©Nathalie /FTV

Plaisir coupable : Plus belle la vie, le soap de tous les records

Roland, please come back !

Cette année, on a fêté le quart de siècle de la série Plus belle la vie, PBLV pour les intimes. En quinze années d’existence, le soap de France 3 a fait preuve d’une longévité exceptionnelle, décrochant une bonne place dans le classement des séries françaises les plus longues de l’histoire (en termes d’années de diffusion) juste derrière tous les commissaires du pays, à savoir le commissaire Moulin, le commissaire Maigret, Navarro, Julie Lescaut et Louis la Brocante, qui n’est ni commissaire, ni policier mais qui résout quand même des affaires. Et merci Louis !

Au total, plus de 3 940 épisodes ont été diffusés. C’est beaucoup et autant vous dire que je ne les ai pas tous regardés. Loin de là. Comme tous les gens de ma génération, j’ai rencontré Netflix, ce qui a grandement compromis ma relation avec PBLV (bien que la série soit aussi disponible en replay). Mais quand je me retrouve devant un téléviseur diffusant le soap de France 3, je suis toujours aussi heureuse de le retrouver, et cela même s’il s’est écoulé une ou plusieurs années entre deux visionnages d’épisodes. Malheureusement, c’est un plaisir que je ne peux pas partager avec beaucoup de monde.

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Imaginez que je débarque au bureau la larme à l’œil en expliquant que Mirta a quitté Roland. Au mieux, on me tapotera l’épaule avec un sourire gêné, au pire on me rira au nez. Comme l’a montré cet article du Monde nommé "Je me cache pour regarder 'Plus belle la vie'" publié en 2016, c’est un peu la honte de kiffer sur la quotidienne de France 3. Il faut dire qu’elle réunit un sacré mélange d’éléments quelque peu rebutants pour les sériephiles. Le plus important étant qu’il s’agit d’un soap français. Or, il est vrai qu’en matière de séries, surtout quand elles se déroulent à Marseille, le savoir-faire français est limité. Mais PBLV a su démontrer, en quinze années d’existence, pas mal de qualités.

Oh hi Roland. (© France 3)

Mais avant d’expliquer le pourquoi du comment, rembobinons un peu. Depuis sa création, Plus belle la vie met en scène le quotidien des habitants du Mistral, un quartier cosmopolite fictif inspiré du Panier, le plus vieux quartier de Marseille. Son épicentre est le bar du même nom tenu par Roland Marci, figure paternelle emblématique de la place, ainsi que le Select, l’hôtel mythique de Mirta Torres.

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À partir de là, les personnages et les intrigues se succèdent, mêlant l’évolution de la vie personnelle des habitants aux diverses enquêtes policières. Parfois, il arrive que cela parte vraiment loin puisque sont déjà apparus des fantômes venus chercher l’aide des protagonistes, des sorcières mais aussi le diable qui aime apparemment se balader oklm dans les rues de Marseille. Bon, ce ne sont clairement pas les moments les plus brillants de la série. Les scénaristes n’en sont d’ailleurs pas très fiers. Cependant, on peut saluer l’audace de telles propositions.

Pour comprendre ce que la série a réussi, peut-être faut-il s’attarder sur son générique, plus doux qu’une mélodie de Vianney.

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"On n’est vraiment rien sans elle, qu’on soit noir ou blanc
Si on tend la main pour elle, la vie est plus belle."

Voilà, vous avez quatre heures.

Trêve de plaisanteries. Ce que nous montre le générique, c’est en premier lieu Marseille. Au début de la série en 2004, Marseille n’était pas encore capitale européenne de la culture (2013), ni investie par Netflix et le mandat de Gérard Depardieu à la mairie locale. Pourtant deuxième ville de France, elle n’était pas vraiment représentée dans les fictions sérielles françaises.

