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L’Apocalypse d’American Horror Story est un bordel sans nom

On ne voit qu’une explication : les scénaristes ont mis toutes leurs idées dans un saladier, ont bien mélangé, avant de tirer au sort leurs arcs narratifs.

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Bien sûr que cette saison est tout aussi bordélique que les précédentes ! On a l’habitude que ça parte dans tous les sens et que ça rebatte les cartes en cours de route, donnant plus l’impression que les scénaristes improvisent un peu leurs storylines au fur et à mesure. Cette imprévisibilité, c’est ce qui fait le charme d’American Horror Story, mais c’est aussi ce qui cause sa perte par moments. On est au regret de vous annoncer que la saison 8 entre dans cette dernière case.

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Apocalypse, c’est un peu l’inverse d’un tableau impressionniste : de près, à l’échelle de l’épisode, c’est plutôt chouette, mais dès qu’on se recule pour avoir une vue d’ensemble, c’est la migraine assurée. Les premiers épisodes, pas dénués d’intérêt, n’ont finalement pas été très utiles pour la suite, toute l’intrigue autour des élu·e·s censé·e·s rejoindre Michael Langdon dans le Sanctuaire (dont on ne verra pas l’ombre d’une brique) ayant été abandonnée sans plus d’explication. Le final, quant à lui, nous a paru totalement précipité, se privant d’un dernier combat épique entre les sorcières et l’Antéchrist. Il a préféré une résolution plus… pragmatique, et sans étincelles.

American Horror Story s’est prise à son propre piège du fan service. À force d’entretenir un rapport presque sacré avec elle-même, la série croule sous les autoréférences. Il y a tout de même quelque chose de jouissif à la voir se débattre avec ses personnages qui, incarnés par les mêmes actrices et acteurs, ne sont pas censés se croiser. Apocalypse privilégie les "come-back" de ses protagonistes stars (même si, franchement, Queenie et Marie Laveau auraient mérité plus de temps d’écran), au détriment de la cohérence de ses intrigues.

En premier lieu, on se disait même que la saison serait un pamphlet féministe, remettant les hommes à leur place. "Men are simply not at the same level as women when it comes to magical ability. […] Testosterone is a known inhibitor of magical abilities"* nous dit Cordelia. Ces mêmes hommes qui sont prêts à participer à l’ascension de l’Antéchrist plutôt que de tolérer une minute de plus la domination, apparemment naturelle, des femmes. Pourquoi, alors, n’avons-nous pas un sentiment de satisfaction (pour peu que l’on partage des valeurs féministes, bien entendu) devant ce parti pris ?

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Peut-être parce que ces sorcières-là, si elles arborent tous les atours de femmes puissantes, sont aussi… des femmes blanches. À l’exception de Queenie, qui apparaît une fraction de seconde comparée aux autres, c’est du côté des sorciers que l’on trouve un peu de diversité avec des hommes gays de couleur. Même la prêtresse vaudoue Dinah finit par tourner le dos à ses "sœurs" pour rejoindre le camp adverse. Le rapport de domination inversé, dont on se réjouissait au départ, n’est peut-être pas si inversé que ça : dès lors que les hommes blancs hétérosexuels sont écartés du tableau, ce sont les femmes blanches qui se retrouvent au sommet de la pyramide.

Quand nous avions titré sur "la guerre des sexes", au moment de l’épisode 5, cette nuance ne nous était pas apparue. Pour notre défense, le sous-texte sociopolitique de Ryan Murphy et Brad Falchuk, ses créateurs, habituellement assez transparent, est pour le moins flou ici. Peut-être qu’il n’y en a pas d’ailleurs, ce qui ajouterait à la confusion générale : qu’est-ce que cette saison a bien voulu nous raconter ?

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Apocalypse, qui se répand pourtant dans l’hommage méta, quitte à foutre en l’air les timelines des autres saisons, flotte à côté des autres. Elle a même abandonné ce qui faisait le sel de la série, et qu’on adorait lui reprocher : sa surenchère dans le trash, son outrance dans le gore, le rococo, les violences, le sexe crado (il n’y a jamais, ou très rarement, de "beau" sexe dans American Horror Story) nous manqueraient presque tant elles sont absentes de cette saison 8.

Elle reste donc bien sage (sur l’échelle d’American Horror Story) dans le ton. La touche "camp", cet humour bien spécifique et difficile à décrire et dont la communauté queer s’est fait l’apôtre, est heureusement encore bien présente et permet aussi à celles et ceux qui ne veulent pas porter un regard plus approfondi sur la série de se divertir.

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Car oui, il y a plusieurs niveaux de lecture dans American Horror Story. Parfois, ils sont de qualité égale et font rayonner une saison. Parfois, le schisme entre divertissement et propos est trop grand. Murder House, par exemple, faisait appel à nos instincts voyeuristes en poussant le vice toujours plus loin, pour mieux nous "amuser", quand Asylum ou Roanoke avaient un sous-texte bien plus pertinent à creuser. Cet équilibre est évidemment fragile, et tout le monde n’y trouve pas forcément son compte.

C’est sans doute ce qui explique que des gens ont adoré Coven, et ont trouvé Cult insupportable, tandis que pour d’autres, c’est l’inverse. Pour Apocalypse et ses storylines entremêlées dans un marasme sans nom, où les scénaristes semblent avancer à tâtons, certain·e·s sauront l’apprécier de façon inconditionnelle. Pour les autres, dont nous sommes, il y avait à la fois trop de pistes (dont certaines ont été balayées trop tôt et pas mal d’autres sont restées en suspens) et pas assez de substance.

* "Les hommes ne sont tout simplement pas au même niveau que les femmes en ce qui concerne les capacités magiques. […] C’est un fait, la testostérone est un inhibiteur des pouvoirs magiques."

Par Delphine Rivet, publié le 21/11/2018

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