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Dracula sort ses crocs dans une mini-série aussi infidèle que ludique

À déguster sur Netflix.

Attention, il est fortement conseillé d’avoir visionné l’intégralité de la série avant de lire cette critique, qui contient des spoilers. 

Le vampire est sans doute la figure mythologique moderne la plus revisitée sur petit comme grand écran, constamment réadaptée à l’air du temps. Son come-back dans la pop culture semble être un cycle éternel. Après un petit passage à vide dans le monde des séries suite à la fin de True Blood puis Vampire Diaries, le revoilà qui pointe le bout de ses crocs dans plusieurs projets : une série promesse d’empowerment, produite par Roberto Aguirre-Sacasa sur les épouses de Dracula, un reboot de Buffy centré sur une nouvelle Tueuse et de la sitcom Dark Shadows. Et pour lancer une décennie propice au retour des suceurs de sang, Steven Moffat et Mark Gatiss, le brillant duo de Sherlock, ont proposé leur vision du culte Dracula, roman épistolaire publié par Bram Stoker en 1897, qui posait les bases de cette figure immortelle, guidée par son désir. 

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Comme me le disait avec malice Steven Moffat, ce n’est pas la première fois que lui et son complice s’attaquent à des classiques littéraires anglais. Jekyll (2007) et Sherlock (2010-2017) ont posé les bases de leur style – drôle, bavard, souvent inspiré, addictif dans sa narration (alternant avec virtuosité flash-back, présent, flash-forwards) et joyeusement infidèle en général à l’œuvre originale. Ce nouveau Dracula, mis en ligne en France sur Netflix le 4 janvier dernier, ne fait pas exception à la règle. Comme à leurs habitudes, les deux auteurs se sont emparés d’une figure classique pour en proposer une interprétation résolument personnelle, à la fois désuète et contemporaine. Désuète, dans la manière de mettre en scène les scènes sanglantes de l’histoire. On est face à du gore et une ambiance gothique façon film des années 70. Le premier épisode se déroule au château de Dracula, et correspond à la première partie du livre, jusqu’à la fuite de Jonathan Harker.

On fait connaissance avec le Comte, incarné par Claes Bang (The Square, The Affair), qui prête au personnage sa grande taille, son sourire carnassier et son charme sombre. Il aime deviser avec sa proie, ici ce pauvre clerc de notaire, Jonathan, venu en Transylvanie et qui n’en sortira pas indemne. Mais si cette adaptation se contentait de suivre le livre à la lettre, on aurait presque été déçu par Steven Moffat l’infidèle. Il n’en est rien, l’histoire est en fait racontée par Jonathan qui a réussi à s’échapper des griffes de la créature, et se confie en huis clos à une certaine Sœur Agatha. C’est la grande idée originale et plutôt bien foutue de ce premier épisode : faire fusionner les personnages de Van Helsing et Sœur Agatha (qui tient une place très mineure dans le roman) en une seule protagoniste. Incarnée par l’excellente Dolly Wells, elle va s’avérer une adversaire incroyablement coriace. Toute la tension de la série tient à ce jeu d’échecs (jeu de stratégie auquel se livrent les deux protagonistes durant l’épisode 2), les deux n’étant jamais à court de punchlines. Ce duo de contraires qui s’attirent n’est pas sans rappeler l’affrontement intellectuel qui opposait Sherlock et Moriarty dans la fameuse précédente série de Moffat et Gatiss. À tel point qu’on a parfois l’impression d’être face à une recette qu’appliquent scrupuleusement les deux auteurs. 

