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Perpetual Grace, LTD ou la rencontre des frères Coen avec True Detective

Jimmi Simpson fait face à Ben Kingsley dans cette série étrange qui croise film noir, western moderne et thriller surréaliste.

Le film noir, qui a connu son heure de gloire des années 1940 à 1960, est arrivé tardivement dans le monde des séries. Le premier à avoir exploité le genre avec une certaine réussite est probablement David Lynch et son trip métaphysique Twin Peaks. Depuis, la série noire s’est démocratisée au début du XXIe siècle, si bien qu’on en est venus à parler de néo-noir une décennie plus tard, genre porté par des œuvres telles que les anthologies True Detective et Fargo, les adaptations américaines du nordic noir comme The Killing voire les shows de super-héros avec Jessica Jones.

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Ces séries ont pour codes d’évoluer sur un rythme lent et une mise en scène granuleuse où les acteurs rivalisent de monologues baudelairiens pour savoir qui aura la gueule la plus patibulaire. Aussi, il est assez surprenant d’y trouver cet été une héritière sur la chaîne Epix, habituellement diffuseur de comédies musicales, programmes de téléréalité et autres documentaires. La chaîne américaine, qui accueillera prochainement Pennyworth et Godfather of Harlem, a pourtant pris le risque de se lancer dans la concurrence avec Perpetual Grace, LTD, une série signée Steve Conrad (Patriot).

James est un pompier fraîchement licencié vivant dans le Nouveau-Mexique. Lors d’une intervention, il a, intentionnellement ou non, laissé mourir des enfants dans un incendie. Depuis, il erre de bar en bar à la recherche de boulots miteux. Son quotidien alcoolisé est bouleversé quand il rencontre Paul Allen Brown, le fils crapuleux d’une famille de pasteurs… tout aussi crapuleux : ces derniers extorquent de l’argent à leurs fidèles. Pour se venger de ses paternels qui l’ont abandonné, Paul recrute James afin de monter un coup et de leur dérober tout leur pécule.

Un Breaking Bad surréaliste

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"C’est une version stylisée de La Cité des enfants perdus", confiait le génial Jimmi Simpson à propos de la série dans une interview avec The Wrap. Au premier abord, le film de SF de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet et Perpetual Grace, LTD n’ont pas grand-chose en commun. Et pourtant, ils sont liés par un socle esthétique et narratif similaire : le surréalisme. Le show de Epix est une œuvre étrange et versatile, où se croisent le film noir, le western presque spaghetti par moments et le thriller crépusculaire.

Le scénariste Steve Conrad affiche clairement ses influences dans ce premier épisode, parcouru par l’humour noir des frères Coen et les thématiques freudiennes d’un Vince Gilligan voire d’un Nic Pizzolatto. Dans ce cadre prometteur, Jimmi Simpson campe un antihéros naïf et raté, prêt à accepter la moindre des opportunités nébuleuses pour se sortir de la tourmente. Celles et ceux qui l’ont découvert dans Westworld, l’anthologie Unsolved voire la très hard-boiled Hap and Leonard savent que l’acteur américain excelle dans ces rôles excentriques, passionnés et finalement attachants.

Cerise sur le gâteau, notre héros donne la réplique à Sir Ben Kingsley et Jacki Weaver, couple pastoral ô combien inquiétant. Ces deux figures démiurges faussement paternelles évoquent le passif-agressif d’un Gus Fring et la violence brute d’un Lorne Malvo du Sud. En d’autres termes, Perpetual Grace, LTD répète les poussifs du néo-noir avec une technique chirurgicale : séquences contemplatives dans un noir et blanc envoûtant, protagonistes à la limite de la caricature, tronches d’acteurs sinistres, personnages féminins sexualisés voire carrément inexistants, ambiance poisseuse et étouffante, scènes dépressives si absurdes qu’elles en deviennent tordantes…

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On pense notamment à cette séquence insensée mais hilarante dans la boutique de prêteur sur gages tenue par un gamin. James le braque pour récupérer le collier qu’il avait vendu quelques heures plus tôt, avant de l’assommer en s’y reprenant à plusieurs reprises, comme une parodie de la scène de l’épicerie dans No Country for Old Men. Toutefois, la série se montre plutôt verbeuse et est ponctuée d’interminables scènes d’exposition qui pourraient freiner les spectateurs les moins enclins à la lenteur des slow burner.

Comme généralement avec les œuvres néo-noires, Perpetual Grace, LTD est exigeante mais propose deux points d’entrées qui ont le potentiel de la rendre obsessionnelle : son casting secondaire bien fourni (Terry O’Quinn de Lost, Damon Herriman de QuarryLuis Guzmán de Narcos…) et son attractivité visuelle, capable de nous surprendre avec sa photographie ténébreuse et son utilisation de flash-back en filigrane, qui évoque le travail de Jean-Marc Vallée sur Sharp Objects. Comme 99 % des productions du genre, c’est beau, mélancolique et écrit avec gravité, en tout cas suffisamment pour nous interpeller.

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La série de Steve Conrad semble proposer un soupçon d’originalité en plus dont il est difficile de mettre le doigt dessus dès le premier épisode. Ses dialogues ciselés et dramatiques, sa mise en scène soignée et son cast inspiré en feront peut-être un digne héritier de Fargo et True Detective, même si Ben Kingsley a eu l’erreur de la décrire comme "un film de dix heures" pendant les conférences de presse.

Il faudra pourtant faire appel à la boîte à outils du petit sériephile pour espérer convaincre les spectateurs de rester pendant les neuf prochains épisodes qui, dans une époque d’instantanéité, n’ont que faire de consommer un long film sur dix semaines quand ils peuvent binge-watcher une série en quelques heures.

En France, la première saison de Perpetual Grace, LTD reste inédite.

Par Adrien Delage, publié le 10/06/2019

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