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Si une partie de PBLV est tournée en studio, c’est assez réjouissant de voir une série si importante disposer de décors et de moyens de productions qui ne sont pas concentrés sur Paris. Surtout, la série s’éloigne des clichés drogues, politiques véreux et grand banditisme qui collent à la peau de la ville pour se focaliser sur des récits qui pourraient exister partout ailleurs. Point bonus, dans Plus belle la vie, personne ne parle le marseillais de Benoît Magimel.

Dans le générique, on ne présente pas les personnages mais des inconnus. "Toi + moi + lui + tous ceux qui le veulent". En gros, ce que l’on nous dit, c’est que les personnages de Plus Belle La Vie, c’est un peu nous tous. Quelque part, ce n’est pas faux. Avec ses 5 millions de téléspectateurs quotidiens, PBLV accomplit l’exploit d’attirer les plus jeunes et les plus vieux, les ouvriers comme les cadres, ma petite sœur de 20 ans comme ma grand-mère de 90 ans. D’ailleurs, quand je demande à ma grand-mère pourquoi elle aime la série, elle me répond que c’est parce qu’elle représente "la vie d’aujourd’hui".

Si Plus belle la vie représente la vie d’aujourd’hui, c’est clairement une vie sous speed et aphrodisiaque, sachant que chaque personnage est plus ou moins l’ex, l’enfant ou le parent caché d’un autre personnage. Mais il y a du vrai là-dedans. Les habitants du Mistral sont des gens tout à fait lambda qu’on pourrait croiser au Franprix du coin. Forcément, ça facilite le rapprochement et je me sens plus proche de Luna qui braque une banque après que son assurance a refusé de la dédommager que des protagonistes de Plan cœur qui vivent leur meilleure vie dans leur appart haussmannien par la volonté divine de la reproduction sociale.

En vérité, la force de Plus belle la vie réside dans sa capacité à s’inscrire dans l’actualité et à aborder des sujets rarement évoqués dans les fictions françaises. Il y a quelques semaines, lors d’un prime spécial, la série a basé son intrigue sur l’effondrement d’un vieux gymnase évoquant les tragiques événements qu’a connus la vie de Marseille récemment. En ce moment, c’est plusieurs affaires de viol qui mobilisent les habitants du quartier, les personnages féminins luttant pour que justice soit faite.

En termes de représentations, la série a encore du travail à faire, les rôles des personnages noirs étant souvent ancrés dans des stéréotypes raciaux tenaces, celui de l’Angry Black Woman, froide et dure, pour l’ancienne commissaire Douala ou celui du délinquant plus ou moins repenti pour Djawad Sangha, les deux ayant quitté la série depuis quelque temps maintenant. Certains personnages déjouent cependant les stéréotypes comme Abdel Fedala, d’abord élève puis avocat brillant. Si dans le cinéma et les séries françaises, le jeune homme arabe est toujours montré comme l’éternel mauvais élève, Abdel Fedala est un contre-stéréotype efficace.

Mais, c’est surtout sur la question des représentations des minorités sexuelles et de genres que PBLV tire son épingle du jeu, la série ayant été l’une des premières à mettre en scène des couples gays et lesbiens s’inscrivant dans les débats autour du mariage pour tous, de l’adoption ou encore de la PMA. Récemment, elle a fait parler d’elle en mettant en scène la transition d’un jeune garçon transgenre. Bien qu’incarné par une actrice cisgenre, les réactions sur Twitter étaient plus que chaleureuses, en témoigne ce tweet liké plus de 10 000 fois dans lequel un jeune homme transgenre raconte comment la série a aidé sa mère à comprendre sa situation.

Alors voilà, PBLV n’est pas la série la plus subtile ni même la plus réaliste, elle a néanmoins le mérite de sensibiliser aux questions de racisme, de transphobie ou d’homophobie à une heure de grande écoute. Et quand il n’est pas envahi par les tueurs en série ou des revenants, le Mistral a l’air d’un quartier plutôt charmant où il fait bon vivre. S’il y a un studio à louer dans le coin, faites-moi signe (et ramenez-nous Roland) !

Par Sophie Laroche, publié le 24/12/2019