Tournage : Lætitia Casta est une sirène vengeresse dans la fable écolo Une île

"On devrait se demander pourquoi et comment et prendre nos responsabilités."

État des lieux d’urgence sur le plastique, tour d’horizon des alternatives et bonnes pratiques à adopter. #Leplastiquenonmerci par France Inter et Konbini.

"Le discours écologique, sur ce qu’il se passe avec la nature et nous-mêmes, est très actuel. J’ai eu envie de m’investir dans ce rôle, parce que je trouvais qu’il y avait un message intéressant à faire passer. Il y a quelque chose de très profond qui est dit à propos de la nature qui se rebelle et fait des ravages. On devrait se demander pourquoi et comment et prendre nos responsabilités."

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Ces mots sont ceux de Lætitia Casta, qui nous expliquait mi-novembre dernier pourquoi elle a dit oui à la prochaine série d’Arte, Une île. Le tournage a eu lieu du 24 août au 28 novembre, dans les décors naturels splendides et variés de la Corse, que j’ai eu la chance d’arpenter. On est le 15 novembre 2016 et l’actrice effectue son dernier jour de tournage. Dans cette série de genre, elle incarne une créature mythologique, Théa, une sirène qui va venir semer la zizanie dans un petit port de pêche en proie à des disparitions mystérieuses et à une pénurie de poissons. Le sous-texte écologique est une évidence. "Théa représente la nature, la mer, qui se met en colère", confirme l’intéressée.

On pourrait même y voir un discours écoféministe, mouvement du féminisme qui fait le lien entre la lutte pour les droits des femmes et les problématiques écologiques.

"C’est l’animalité qui m’a intéressée, l’intuition féminine, la colère de la justice. Il y a une sorte de transfert qui s’opère avec la nature qui se met en colère. Si on rentre dans quelque chose de symbolique, il y a l’idée de la protection. Les femmes sont très connectées avec la nature. Peut-être est-ce le fait qu’elles portent les enfants… Il y a cette idée de matrice, quelque chose de très fort. Cette série retourne à ces sources-là, en dehors de la construction de la société, de chaque personne par rapport à son éducation et à la culture. L’idée est de retourner à quelque chose de beaucoup plus primitif, instinctif et intuitif", ajoute Lætitia Casta.

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Le prénom de son personnage, Théa, va dans le même sens, puisqu’il fait référence à une Océanide de la mythologie grecque. Pour la comédienne, le défi était de taille. Comment interpréter une sirène sans tomber dans la caricature ? Si elle a peur au début – "Je me suis dit : 'Oh là là !', je voyais la queue, tout l’attirail un peu cliché de cette figure" –, Lætitia Casta a envie de relever le challenge. Et elle est vite rassurée à la fois par le ton moderne de cette histoire écrite par Gaia Guasti et Aurélien Molas, et par la vision du réalisateur, Julien Trousselier (Crime Time), qui lui non plus ne veut pas voir de nageoires scintillantes et autres effets cheap liés à la représentation de la sirène (oui Aquaman, on pense aussi à toi). L’actrice crée alors ce personnage de toutes pièces, et fait appel à la chorégraphe Blanca Li. Théa parle peu, son langage est corporel.

"Ça a été un autre travail très intéressant. Ça m’a permis de réaliser que je pouvais aussi travailler comme ça pour mes autres rôles : ne pas aller que dans l’intellectuel et le mental, mais dans quelque chose de plus naturel, dans le travail corporel. Il y a cette idée du poisson, de l’eau. Il fallait trouver une démarche qui soit différente des humains. J’ai pensé à l’idée du serpent, de l’orage aussi. On a cherché des mouvements avec Blanca. Je connaissais son travail, et j’aime son énergie, sa passion, son animalité. Le fait que ce soit une femme aussi était un atout."

Lætitia Casta et Sergi Lopez. (© Angela Rossi/Arte)

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Un peu plus tard dans la journée, j’assiste à une scène de nuit, tournée dans le village d’Erbalunga, situé près de Centuri, au cap Corse. Dans ce sublime petit port de pêche, les lumières naturelles se mêlent à celles créées artificiellement par l’équipe, pour une ambiance magique, fascinante, inquiétante. Des adjectifs qui siéent également au personnage incarné par Lætitia Casta. Dans cette scène-clé de l’épisode 3, elle "aspire la vie" d’un homme d’une façon sensuelle et effrayante, puis envoûte Sergi Lopez, qui incarne un chasseur obsédé par Théa depuis plusieurs années. Infatigable malgré le froid, la légèreté de sa tenue – une robe vert menthe à l’eau – et la dureté du sol, l’actrice répète la scène une bonne dizaine de fois. Julien Trousselier, le réalisateur, s’extasie devant la performance intense de son actrice, s’excuse plusieurs fois, quand elle doit patienter dans le froid entre deux prises ou que sa performance est gênée par une nuisance extérieure.

