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La mort de Derek était ce qui pouvait arriver de mieux à Grey’s Anatomy

Beaucoup de séries souffrent quand un personnage phare quitte le navire. Pour Grey’s Anatomy, il n’en est rien.

George, Burke, Izzie, Lxie, Mark, Cristina, Derek, Callie, Stéphanie, Arizona ou encore April : qu’ils soient morts ou partis loin de Seattle, on ne compte plus les départs de personnages majeurs dans la série, connue pour ne faire aucun cadeau. Combien de fois ai-je pleuré, en me disant que c’était la dernière fois que je regardais cette série, qui n’avait aucun scrupule à faire partir mes personnages préférés ? Combien de fois je me suis dit qu'elle allait forcément se casser la figure à force de décimer son casting originel ? Et combien de fois je me suis surprise à trouver que plus elle avançait, mieux elle était ?

Si certains départs ont été plus marquants et soudains que d’autres, il y en a un qui a vraiment marqué une rupture entre ce que la série était à ses débuts, et ce qu’elle est aujourd’hui. Dans l’épisode "How to save a life", écrit par Shonda Rhimes, qui avait laissé les commandes à d’autres scénaristes depuis trois saisons, Derek Shepherd alias Dr Mamour, le personnage masculin le plus important de Grey’s Anatomy, présent depuis les débuts, meurt. Une mort qui survient après une saison tumultueuse où son couple avec Meredith Grey bat de l’aile, et après que le gouvernement d’Obama lui a offert un poste à Washington DC, afin de "changer la face de la médecine".

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Derek Shepherd était-il trop imbu de sa personne ?

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La saison 10, la dernière avec Cristina Yang, avait été l’occasion de rappeler l’importance et la force de ce personnage féminin, avec tous les arcs narratifs autour de sa relation impossible avec Owen, son désir de ne pas avoir d’enfants, et le génie de sa pratique médicale. La saison 11 a été tout l’exact opposé pour Derek.

Dans cet ultime tour de piste pour le personnage interprété par Patrick Dempsey, on y dépeint quelqu’un d’ultra-égocentrique, qui se croit supérieur à tout le monde, et se brouille respectivement avec ses collègues (Callie), sa sœur (Amelia) et sa femme pour les mêmes raisons : il estime que son travail a plus d’importance que tout le reste.

Si je devais résumer le personnage de Derek, je dirais qu’il incarne à lui tout seul, une forme de masculinité stéréotypée, et ce depuis le début de la série. Ne vous méprenez pas. Moi aussi, j’ai été bernée par ce sourire et cette chevelure qui en faisait rêver plus d’un·e, dont Meredith qui est tombée folle amoureuse dès les premiers instants, alors qu’elle n’était encore qu’une interne et lui un titulaire. Derek représentait le gendre et le mari idéal au premier abord, mais, très vite, la supercherie était annoncée. Subtilement certes, mais en revoyant la série, je me suis rendu compte que des signaux nous étaient montrés depuis le début.

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On peut commencer par dire que Derek était marié et qu’il n’a jamais rien dit à Meredith. Sa femme n’était pas n’importe qui : Addison Forbes-Montgomery, l’une des meilleures obstétriciennes du pays, qu’il a tout sauf bien traitée, justifiant ses actes parce qu’elle l’avait trompé avec son meilleur ami, Mark Sloan. Quand Meredith l’apprend, les choses se corsent et elle lui laisse l’opportunité de prendre une décision. C’est à ce moment-là qu’elle lui fait sa fameuse déclaration : "Prends-moi, choisis-moi, aime-moi." Il décide finalement d’essayer de sauver son mariage, alors qu’il savait pertinemment qu’il n’aimait plus Addison, et insulte Meredith de "salope", quand celle-ci essaye de tourner la page et d’avoir d’autres relations.

Il y a également le moment où il sort avec Rose, cette infirmière à qui il donne de faux espoirs, alors qu’ils avaient conclu avec Meredith de ne sortir avec personne d’autre en attendant de se remettre ensemble. Il lui refera le coup, quelques saisons plus tard, juste avant sa mort, en flirtant explicitement avec une consœur, qu’il a d’ailleurs embrassée, sans jamais le dire à Meredith, avant de décider une nouvelle fois qu’il voulait sauver son mariage. La liste est longue. Et s’il y a bien quelqu’un qui nous le rappelait sans cesse, c’est Mark, qui aimait Derek autant qu’il le détestait.

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Meredith Grey (et Ellen Pompeo) n’a besoin de personne

Derek a toujours été une sorte de chevalier servant, qui voulait à tout prix sauver Meredith. De sa dépression, de sa mère, de son choix de spécialisation. Dans ses moments de crises, Ellis Grey répétait à sa fille de faire attention à ce qu’il ne la détourne pas de son talent. Et on ne peut que citer Cristina qui lui a dit, juste avant son départ : "Tu as un don pour la chirurgie et un esprit incroyable. Ne laisse pas ce qu’il veut, éclipser ce dont tu as besoin. Il est charmant mais il n’est pas le soleil. Toi, oui."

