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De The L Word à Dix pour cent, 10 séries sur les vies des lesbiennes

Publié le

par Marion Olité

On s’intéresse au "L" de LGBTQ+ et à sa représentation dans les séries.

#1. The L Word, la plus révolutionnaire (2004-2009) 

Si les séries possèdent une aura (à raison) plus progressiste que le monde du cinéma, il aura quand même fallu attendre le début des années 2000 pour qu’une fiction américaine rende leur visibilité aux lesbiennes et connaisse un tel succès qu’elle en devienne iconique. Imaginée par Ilene Chaiken, The L Word se penche sur le quotidien d’un groupe de femmes lesbiennes et bies, vivant à Los Angeles dans le quartier de West Hollywood.

Un nouveau visionnage, vingt ans plus tard, vous permettra de découvrir à quel point la série a abordé en six saisons des sujets jusqu’ici invisibilisés sur les écrans, entre autres la sexualité et la parentalité chez les lesbiennes, le drag king (pendant de la drag queen beaucoup moins médiatisé), la transidentité ou encore les mondes très macho du sport ou de l’armée d’une perspective lesbienne. La série raconte aussi l’importance des lieux de convivialité et de drague comme les bars lesbiens, le Planet étant le lieu de convergence et le théâtre de bien des soirées… et de dramas !

© Showtime

Et comment ne pas évoquer "The Chart", le tableau concocté par Alice qui répertorie les liens sexuels et/ou amoureux qui unissent les protagonistes de la série, et qui fait un clin d’œil humoristique au fait que le milieu lesbien est si petit que tout le monde se connaît plus ou moins intimement !

Rétrospectivement – la société a énormément changé sur les sujets LGBTQ+ –, The L Word est certes limitée par les biais de son époque : ses héroïnes sont quasiment toutes canons, fem et évoluent dans des milieux aisés, les approches de la transidentité et de la bisexualité ont bien changé… La série n’en reste pas moins drôle, sexy et révolutionnaire pour son époque, à tel point qu’elle a été ressuscitée (The L Word: Generation Q, dont la saison 2 est en production) pour mettre en scène l’ancienne et la nouvelle génération de femmes lesbiennes et queers.

#2. Orange Is the New Black, la plus diverse (2013-2019) 

C’est l’héritière non officielle de The L Word. Créée par Jenji Kohan sur Netflix, Orange Is the New Black met en scène un large panel de personnages féminins, notamment lesbiens et bisexuels, l’histoire se situant dans une prison fédérale pour femmes, de sécurité minimale, dans l’État de New York. L’héroïne, Piper Chapman (Taylor Schilling), une femme blanche et bisexuelle, venant d’un milieu aisé et bi, constitue notre point d’entrée dans ce monde et un cheval de Troie pour cette série chorale, qui met en scène une grande diversité de personnages, racisés mais aussi lesbiens, bien plus intéressants qu’elle !

On découvre au fil des épisodes et des saisons des protagonistes drôles, touchantes, aux backgrounds socioculturels variés : Crazy Eyes (Uzo Aduba, une révélation), Nicky (Natasha Lyonne), Poussey (Samira Wiley), Big Boo (Lea DeLaria), Alex (Laura Prepon), Soso (Kimiko Glenn), Stella (Ruby Rose)… La liste est longue et rien que cette multiplicité est extraordinaire à Hollywood. On rit avec elles, on assiste à leurs amours, leurs prises de tête, on découvre leurs histoires qui nous bouleversent.

OITNB s’est achevée au bout de sept glorieuses saisons, qui auront abordé des sujets tels que la transidentité (à travers le personnage transgenre de Sophia Burset, incarné par Laverne Cox), les violences policières (la trajectoire tragique de Poussey rejoint malheureusement un triste trope, le "Bury your gays") et l’intersectionnalité (la convergence de plusieurs discriminations auxquelles font face de nombreuses prisonnières dans la série, queers et racisées). On a très peur de l’effet The L Word : qu’il faille attendre longtemps avant de revoir débarquer une série chorale lesbienne aussi puissante et mainstream.

