© Amazon Video

Pourquoi les podcasts sont le nouvel eldorado des producteurs de séries

Après le cinéma, les romans et les comics, les séries télé se tournent vers les podcasts pour trouver l’inspiration.

Alice isn’t Dead, © Nightvale Presents

Pour savoir quelles seront les séries de demain, il suffit de regarder les podcasts les plus populaires du moment aux États-Unis. Les studios télé y ont soudainement vu une source intarissable d’inspiration. Après tout, on y trouve des scripts clés en main, prêts à être mis en images. Pourtant, si le média et son modèle économique sont relativement nouveaux, les fictions audio, elles, existent depuis les années 1920. Les "radio dramas" ont même trouvé leur apogée, outre-Atlantique, dans les années 1940. Les séries télé en sont les héritières directes. Il y a donc une certaine ironie à ce que celles-ci s’en remettent aujourd’hui aux podcasts de fiction pour trouver l’inspiration.

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Le média est en plein essor depuis les dix dernières années. En 2008, 9 % d’Américain·e·s de 12 ans et plus disaient avoir consommé au moins un podcast dans le courant du mois, contre 26 % en 2018. Aujourd’hui, 44 % affirment en avoir écouté au moins une fois dans leur vie, selon un sondage d’Edison Research et Triton Digital. Gimlet, NPR, This American Life, Night Vale Presents, Public Radio Alliance, Two-Up… Ces noms ne vous disent peut-être rien, et pourtant, ce sont les éditeurs qui pèsent dans le monde du podcast américain. Et c’est à eux que les puissants de la télé sont prêts à faire des courbettes ces derniers temps, histoire de rafler les droits sur le futur carton sériel.

Une quinzaine de fictions audio sont actuellement en cours d’adaptation pour des chaînes ou plateformes. Voici celles qu’il faudra suivre de très près dans les prochains mois : Welcome to Night Vale, Serial, TANIS, Limetown ou encore Alice Isn’t Dead sont parmi les plus populaires, et les plus réussies, de ces dernières années. Certaines ont même déjà vu le jour à la télé, avec plus ou moins de succès. La plus méta d’entre elles, c’est StartUp, devenue Alex Inc. sur le petit écran, et qui raconte la création de l’empire Gimlet Media par le journaliste Alex Blumberg (interprété par Zach Braff dans la série). Sa version télé a rapidement été annulée, après une seule saison, par ABC.

Comme pour n’importe quelle adaptation, il y a les bonnes, et les moins bonnes idées. Mais si, d’une manière générale, le podcast est aussi "télé-compatible", c’est parce que la narration est déjà découpée en épisodes, et que le récit est, bien souvent, "character driven". Ce terme un peu barbare signifie que l’histoire se focalise sur les personnages, leur ressenti, et qu’elle avance en fonction de ça. Comme les podcasts n’ont que l’audio pour nous embarquer dans leurs mondes, ce sont donc soit les protagonistes qui nous guident, soit un narrateur ou une narratrice.

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"Les histoires sont intrinsèquement 'character-driven' parce qu’on n’a aucun moyen d’y insérer des éléments visuels. On obtient alors quelque chose d’assez dense, poussé par des dialogues et qui, je crois peut être retranscrit naturellement dans un environnement de séries télé premium", Chris Giliberti, directeur de Gimlet Pictures.

Homecoming, © Amazon Video

Si Alex Inc. n’a pas rencontré le succès escompté, d’autres adaptations, parmi les pionnières à traverser la frontière poreuse entre le podcast et la série, ont donné des fictions bien plus abouties et saluées par la critique. On peut citer Dirty John, diffusée sur Bravo depuis le 25 novembre 2018, ou encore Homecoming, lancée le 2 novembre sur Amazon Video et qui a reçu trois nominations aux derniers Golden Globes.

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L’histoire était déjà toute prête, ne restait qu’à mettre tout ça en images – avec la mise en scène saisissante de Sam Esmail pour la seconde – sans oublier d’y ajouter des moments de silence, un luxe que l’audio ne peut pas se permettre. On peut même, dans certains cas, sauter la case pilote puisque le podcast offre déjà un aperçu suffisant. Ce fut le cas pour Homecoming, qui s’est vu commander deux saisons d’un coup par Amazon Video, sur la seule foi de son matériau d’origine.

