© MTV

Série culte : Daria, l’ado la plus génialement cynique des 90’s

Avec son expression pince-sans-rire et ses binocles épaisses, Daria Morgendorffer s'impose comme l'emblème de la génération MTV.

© MTV

1997, États-Unis. Les ados boutonneux (ou non, d’ailleurs) investissent dans des baggys. Jennifer Love Hewitt essaie de ne pas se faire zigouiller par un tueur armé d’un crochet. Un certain quintette british se hisse au sommet des charts avec "Spice Up Your Life". En parallèle de tout ça, la lycéenne la plus blasée qui puisse exister balance ses premières punchlines acérées. Elle s’appelle Daria Morgendorffer, elle n’aime personne… et c’est justement pour ça qu’on l’aime, encore aujourd’hui.

Publicité

Avant qu’elle ne s’adonne à la diffusion d’anniversaires scandaleusement bling-bling de teenagers pourris gâtés ou d’émissions de tuning bien grotesques, MTV était la chaîne musicale de référence. Néanmoins, entre deux clips énergiques des Hanson ou des Backstreet Boys, on pouvait repérer dans sa grille de programmation un ovni animé répondant au doux nom de Beavis et Butt-Head.

Passée sous le radar dans notre Hexagone, cette dernière dépeignait les quatre cents coups de deux ados fanas de hard-rock, le tout au beau milieu du Texas. Alors oui, je sais ce qui vient de vous traverser l’esprit : on s’en contrefiche de ces deux péquenauds et de leurs têtes allongées. Sauf que non, que nenni ! Car sans eux, Daria n’aurait jamais côtoyé nos téléviseurs cathodiques puisque celle-ci est un spin-off de Beavis et Butt-Head. Quand la série a été commandée, MTV avait pour but d’appâter un public essentiellement féminin. Les producteurs étaient alors loin de se douter qu’ils allaient façonner l’un des emblèmes de toute une génération.

Publicité

Triste monde tragique

C’est à Lawndale, ville ricaine par excellence (fictive, of course), que Daria Morgendorffer sévit. Avec son regard détaché, sa veste zippée vert sapin et sa paire de pseudo-Doc Martens aux pieds, elle est la madeleine de Proust de beaucoup. En théorie, sur le papier, l’héroïne de Daria est une ado des plus conventionnelles. Elle va au lycée, déteste sa vie et préfère traîner avec sa pote Jane plutôt que de prendre part à quelconque activité extrascolaire. En ça, on peut carrément se reconnaître en elle. Le truc, c’est que Daria n’est pas comme nous : elle est nous, en nettement plus cool.

Bon nombre d’ignares feraient l’erreur d’attribuer le concept de resting bitch face à Emma Roberts ou toute autre it girl hollywoodienne à la moue apathique. Mais non, remettons les pendules à l’heure et rendons à Daria ce qui revient à Daria. Au moindre échange avec son entourage, celle-ci n’hésitait pas à servir des tirades monocordes saupoudrées de cynisme grinçant. Comme peu d’autres ados du petit écran vers la fin des 90’s, Daria était dotée d’un sens de la repartie assez bluffant. Parce que derrière son sarcasme presque instinctif, on décèle surtout une jeune femme en marge de son époque.

Publicité

Bien qu’elle se pare d’un air stoïque en toutes circonstances, l’antihéroïne de cette série MTV n’est pas imperméable au monde qui l’entoure. C’est tout le contraire, même. Daria sait prendre du recul sur la société, sur la condition humaine parfois, que ses pairs ne semblent pas posséder. Telle une disciple de Sartre, Daria a bien saisi que l’enfer, c’est bien souvent les autres. Comme si elle surplombait son microcosme, elle scrute les interactions de ses contemporains pour en souligner les absurdités. Elle méprise les convenances, la bienséance, la bien-pensance. Son arme de prédilection pour lutter ardemment contre ces fléaux ? L’insolence, dont elle a fait sa marque de fabrique.

Mais si Daria Morgendorffer prend un plaisir quasi viscéral à rire de ses pairs, Daria – la série, pas le personnage, un distinguo nécessaire – préfère rire avec eux. Tout au long de ses cinq saisons à squatter les ondes de MTV, elle tournait en dérision une flopée de rituels sociaux, portés à l’écran par des personnages archétypaux. Quinn, la sœur supra féminine de Daria et attention whore assumée, en était l’exemple parfait. Pour autant, Daria peignait ces personnages-là avec beaucoup de bienveillance : la série dénonçait sans pour autant accabler, et c’est peut-être ça le secret de sa success-story.