#3. Work in Progress, la plus butch (2019-) 

La communauté LGBTQ+ a beau gêner considérablement l’ordre patriarcal et tous les types de hiérarchie à l’œuvre dans notre société (raciale ou de classe notamment), cela ne veut pas dire qu’elle est imperméable aux injonctions, notamment aux standards de beauté. Cette dynamique est accentuée au niveau des représentations proposées par la fiction : en témoigne le manque de personnages lesbiens de type "butch", s’habillant avec des codes habituellement attribués au masculin dans notre société, en haut de l’affiche sur nos écrans (à l’exception notable en France du film Gazon maudit de et avec Josiane Balasko, datant de 1995).

Passé les 30 ans, les personnages lesbiens se font également très rares. Alors quand l’humoriste Abby McEnany, qui se définit comme "une grosse gouine queer de 45 ans qui n’a rien fait de sa vie", se met en scène dans Work in Progress, œuvre semi-autobiographique, on se jette dessus. Autre indice prometteur : la série est coproduite et coécrite par Lilly Wachowski.

Dans la série, Abby incarne donc une femme dépressive, à l’humour auto-dépréciatif (très répandu chez les LGBTQ+), atteinte de troubles obsessionnels compulsifs et persuadée que l’amour ne risque pas de frapper à sa porte. Alors qu’elle a décidé de mettre fin à ses jours si sa vie ne change pas radicalement d’ici 180 jours (oui, c’est précis), elle rencontre Chris (Theo Germaine), un jeune homme trans.

Tendre et cruelle, Work in Progress touche par la finesse de son écriture et la complexité de son personnage principal, Abby, qu’on a tantôt envie de serrer dans nos bras très fort, tantôt envie de remuer comme un prunier pour l’empêcher de s’autodétruire et de faire du mal à des gens qui l’aiment. La série déconstruit au passage un paquet de clichés sur les lesbiennes dites "butch" dans des scènes fortes, comme cette séquence dans des toilettes publiques où Abby se fait couramment mégenrer ou regarder de travers. Diffusée sur Canal+ en France, Work in Progress ne possède qu’une saison (une deuxième est dans les tuyaux), mais donnez-lui sa chance si vous ne l’avez pas déjà fait, et vous comprendrez pourquoi elle trône si haut dans ce classement.

#4. Gentleman Jack, la plus historique (2019-) 

La nouvelle vague féministe insufflée par le mouvement #MeToo a certainement contribué à ouvrir de nouveaux territoires du côté de la fiction LGBTQ+, et à donner enfin une (petite) place à des récits invisibilisés jusqu’ici. Les femmes lesbiennes ont toujours existé, on leur a juste retiré leur voix. Avec Gentleman Jack, Sally Wainwright (Happy Valley) entreprend de redonner la sienne à Anne Lister, personnage historique ayant vécu à Halifax dans les années 1830.

Cette bourgeoise anticonformiste est considérée comme la première "lesbienne moderne". Une série de journaux intimes a été retrouvée par ses héritiers : 4 millions de mots (26 tomes !) en langage codé, qui décrivent la vie quotidienne et intime de cette propriétaire terrienne, une des premières anglaises à s’être mariée avec une autre femme, Ann Walker.

Dans sa première saison diffusée sur HBO (et OCS chez nous), Gentleman Jack (qui est le surnom donné par les habitants de Halifax pour qualifier Anne) se penche sur cette rencontre amoureuse, et la bataille de notre héroïne pour vivre cet amour au grand jour (ou presque). Suranne Jones incarne avec conviction une Anne Lister pétillante, frondeuse, dure en affaires (son statut social l’empouvoire et elle obtient un certain respect auprès des hommes d’affaires de la ville), qui se moque du qu’en-dira-t-on et se bat avec passion pour être heureuse. On attend la saison 2, repoussée pour cause de Covid-19, habillées de notre plus beau haut-de-forme.

#5. Dix pour cent, la plus frenchy (2015-) 

La première fois que Fanny Herrero s’est penchée sur le personnage d’Andréa Martel, héroïne du hit français qui raconte avec humour les coulisses du monde du cinéma, il était écrit ainsi : "Une lesbienne tourmentée, qui ne couche qu’avec des hommes…" Autant dire que la showrunneuse a rectifié le tir pour nous offrir le personnage lesbien le plus cool et visible de l’histoire des séries françaises.