Pour Nina Rosenstein, vice-présidente exécutive des programmes originaux chez HBO, le monde du podcast est en effet le vivier idéal pour trouver les séries de demain : "Ils ont passé les crash-tests, d’une certaine façon. Ils ont une fan-base et ce sont des œuvres déjà entièrement constituées". Pour l’international aussi c’est particulièrement intéressant, car cela permet d’exporter ces histoires avec des sous-titres et les faire découvrir à un public qui n’aurait jamais écouté les podcasts à cause de la barrière de la langue.

Si Hollywood profite de cette boîte à idées en (presque) libre-service, les éditeurs de podcasts, eux, ont bien du mal à maintenir la tête hors de l’eau. La faute à un modèle économique chancelant reposant essentiellement sur le mécénat des auditeur·rice·s et le placement de pubs dans les programmes, et à une bulle qui a fini par exploser, comme la Peak TV : les podcasts, qui étaient d’abord un marché de niche, ont connu un tel essor en dix ans que des sociétés se sont créées à droite et à gauche, sans compter les médias qui voulaient aussi lancer leur propre branche dédiée à ces contes audio (fictions ou non), contribuant ainsi à saturer les ondes (métaphoriquement bien sûr, les podcasts n’étant pas diffusés par ondes radio).

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Même les géants du secteur commencent à montrer des signes de fatigue. Panoply, la branche podcasts du magazine Slate a récemment dû licencier la plupart de ses employé·e·s, se résignant à concentrer son activité sur la distribution, et abandonner la création. Même sentence pour Audible, la filiale audio du mastodonte Amazon, et les équipes de l’unité podcasts Buzzfeed News. On peut toutefois espérer que le soudain intérêt de la télé pour ces fictions reboostera les écoutes de podcasts, de la même façon que les séries Game of Thrones ou The Handmaid’s Tale ont relancé les ventes des livres.

Limetown. (© Two-Up)

En attendant, certains ont heureusement réussi à percer en s’autoproduisant. Zack Akers est le créateur et producteur de Limetown, un podcast qui est en train d’être adapté en série pour Facebook Watch, avec Jessica Biel dans le rôle principal. Il a profité d’une pause sur le tournage pour nous expliquer pourquoi il a fait le pari de l’indépendance et comment il a réfléchi le passage de la fiction audio à la série télé.

"Les raisons pour lesquelles les éditeurs de podcasts n’ont pas voulu de notre projet se résument généralement à ça : soit ils n’ont pas compris ce qu’ils étaient en train d’écouter (s’ils l’ont effectivement écouté), soit ils ne faisaient tout simplement rien en dehors du genre non-fiction. Donc ça nous a un peu obligés à créer nos propres opportunités, ce qui a miraculeusement marché pour nous."

Ce "nous", c’est sa société de production Two-Up qui compte déjà trois créations maison : 36 Questions, un podcast musical avec Jonathan Groff, The Wilderness, un docu politique sur l’avenir du parti démocrate américain, et Limetown donc, un "audio drama" qui mène l’enquête sur la disparition mystérieuse de plus de 300 personnes travaillant dans un centre de recherches scientifiques dans le Tennessee. L’idée de transformer Limetown en série télé a vite fait son chemin dans la tête de Zack Akers et de ses partenaires :

"On venait juste de boucler la saison 1. Notre agence nous a demandé ce qu’on voulait faire ensuite et, presque comme on aurait lancé : 'Devenons astronautes !', on a juste dit : 'Faisons-en une série télé'. Et ils ne nous ont même pas ri au nez. Donc c’est de leur faute."

Pour lui, l’intérêt grandissant des studios télé pour les podcasts s’explique assez aisément : "Good storytelling is good storytelling". Si une histoire est captivante, elle le sera, a priori, quelle que soit sa forme. Et comme l’a si bien dit Ira Glass, célèbre animateur et producteur du show This American Life : "La radio est le medium le plus visuel".

Par Delphine Rivet, publié le 10/01/2019

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