"J’ai un casting de dingue, nous confie-t-il, visiblement heureux de faire partie du voyage. Ils ont tous un savoir-faire, une aura, une puissance qu’il faut canaliser. Laetitia a fait quelque chose d’unique. Tant qu’elle y croit, on y croit. Pour moi, elle était Théa, elle incarne le mystère, le danger, la séduction… Sergi Lopez, c’est le fantasme du flic sur le retour. C’est un traqueur, et cela fait appel à une mythologie de personnages de chasseurs dans les films américains. Noée Abita, c’est le louveteau qu’on sort du terrier. Elle a un instinct, elle est sauvage. C’est un diamant brut. Il fallait trouver l’attention et l’intention pour chacun."

La scène suivante est encore plus physique : Théa est blessée (on n’en dira pas plus), elle doit tomber, ramper sur le ventre, sur le béton, couverte de faux sang. "Si tu as mal, arrête !", lui dit le réalisateur. "Ouais, je suis pas maso !", répond-elle. Lætitia Casta n’est pas masochiste, mais elle est complètement dévouée à son personnage. Et tant qu’elle sent que la scène ne convient pas à Julien, elle recommence, patiemment. Finalement, la séquence est bouclée à minuit. Il s’agissait de la dernière de la comédienne avec l’équipe, en Corse. Il lui reste quelques scènes à tourner à Paris, en piscine. Toute l’équipe l’applaudit chaleureusement. Elle peut aller dormir quelques heures, avant de s’envoler vers de nouvelles aventures et de laisser la Corse de ses origines derrière elle.

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Lætitia Casta et Noée Abita. (© Angela Rossi/Arte)

"Quand on arrive en Corse, on a l’impression de se retrouver en Terre du milieu."

Dans Une île, la Corse n’est pas un personnage, l’endroit est indéfini, autant dans le temps que l’espace. Et pourtant, il y a quelque chose de sensé dans le fait de tourner cette histoire de nature qui se réveille et se venge des hommes en Corse. Au-delà de la symbolique, le réalisateur Julien Trousselier, qui a réalisé l’intégralité de la série (6 épisodes de 52 minutes), y a trouvé des décors incroyablement cinématographiques. "Quand on arrive en Corse, on a l’impression de se retrouver en Terre du milieu [lieu fictif dans Le Seigneur des anneaux, ndlr]. Ça ressemble un coup à la Nouvelle-Zélande, un coup à l’Afrique du Sud, à l’Écosse ou l’Irlande… C’est un ailleurs."

L’équipe, menée par le chef décorateur Jean-Baptiste Albertini (Mafiosa), a posé ses caméras dans une vingtaine de lieux différents. Elle a notamment investi la plage de Marana, une vieille bâtisse à Centuri pour une scène de rave-party, où une fresque a été créée spécialement pour la série, mais aussi l’ancien consulat italien pour en faire un dispensaire. D’autres séquences ont été tournées à Pino, en Haute-Corse.

"Comme souvent sur ce genre de production, on a tourné en crossboarding, c’est-à-dire plusieurs scènes issues de différents épisodes par décor. C’est un vrai exercice de jonglage intellectuel et technique. On est parfois à sept séquences par jour.

On a tourné aussi beaucoup de séquences sous-marines pour imaginer cette sirène. L’idée était de tourner en milieu naturel, avec de vrais décors. Il y a des effets spéciaux, évidemment, mais minimalistes."

© Marion Olité/Konbini

© Marion Olité/Konbini

© Marion Olité/Konbini

© Marion Olité/Konbini

© Jean-Baptiste Albertini

Esthétiquement très léchée – Julien Trousselier a fait ses armes dans le milieu du clip et la publicité –Une île mélange les codes fantastiques et policiers avec, plus surprenant, le western. Le réalisateur a filmé ce petit village sous haute tension comme un "village de western. Sergi Lopez arrive dans cette ville comme un cow-boy." Il a pensé à Michael Cimino, mais pas que.

"Je suis Monsieur référence, elles sont multiples. Je suis imbibé du cinéma de genre américain des années 1970 à aujourd’hui. Ça va de Respiro à Spielberg, Zemeckis, Friedkin… Chaque instant fait appel à une image d’Épinal. Tout s’est connecté inconsciemment, comme une madeleine de Proust."

Nicole Collet, la productrice d’Une île, ajoute : "On s’est aussi parlé de Only Lovers Left Alive et Entretien avec un vampire. Cela correspondait à ce qu’on voulait de part romanesque, réaliste et fantastique sur cette série."

Tout, des références citées au sous-texte, jusqu’à ce que j’aie pu observer du tournage et du projet, donne l’eau à la bouche. Reste à découvrir les premières images d’Une île, qui seront justement projetées en avant-première ce soir, mercredi 27 mars, au festival Séries Mania.

Par Marion Olité, publié le 27/03/2019

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