Certes, l’orientation sexuelle d’Andréa est rarement abordée, et l’héroïne tout feu tout flamme qui enchaîne les plans cul en saison 1 va devenir une maman casée (à la suite d’un coup d’un soir avec son boss, Hicham, ce qui a fait bondir à raison la communauté LGBTQ+) et veut même quitter son job à la fin de la série. Pour ou contre son histoire avec la douce Colette ? Les avis divergent, mais cette romance au long cours aura eu le mérite de montrer ce genre de scène, un baiser lesbien, en prime time, sur France 2 (dispo sur Netflix maintenant).

On ne voit pas non plus Andréa interagir avec de potentielles potes lesbiennes ou développer une amitié avec Hervé, personnage gay, ce qui aurait pu être intéressant. Pour autant, la série a eu le grand mérite de normaliser, à la française (de façon un peu universaliste, en gommant pas mal de spécificités liées à l’expérience lesbienne, mais pas toutes), la présence de personnages LGBTQ+ sur un écran et de montrer qu’une protagoniste lesbienne peut être à la tête d’une des séries les plus populaires de la décennie passée. Les lesbiennes sont des femmes comme les autres, et elles aussi peuvent prétendre à l’universel. Au passage, Camille Cottin est devenue une icône LGBTQ+ et ça, on adore.

#6. Vida, la plus LatinX (2018-2020) 

L’intrigue de Vida prend également place à Los Angeles, mais cette fois dans le quartier Eastside, à Boyle Heights, où reviennent deux sœurs mexicaines-américaines à la mort de leur mère, Vidalia. Elles apprennent avec étonnement que cette dernière était mariée à une femme, Eddy, et qu’elle leur a légué un bar financièrement aux abois.

Emma et Lyn vont alors entreprendre de le faire revivre, et de renouer au passage des liens de sororité cassés dès l’enfance par leurs deux trajectoires très différentes. On n’avait pas vu de scène de sexe lesbien aussi réussie depuis The L Word. Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle Vida tient une place si haute dans ce classement : la série de Tanya Saracho raconte avec force les vies de femmes lesbiennes et queers racisées, nous plongeant dans la culture mexicaine avec un vrai parti pris esthétique, mais aussi au cœur d’un bar lesbien et de ses luttes pour rester ouvert.

Elle explore entre autres l’homophobie intériorisée et ses ravages, les violentes discriminations, le gap des générations et la notion de fluidité : Emma, au style fem, semble attirée sentimentalement et sexuellement par les femmes en priorité, mais elle couche à l’occasion avec des hommes dans la série. Son histoire d’amour avec Nico, une femme lesbienne au style androgyne, ainsi que la présence d’une protagoniste "butch" (un personnage rare sur les écrans car non désirable aux yeux du male gaze) et d’autres rôles secondaire lesbiens, jeunes ou moins jeunes, émaillent cette série solaire et poétique. Composée de trois saisons, Vida a disparu un peu trop tôt à notre goût. Elle est disponible sur Starz en France.

#7. Euphoria, la plus gen Z (2019-) 

On n’insistera jamais assez sur l’importance pour les ados de se voir représenté·e·s sur les écrans. Le co-showrunner de Love, Simon, Brian Tanen, nous confiait lui-même avoir créé la série qu’il aurait voulu voir en tant que jeune ado gay. Faking It (2014-2016), comédie qui suit les tribulations de deux amies, Amy (Rita Volk) et Karma (Katie Stevens), se faisant passer pour des lesbiennes pour gagner en popularité, est l’une des rares séries ado pré-#MeToo à s’être intéressée à l’orientation sexuelle et à aborder les questions liées à l’expérience lesbienne adolescente (la peur de faire son coming out, le crush sur la BFF hétéro, la peur d’être seulement "une phase" pour l’autre…).

