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Dickinson est la série d'époque pop, en roue libre, dont on avait besoin

Drôle, musicale, weirdo et féministe.

Lancée le 1er novembre dernier en même temps que plusieurs consœurs – See, The Morning Show et For All Mankind – pour marquer les débuts de la plateforme Apple TV+, la série d’époque Dickinson se distingue d’emblée en optant pour un genre bien particulier : la série d’époque anachronique. Ou quand une figure ou une œuvre historique est revue et corrigée de telle façon que les marqueurs de l’époque où elle a été adaptée sont non seulement assumés mais recherchés, notamment en termes musicaux, mais pas que. L’un des grands maîtres des œuvres anachroniques est par exemple Baz Luhrmann. Son culte Romeo + Juliet (1996) en dit autant sur ce récit amoureux que sur les années 1990.

Il en va de même pour Dickinson, comédie d’époque enjouée qui retrace la jeunesse de la poétesse américaine Emily Dickinson. Ses poèmes non conventionnels et avant-gardiste sur la mort (très peu publiés de son vivant), son "amitié" intense avec Susan Gilbert et la société patriarcale du milieu du XIXe siècle (qui rendait la femme dépendante de l’homme de la famille, que ce soit le père ou ensuite le mari), en font finalement une candidate idéale pour revenir sur cette époque à travers le prisme de notre ère post-Me Too et donc sous un regard féminin (le female gaze). Il s’agit de celui d’Alena Smith, qui crée ici sa première série après avoir travaillé sur The Affair et The Newsroom.

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Bienvenue au XIXe siècle donc, à Amherst, Massachusetts, où vit la famille aisée des Dickinson. Au milieu d’une mère coincée et obsédée par les normes de société genrée – incarnée ironiquement par Jane Krakowski – d’un père cool en surface mais bien misogyne quand on gratte un peu, d’un frère sympa et égocentrique, et d’une sœur cadette qui suit les pas de la maman, Emily tente de trouver sa liberté. Celle-ci passe par une relation amoureuse cachée avec Susan Gilbert, sa meilleure amie et amante (c’est explicite dans la série, alors qu’historiquement c’est non prouvé mais plausible), promise à son frère. Et l’écriture, bien entendu. Si la société et un père aussi aimant qu’étouffant (incarné avec justesse par Toby Huss) se chargent régulièrement de rappeler à la rebelle Emily sa place dans ce monde, la jeune femme, de par son tempérament rêveur mais aussi sa condition aisée, réussit régulièrement à braver les conventions.

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Ses nuits sont plus belles que vos jours

Ainsi, dans l’épisode 2, "I Have Never Seen 'Volcanoes'", elle se déguise en homme avec Susan pour aller assister à une conférence sur les volcans, interdite aux femmes. Sa désobéissance féministe passe aussi par le choix de faire publier en loucedé un de ses poèmes, ce qui rend son père fou de rage. La relation entre la jeune femme et son géniteur – faite de petits mensonges, de paradoxes et de moments d’affection sincère – constitue un des points forts du show.

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Tout comme le choix de l’actrice principale : Hailee Steinfeld incarne à merveille cette Emily Dickinson post-Me Too, certainement bien plus punk que la vraie, mais qu’importe. La série ne prétend aucunement être parfaitement fidèle à la vie de l’autrice. Alena Smith crée une héroïne moderne, qui porte un féminisme certes surligné mais également divertissant et joyeusement anachronique. Cela passe par des fêtes sous opium sur fond de musique pop et rap (la playlist convoque autant Kanye West que Halsey, Maroon 5 ou Major Lazer), des dates avec la mort, qui prend les traits de Wiz Khalifa dans des scènes fantasmées étrangement sensuelles, ou encore une guerre des nerfs avec sa mère pour ne pas passer sa journée comme elle, dans la cuisine ou à faire le ménage.

Comme le disait Virginia Woolf dans son célèbre essai du même nom, le show montre aussi à quel point il était compliqué pour Emily Dickinson d’avoir vraiment "une chambre à soi". Elle a bien une chambre grâce à son statut social élevé, mais celle-ci est aussi susceptible d’être ouverte à tout moment par n’importe quel membre de sa famille. La jeune femme écrit donc dès qu’elle peut, souvent la nuit, quand personne ne la flique et que l’inspiration vient frapper à sa porte et lui parler de fantômes et d’immortalité. Pour figurer leur modernité, ses écrits s’inscrivent en lettre d’or sur l’écran alors qu’elle les déclame en voix off. Un effet romantique limite kitsch mais plutôt réussi, qui s’inscrit dans la continuité d’une esthétique soignée, signée David Gordon Green (qui réalise les deux premiers épisodes).

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Tragicomédie noire, parfois complètement en roue libre (il faut voir Emily converser avec un insecte géant), Dickinson s’inscrit à la fois dans la tradition des œuvres d’époque anachroniques et joyeusement bordéliques et dans un mouvement artistique nouveau, initié par Sally Wainwright avec la série Gentleman Jack (qui met en scène un personnage historique LGBTQ+ oublié de l’Histoire, Anne Lister). Les femmes, enfin aux commandes (même si ça reste trop rare), se réapproprient leurs histoires et cela passe évidemment par les séries historiques. Car l’histoire a été racontée et fantasmée par les hommes.

Dickinson court certes le risque d’être vite datée, voir périmée, car elle dit au final beaucoup de notre époque – la vague féministe des années 2010, les tendances musicales actuelles, la volonté de montrer sous un nouveau jour des figures féminines déjà bien installées dans l’inconscient collectif… On peut en créer de nouvelles évidemment, et je les appelle de mes vœux, mais elles ne seront jamais aussi puissamment ancrées dans la pop culture qu’une Maléfique par exemple, réinventée par Disney avec Angelina Jolie. Et c’est cela qu’Alena Smith est en train de faire : transformer une poétesse austère en figure féministe de la pop culture des années 2020. C’est assumé avec tellement de panache, d’étrangeté et d’humour que comme Emily dans l’attelage de la mort, on saute le cœur léger dans une des séries les plus fun de la rentrée (et déjà renouvelée pour une saison 2).

La saison 1 de Dickinson est disponible intégralement sur Apple TV+. 

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Par Marion Olité, publié le 05/11/2019

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