La scène culte

Publicité

Que ce soit dit, Daria aura gâté les kids des années 1990 avec toute une avalanche de répliques jouissives, les trois quarts du temps assénées par notre impératrice du cynisme bien entendu. Le passage plus haut est néanmoins exemplaire de ce que la série, et son personnage éponyme, savait faire de mieux. Face à un membre du corps enseignant qui lui demande – avec insistance et condescendance – quels sont ses objectifs dans la vie, notre binoclarde bien-aimée vide son sac.

En un seul maigre discours de huit secondes top chrono, Daria réussit à affirmer ses convictions tout en pointant du doigt un problème systémique, inhérent au concept propre de pression sociale. C’est via des instants comme celui-ci qu’elle apparaît comme un personnage éclairé, bien au courant des enjeux qui pèsent sur sa génération et des mécanismes surannés qui nous empêchent d’évoluer.

Mais la raison pour laquelle beaucoup l’admirent encore à ce jour, c’est sa désinvolture légendaire. Daria, c’est la quintessence du je-m’en-foutisme. Elle se contrefiche de ce qui peut être attendu d’elle, de ce qu’elle est censée dire, de ce qu’elle est supposée faire. Daria Morgendorffer se fraye son propre chemin, idéalement loin des sentiers battus et rebattus. Et si ça ne plaît pas à ses détracteurs ? Elle se contenterait, à coup sûr, de hausser les épaules et de détourner le regard sans arquer un sourcil.

Quid de ses héritières ?

Ah, c’est là où le bât blesse. Aussi bien à son époque qu’aujourd’hui, Daria était une anomalie, une œuvre si particulière qu’il est difficile de lui trouver des émules. Car Daria n’était pas qu’une série d’animation sur une ado blasée comme pas deux : c’était aussi, et surtout, une série ancrée dans une contre-culture méticuleusement cultivée. En témoigne sa bande-son originale, laquelle mêlait du Jamiroquai et du Massive Attack tout en faisant vibrer nos tympans au rythme des Foo Fighters. De nos jours, concevoir une production aussi éminemment marginale relèverait du challenge.

© MTV

Pour ce qui est de Daria, le personnage cette fois, aucune héroïne de la sphère sérielle ne lui est encore arrivée à la cheville en termes de cynisme exacerbé. Cela dit, il y a des bribes de Daria Morgendorffer dans une poignée de personnages plus actuels. On pense à Louise Belcher dans Bob’s Burgers, à Heather dans Crazy Ex-Girlfriend, à Hannah dans Please Like Me… Sans pour autant être de pâles copies de la principale intéressée, elles empruntent certaines de ses caractéristiques, à l’instar de son décalage avec la société et ses mœurs.

Non, en soi, si l’on veut dénicher une héritière directe à Daria, mieux vaudrait miser sur… Daria elle-même. Depuis l’été 2018, une idée de reboot est en train de germer dans les locaux de MTV. Cette mouture 2.0 s’intitulerait Daria & Jodie et, vous l’aurez deviné, ferait la part belle à Jodie Landon, la camarade afro-américaine de notre antihéroïne adorée, première de la classe et activiste affirmée, mais surtout l’une des rares personnes que Daria considérait. Vendu comme ça, ce projet a de quoi nous faire saliver, d’autant plus que Jodie était un personnage ô combien sous-estimé de la série originelle.

En tout et pour tout, la société occidentale a plus que jamais besoin d’une Daria pour nous remonter les bretelles, et vice-versa. Car oui, on n’en doute pas, Daria aurait inévitablement un mot (ou plusieurs, de préférence empreints de sarcasme et de second degré) à dire sur la selfie culture, sur le phénomène TikTok ou encore sur le job nébuleux d’influenceur.

Près de 22 ans après son lancement, Daria reste un pilier inébranlable de la pop culture des 90’s et demeure cultissime pour beaucoup. L’outsider d’hier est devenu la cool girl d’aujourd’hui : c’est Daria qui va être contente. Quoique, non. Elle n’en a que faire de notre validation, et c’est très bien ainsi.

Par Florian Ques, publié le 07/03/2019

Copié

Pour vous :