Dans un style radicalement différent, beaucoup plus sombre et avec une ambition esthétique forte, Euphoria raconte un amour lesbien dans son intrigue centrale, entre deux jeunes femmes qui appartiennent à des minorités, l’une est transgenre, l’autre racisée. Rue (Zendaya) et Jules (Hunter Schafer) ne se définissent pas comme lesbiennes, trans ou racisées – la génération Z n’aime pas les étiquettes. La série de Sam Levinson n’affiche pas un militantisme particulier. Il est pourtant bien là, dans cette façon de laisser les ados de cette génération Z se raconter dans toute leur diversité, dans la mise en scène de cet amour adolescent lesbien bouleversant.

#8. One Big Happy, la plus PMA (2015)

Créée par Liz Feldman (Two Broke Girls, Dead to Me) et produite par Ellen DeGeneres, cette éphémère sitcom en six épisodes n’était pas forcément un chef-d’œuvre. En revanche, elle s’attaquait à un sujet brûlant d’actualité : la parentalité des lesbiennes.

Lizzy et son BFF hétéro Luke décident de concevoir un enfant ensemble, mais ce dernier tombe amoureux en même temps d’une femme, Prudence. Les trois adultes vont alors former une famille atypique, pour le meilleur et pour le rire. On notera que One Big Happy n’a pas fait la même erreur que Dix pour cent en faisant coucher Lizzy avec Luke un soir pour justifier l’arrivée du bébé : non, la méthode utilisée est celle du don de sperme.

On notera que sur ce même thème et dans le même format sitcom (pour faire passer la portée subversive du sujet dans notre société patriarcale peut-être), Ryan Murphy avait tenté de parler de GPA (gestation pour autrui) chez les gays avec la série The New Normal, elle aussi annulée au bout d’une saison. La série Modern Family a fait bouger les lignes de ce côté-là en mettant en scène, au milieu de plusieurs couples hétéros, un couple de gays adoptant. Côté lesbiennes, la pionnière et incomparable The L Word a évoqué l’homoparentalité dès sa première saison, en 2004 : l’un des arcs narratifs principaux voit Bette et Tina concevoir un enfant.

#9. Sense8, la plus queer (2015-2018)

Après avoir commencé leur carrière cinématographique avec le thriller lesbien Bound en 1996, les sœurs Lana et Lilly Wachowski sont venues se frotter à la révolution des plateformes et des séries, débarquant sur Netflix avec Sense8, une fiction qui brasse leurs thèmes de prédilection : l’émancipation collective de notre système mortifère à travers la technologie, l’empathie humaine et la remise en cause des normes de genre. Et qui représente au mieux l’essence de cette série que Nomi (Jamie Clayton) et Amanita (Freema Agyeman) ? Notre couple de powerful lesbiennes tente d’échapper aux sbires de la BPO (Biologic Preservation Organization), et son flamboyant mariage constituera le point d’orgue du final de la série, petit ange annulé trop tôt par Netflix.

Sense8 met en scène des amours lesbiennes et homosexuelles, mais aussi des amours hétéros et queers, à travers ses fameuses scènes d’orgie où les sensates (huit personnes étrangères les unes aux autres, vivant aux quatre coins du monde, connectées mentalement et émotionnellement) laissent libre cours à leur fluidité. Le monde d’après la révolution de l’empathie selon les sœurs Wachowski donne sacrément envie.

#10. Feel Good, la plus messy (2020-)

Dans cette première série créée par l’humoriste canadienne Mae Martin, cette dernière incarne une version fictive d’elle-même, une femme qui lutte contre l’addiction et va tomber amoureuse de George (Charlotte Ritchie), une Anglaise de la classe moyenne qui vient de l’hétérosexualité et n’a spécialement envie de faire son coming out. Voilà le genre de pitch qui parle aux femmes lesbiennes dans la vraie vie, qui ont pu être confrontées à des histoires proches de celles-ci.

Portée par un duo d’actrices justes, Feel Good est parfois touchante, parfois drôle dans son style un peu gênant qui reflète l’état d’esprit de son anti-héroïne, mais elle peut aussi se révéler un peu déprimante et douloureuse à regarder tant les deux femmes entretiennent une relation parfois assez toxique. On ne sait plus trop à la fin de la saison si on veut les voir poursuivre leur relation, mais l’avenir nous le dira. Cette histoire d’amour et de démons intérieurs se poursuivra dans une dernière saison, commandée par Netflix.

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