernière saison

Faire de l’humour avec un sujet aussi touchy, c’est tout un art.

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Comme son nom l’indique, Unbreakable Kimmy Schmidt, c’est l’histoire de la reconstruction d’une femme "incassable", séquestrée pendant 15 ans par un gourou, qui ressort de son bunker avec l’envie débordante de croquer la vie – et la Grosse Pomme – à pleines dents. En quatre saisons et autant de chorégraphies awkward de la part de la rouquine à l’optimisme à toute épreuve, Tina Fey a réussi l’exploit d’aborder avec humour des sujets dark à souhait : le syndrome de stress post-traumatique de notre héroïne, le fait qu’elle ait été violée (c’est suggéré) et mariée de force, ou encore abandonnée par sa mère. Par petites touches, la série s’est aussi attaquée au white privilege, à la gentrification et a infusé un féminisme bienveillant à travers des personnages a priori irrécupérables, comme la bourgeoise croqueuse d’hommes Jacqueline (Jane Krakowski).

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La saison 4, dont la première partie a été diffusée en mai 2018, avait débuté un arc narratif qui faisait écho à l’affaire Weinstein et au mouvement #MeToo. Titus (Tituss Burgess), notre wannabe star, était victime de harcèlement sexuel de la part de Mr. Frumpus, une marionnette (tenue par un homme, qui est le véritable responsable évidemment) très appréciée du grand public, lors de son audition pour Sesame Street. La suite de cette histoire est racontée dans l’épisode 8, "Kimmy Is in a Love Square!", mis en ligne le 25 janvier dernier.

Titus est confronté à un dilemme quand un acteur avec lequel il est en concurrence, Coriolanus Burt, dénonce les agissements de Mr. Frumpus, et se prend une volée de bois vert médiatique. Va-t-il profiter de l’opportunité pour récupérer le job de son rival du jour au lendemain, ou prendre son courage à deux mains et le soutenir dans sa démarche, en racontant lui aussi son agression publiquement ? Vous l’aurez compris, après avoir opté pour la première solution, il décide finalement de prendre la bonne décision. L’épisode se termine par une blague autour de la soirée des Tony Awards, où Titus espérait être convié, et où les célébrités décident de porter des shorts noirs. Une blague qui renvoie à la cérémonie des Golden Globes de 2018, où les actrices d’Hollywood avaient décidé de porter du noir en signe de soutien au mouvement #MeToo.

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Le point de vue de la victime

Il fallait oser écrire un épisode où le prédateur est une marionnette, dont on voit carrément le (mini) pénis dans un flash-back avec Titus ! L’épisode a été reçu plus ou moins chaleureusement aux États-Unis. Le choix de Titus pour porter cet arc ne doit pas nous faire oublier que l’écrasante majorité des victimes de harcèlement sexuel à Hollywood sont des femmes. Et en même temps, l’histoire du personnage fait écho aux témoignages d’hommes comme Terry Crews qui ont aussi été victimes d’agressions sexuelles et qui ont le droit d’être représentés. D’autre part, comme le rappelle Tina Fey dans une interview accordée à AVClub, Kimmy Schmidt est en soi une histoire #MeToo avant l’heure.

"Malheureusement, il nous a semblé que c’était un sujet qui entrait dans notre univers. Vu l’histoire de Kimmy, il fallait trouver un moyen de connecter les deux. L’expérience de Kimmy est une version avant-gardiste de toutes ces histoires qui sont sorties après. Nous avons aussi – presque par accident – planté les graines concernant l’expérience de Titus, et on a pu sortir cet arc narratif comique et complètement dingue sur le fait qu’il a été harcelé sexuellement par une marionnette de Sesame Street. On s’est dit : 'Eh bien, c’est cohérent pour nous d’aller dans cette direction. Il faut qu’on raconte ce genre d’histoires.'"

Mr. Frumpus, le prédateur marionnette, a un modus operandi : il ne s’attaque qu’aux hommes noirs. Une façon aussi de mettre en avant les personnes racisées, dont la parole a été moins écoutée que celle des personnes blanches au moment où le mouvement #MeToo a explosé. Rappelons que ce n’est pas Alyssa Milano qui a créé le hashtag #MeToo en octobre 2017, mais l’activiste noire Tarana Burke en 2006.

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L’épisode bénéficie du caméo d’une figure qui est déjà entrée dans l’histoire féministe : le journaliste d’investigation Ronan Farrow, oui, celui qui a sorti le premier les témoignages contre Harvey Weinstein via son média, le New Yorker. Côté légitimité, ça se pose là. Le reporter a twitté sur le sujet, expliquant son choix d’apparaître dans la comédie.

"Je l’ai fait parce que 1) Tina Fey est une artiste magique qu’on est tous chanceux d’avoir 2) Kimmy Schmidt est terriblement drôle mais parle aussi de traumatismes et d’abus et j’adore le fait qu’ils aient écrit un épisode sur l’importance que les sources parlent. J’ai donné mon salaire à RAINN*, vous pouvez donner ici : https://www.rainn.org/"

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Derrière les blagues, l’épisode, écrit par Dan Rubin et Matt Whitaker, a été soigneusement construit : il adopte le point de vue de la victime, et des conséquences sur sa vie. Titus ne veut pas être réduit à ce moment : "I don’t want to be defined by that one, horrible day!", s’exclame-t-il auprès de Kimmy et Liliane. Si l’accent est mis sur l’importance de témoigner, il ne s’agit pas de donner dans le victim-blaming, mais au contraire de dénoncer cet engrenage. Longtemps, la loi du silence a prévalu, mais quand une personne la brise, la première question à laquelle elle est confrontée est le fameux : "pourquoi personne n’a parlé avant toi ?". Titus hésite à parler, effrayé par l’accueil horrible des médias et du public envers Coriolanus, le premier acteur à témoigner du comportement de Mr. Frumpus.

Le parcours du combattant de la victime est mis en avant. C’est elle qui risque sa réputation et sa carrière, contrairement à l’argument insensé "elle a fait ça pour se faire connaître", comme si une personne qui dénonce son agresseur, surtout s’il est puissant, allait avoir une promotion quelconque de la part de la société. En face, le prédateur, en l’occurrence la marionnette ici, n’a même pas à parler pour qu’une foule en colère prenne sa défense. Une démonstration par l’absurde d’un système biaisé d’avance contre la victime. Et un épisode drôle, intelligent, incisif, qui nous rappelle pourquoi Kimmy Schmidt va tellement nous manquer.

*the Rape, Abuse & Incest National Network

Par Marion Olité, publié le 08/02/2019

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