La mort de Derek est arrivée à point nommé pour la série, et a rendu Grey’s Anatomy plus puissante que jamais, recentrant la narration autour de Meredith Grey et des autres femmes de la série. Elle n’a d’ailleurs jamais été aussi bonne dans sa profession que quand Derek était absent. Elle le dit elle-même dans une scène avec Karev : "Derek a fait le bon choix en partant à DC, permettant de me rappeler qui je suis en dehors de mon mariage. Et en effet, je suis plutôt géniale." Elle le lui dira ensuite en face, "je peux vivre sans toi, mais je ne veux pas".

Ellen Pompeo, qui a pendant plusieurs années partagé l’affiche du jeudi soir sur ABC consacré aux productions de Shonda Rhimes, avec ses consœurs Viola Davis (Annalise Keating dans Murder) et Kerry Washington (Olivia Pope dans Scandal), réagissait à la mort de Derek ainsi : "Pourquoi ne puis-je pas être le personnage principal de la série, de la même manière qu'Annalise et Olivia ? Pourquoi je ne pourrais pas être sur le poster promotionnel seule ?" Oui, Meredith Grey est le personnage principal de la série, qui porte son nom, et dont la trame originelle se base sur son entrée en tant qu’interne en médecine, suivant les traces de sa mère, la renommée Ellis Grey. Quoi de mieux pour fêter les 10 ans d’une série que de revenir à ses racines ?

Grey’s Anatomy est une série féministe, et l’est devenue encore plus après le départ du dernier grand bastion masculin. Là où Richard tient de la figure paternelle et Karev, de la figure fraternelle, Derek représentait une figure dominante, tout comme Owen, mais par son rôle de chef, ce dernier a montré une facette de lui plus pédagogue et moins centrée sur lui-même.

Aujourd’hui, Amelia Shepherd est cheffe de la neurochirurgie, Maggie Pierce, cheffe de la cardiologie, Meredith Grey, cheffe de la chirurgie générale, et Miranda Bailey, cheffe de l’hôpital. Sans oublier Callie Torres, Arizona Robbins, Catherine Fox, Teddy Altman, et toutes les autres femmes à des postes significatifs. Elles sont indispensables à la série, et la saison 12 a permis de mettre en avant des arcs narratifs autour de l’égalité salariale, de la charge mentale, de l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle, ou encore de la maternité. Même si des sujets féministes ont toujours été au cœur de la série, ils n’ont jamais été aussi majeurs que depuis le départ de Derek.

Sa mort était triste, mais nécessaire. Beaucoup de fans l’avaient déplorée, protestant qu’on aurait juste pu le faire partir. Pourtant, c’était une volonté de Shonda Rhimes, parce que s’il y a bien quelque chose qu’on reconnaît à Dr Mamour, en dehors de sa chevelure de rêve, c’est l’amour qu’il a porté à Meredith depuis le début et pour sa famille ensuite. Shonda Rhimes voulait qu’on s’en souvienne. Elle expliquait dans une interview :

"L’amour de Meredith et de Derek devait rester intact. Même si c’était dur pour moi en tant que scénariste, parce que je n’avais jamais pensé que ça allait arriver un jour, ça a préservé ce qui me semblait honnête, Derek devait mourir pour garder leur amour intact. Je n’arrivais pas à imaginer qu’il devienne juste un homme qui quitte sa femme et ses enfants. Pour moi, sa mort était la seule manière de faire en sorte que la magie de leur amour reste authentique, pour toujours."

Ce départ a permis à Meredith Grey de prendre du galon en termes de narration et à Ellen Pompeo de prendre du galon financièrement. Elle est devenue l'une des actrices les mieux payées du petit écran, avec un butin de 20 millions de dollars par an, soit 575 000 dollars par épisode. Dans un long portrait paru dans The Hollywood Reporter, elle revenait sur la différence de salaire énorme qui la séparait de son collègue, Patrick Dempsey :

"Je lui ai souvent proposé qu’on aille négocier notre salaire ensemble, il a toujours refusé. À un moment, j’ai demandé de gagner 5 000 $ de plus que lui, juste par principe, parce que la série s’appelle 'Grey’s Anatomy' et que je suis Meredith Grey. Ils ont refusé. C’est ma série, je suis la numéro une. Pourquoi je devrais faire machine arrière à cause d’un homme ? Tu te sens confuse, puis tu te dis : 'Je ne vais pas laisser un homme me jeter de ma propre maison.'"

En lisant ces mots, je me suis demandé si Patrick Dempsey et Derek Shepherd n’étaient pas les mêmes personnes, et si son ego avait pris le dessus sur le reste ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que depuis son départ, ils ne se sont pas parlé avec Ellen Pompeo. Ça semble évident : la série ne s’est jamais aussi bien portée que depuis la mort de Derek Shepherd.

Par Jennifer Padjemi, publié le 22/11/2019

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