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Kathryn Hahn réveille le désir féminin dans la savoureuse Mrs. Fletcher

Une actrice nommée désir.

Silhouette présente dans le monde des séries depuis une décennie, Kathryn Hahn emprunte depuis plusieurs années un chemin vers des personnages féminins en pleine émancipation, qui laissent exploser un désir trop longtemps étouffé. Dans I Love Dick de Jill Soloway (2016), Chris transformait son obsession amoureuse et sexuelle pour un homme en performance artistique. Dans Mrs. Fletcher, adaptation sérielle du roman de Tom Perrotta (décidément grand pourvoyeur de séries, puisqu’il a aussi écrit The Leftovers), l’actrice incarne à nouveau une femme quadragénaire qui fait face au réveil de son désir sexuel alors que son fils unique, Brendan, quitte le nid familial pour étudier à la fac. Désormais seule chez elle, Eve (oui le prénom biblique n’est pas des plus subtils) va redécouvrir une sexualité qu’elle avait mise de côté le temps d’éduquer seule son rejeton. 

Variation (presque) sur le même thème

Difficile de ne pas comparer Eve à Chris. Ces deux héroïnes modernes, incarnées par Kathryn Hahn, peuvent être vues comme les deux faces d’une même pièce, la grande différence résidant dans les milieux socio-culturels décrits. La révolution sexuelle était charnelle, mais aussi artistique et intellectuelle dans la comète (une seule saison) de Jill Soloway. Eve Fletcher appartient, elle, à la middle-class américaine : divorcée, elle a absorbé seule la charge mentale liée à l’éducation de son fils. Son job n’est pas réalisatrice de documentaires mais directrice dans une EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). Elle ne réfléchit pas nécessairement à son désir, elle le ressent, et le vit. Ainsi, son intérêt va se tourner vers les sites de porno (rappelons que 60 % de la population a déjà visionné des films X en ligne), tandis qu’elle s’inscrit dans un atelier d’écriture et fait la rencontre d’un jeune homme qui allait au lycée avec son fils.

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Là où I Love Dick a pour but de créer un nouveau paradigme du désir, en cherchant un female gaze, Mrs. Fletcher se pose davantage en observatrice de pratiques largement répandues, comme le visionnage de films porno. Entre Eve, qui semble devenir un peu plus accro à chaque épisode, son fils qui a besoin de singer des postures porno (tout comme ses partenaires sexuelles d’ailleurs) pour se persuader qu’il prend son pied, ou encore cet homme âgé qui se met à regarder un film X en plein milieu de la cantine de l’EHPAD, le show illustre assez magistralement, avec un humour grinçant, comment le porno façonne les sexualités de toutes les générations.  

Choisir la très hot et adorablement quirkie Kathryn Hahn pour investir Eve était forcément une bonne idée. Peut-être un peu trop évidente, mais on ne va pas bouder notre plaisir. Elle donne chair à ce corps en ébullition, tout en y ajoutant une dose de malaise qui nous ferait presque détourner les yeux de l’écran, tant certaines situations s’avèrent malaisantes. Mais l’actrice n’a peur de rien, et elle semble prendre un malin plaisir à prendre à revers les codes de la milf ("mother i’d like to fuck") censée être "baisable" aux yeux de tous les hommes donc. Elle transgresse encore et toujours le politiquement correct. Eve assise dans sa cuisine, en train de se masturber devant un porno tout en mangeant un cookie, voilà le genre de scène qu’on ne voit jamais, surtout pas quand il s’agit d’un personnage féminin ayant dépassé les 40 ans. Eve qui entend à travers la porte son fils parler plus que crûment à une jeune femme en train de lui faire une fellation. Eve qui se retrouve, après une soirée délicieuse aux vibes "Mrs Robinson" à tenir la tête d’un gamin à peine majeur qui a trop bu et doit vomir sur le bord de la route.    

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Mrs. Fletcher rejoint la catégorie bien remplie côté HBO des dramédies (de courtes séries à l’ambiance réaliste, axées sur des tranches de vie, comme Girls ou Togetherness en leurs temps) et nous réserve de très jolis moments d’émotion, rappelant à quel point Kathryn Hahn peut être bouleversante. Elle l’était déjà dans Transparent en rabbin en deuil après une terrible fausse couche. Elle l’est de nouveau dans cette scène où elle plonge, nue, dans la piscine de son EHPAD, pour se retrouver face à l’un de ses pensionnaires âgés, et finir par l’enlacer. 

Au-delà de l’astre Kathryn Hahn, que l’on ne peut que regarder briller, les personnages satellitaires ont peu de place pour vivre et pourtant, ils sont assez bien développés – de la prof d’écriture transgenre (Jen Richards) au fils cliché de la masculinité toxique (Jackson White) en passant par le jeune homme attiré par Eve (Owen Teague) – pour que la série ne tombe pas dans le one-woman-show. Si on aimerait aussi voir des séries sur le désir féminin qui ne sont pas toujours portées par des femmes blanches – qui plus est canons et sans aucun problème financier, Mrs. Fletcher reste une œuvre hautement recommandable, divertissante et accessible, au discours féministe forcément d’actualité. Qu’on se le dise : l’émancipation des femmes passera par la réappropriation de leur sexualité et une exploration du désir féminin. 

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La saison 1 de Mrs. Fletcher, composée de sept épisodes, est disponible sur OCS en France. Cette critique a été réalisée sur la foi du visionnage des trois premiers épisodes. 

Par Marion Olité, publié le 14/11/2019

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