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Plus étonnant, le deuxième épisode se déroule en mer, à bord du Demeter, le bateau dans lequel se terre Dracula, décidé à aller goûter le sang des Anglais·e·s à Londres. Dans le roman, ce passage dans lequel les matelots sont tués les uns après les autres par le Comte, tient sur une vingtaine de pages (sur cinq cents). Visiblement, Moffat et Gatiss se sont bien amusés à extrapoler l’intrigue, jusqu’à en faire le centre d’un épisode d’une heure et demie. Ajoutant un peu de diversité à un équipage exclusivement masculin dans le matériau originel, les deux scénaristes nous proposent une sorte de Dix petits nègres (le whodunit classique d’Agatha Christie) tordu, puisque ici, on sait parfaitement qui tue les passagers chaque nuit. On notera que cet épisode insiste lourdement sur le fait que Dracula est bisexuel. Déjà, le premier épisode nous montrait Dracula s’immisçant dans un rêve érotique de Jonathan, prenant la place de sa douce promise, Mina.

La suite sur le Demeter voit le vampire assoiffé en plein jeu de séduction avec deux femmes, mais aussi avec un jeune homme très ambitieux, sans foi ni loi, qui n’est pas sans nous rappeler un certain… Dorian Gray. La dimension sexuelle de Dracula apparaît aussi dans sa confrontation avec Agatha Van Helsing, chargée en tension, jusqu’à la toute dernière scène de la mini-série. Cela dit, dans tous les cas, l’acte sexuel n’est jamais consommé, comme s’il ne prenait plaisir qu’à séduire et boire du sang. Qu’on se le dise, ce Dracula là est un allumeur ! 

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L’ultime épisode, joliment éclairé façon néons futuristes, fera sortir les puristes de leurs tombes. Les scénaristes ont pris d’énormes libertés en adaptant plus de 300 pages cette fois-ci en un seul épisode, qui propulse le vampire à notre époque. Certains personnages, comme Lucy Westenra (Lydia West) sont astucieusement adaptés à notre monde : la jeune vingtenaire multiplie les aventures sexuelles, écume les boîtes de nuit et va développer avec le Comte une relation consentie (!) où l’emprise change de camp. La millennial Lucy fascine Dracula car elle est aussi blasée que lui sans avoir l’excuse d’être née il y a 400 ans. Elle n’a pas peur de la mort. Alors certes, les blagues technologiques ambiance "ok boomer" – le vampire qui découvre les frigos, les appartements modernes et les iPhones – sont un peu lourdes, mais cet épisode décrié a le mérite de surprendre et de s’amuser avec une figure mythologique vue et revue, mais pas tant que cela placée au centre de l’histoire.

La mini-série tente de chercher au fond de l’âme noire de la créature et de répondre à cette question : de quoi a peur Dracula ? Comme les humains finalement, il a peur de sa propre mort. Un motif récurrent dans l’œuvre de Steven Moffat, où ses héros (Sherlock, Moriarty) passent leur temps à s’amuser à tromper la mort. Dépouillé de tout romantisme, ce Dracula est aussi très méta, c’est-à-dire qu’il a conscience de son propre mythe. Le dernier épisode en joue particulièrement, ce qui a pu en dérouter plus d’un·e. Dr Zoe Van Helsing, l’ancêtre de Sœur Agatha, se livre à une psychanalyse finale maligne : ce qu’elle appelle les "règles de la bête" – ne pas se refléter dans le miroir, ne pas pouvoir apparaître face au soleil, devoir être invité – ne sont que des superstitions des gens qu’il a fini par croire lui-même. On peut ne pas adhérer à cette relecture de fond en comble du mythe, cette vision d’un Dracula "bon vivant", qui ne vit que pour le sang et les joutes verbales, aime un peu trop s’écouter parler, et dont le seul talon d’Achille est la peur de la mort. On peut aussi, et cela a été globalement mon cas, beaucoup s’amuser devant cette énième relecture, qui tente quelque chose de nouveau tout en conservant l’essence du personnage. Ironiquement, Dracula, censé ne pas prendre de plaisir particulier à avoir des relations sexuelles et être tout sauf romantique, finira ses jours enlacé, nu, avec Van Helsing. Vous avez dit paradoxal ? 

La mini-série Dracula est disponible en intégralité sur Netflix depuis le 4 janvier. 

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Par Marion Olité, publié le 13/01/2020