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Entre rires et larmes, la saison 3 de Dix pour cent est aussi pétillante que progressiste

La série sur les coulisses impitoyables du cinéma français revient dans une saison 3 enlevée, drôle et toujours sociétalement pertinente.

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Une nouvelle saison de Dix pour cent, ça se déguste, à tous les niveaux. Six petits épisodes, certes, mais dans lesquels on retrouve une flopée de stars iconiques en plein exercice d’autodérision, des dialogues créatifs distillés avec un sens du rythme imparable, et un amour pour des sujets de société progressistes, en particulier féministes et queer. Ils sont glissés avec une intelligence telle que le grand public se délecte de suivre les aventures d’Andréa Martel, très rare (peut-être le seul*) personnage principal lesbien dans une série française. À une époque où cela paraît toujours impossible aux producteurs de Scènes de ménages d’inclure un couple gay dans la shortcom, ceci n’est pas un mince exploit.

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La saison 3 de Dix pour cent continue de creuser ce sillon qui a mené la série vers le succès, national (plus de 5 millions de personnes la regardent en moyenne selon L'Obs) et international, la série étant sur Netflix depuis fin 2016, visible dans plus de 100 pays. Qui dit hit dit beaucoup moins de soucis à convaincre nos stars du grand écran de venir jouer dans une série qui les met en avant et leur propose des épisodes quasiment sur-mesure, dans lesquels elles peuvent autant jouer avec leur image que dégager une vraie sincérité.

Cinéma, mon amour

Cette saison, on a donc droit à un nouveau tapis rouge de célébrités impressionnant : Jean Dujardin ouvre la marche, proposant une parodie assez irrésistible de Leonardo DiCaprio période The Revenant. Il sera suivi d’une Monica Bellucci célibataire en quête d’un crush, qui en a marre "d’effrayer le phallus" parce que trop belle, trop puissante, trop célèbre, d’un Gérard Lanvin qui navigue entre transmission et peur de se voir concurrencer par la jeunesse, et, cerise sur le gâteau, d’Isabelle Huppert, quintessence du cinéma français, qui se dédouble dans un twist aussi drôle qu’ingénieux.

Il faut aimer le cinéma pour aimer Dix pour cent et en savourer les subtilités. Les références affluent : faire une "Day Lewis", Monica Bellucci qui se la joue Coup de foudre à Notting Hill, Dominique Besnehard qui se souvient de ces actrices oubliées du grand public, ces "presque Marilyn Monroe", l’attitude si américaine des producteurs US, Claude Lelouch qui flashe sur une femme ordinaire…

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Fanny Herrero glisse aussi des clins d’œil aux séries et à son métier, se moquant gentiment des scénaristes, "mal fagotés" (juge Hervé). Dans un dialogue du dernier épisode, la créatrice de Dix pour cent se fend aussi d’un caméo : elle discute avec un Jean Dujardin prêt à tout pour poursuivre l’aventure du Déserteur, quitte à en faire… une série. Une réalité dans cette industrie : on ne compte plus les films en passe de devenir des séries, ou qui ont d’abord été des projets ciné avant de devenir des shows sériels.

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Des parents comme les autres

Pour autant, ces clins d’œil d’insideuse ne tournent jamais à la private joke entre gens du milieu. Au-delà des paillettes, les stars dans Dix pour cent, ce sont aussi et surtout Andréa (toujours aussi géniale Camille Cottin), les autres agents et leurs irrésistibles assistants (oui, Laure Calamy et Nicolas Maury, aka Noémie et Hervé, sont encore très en forme). Un vent de révolte souffle chez ASK, où les alliances se font et se défont, tandis que le personnage d’Hicham (Assaâd Bouab) gagne en profondeur. Un choix judicieux qui évite de transformer en cliché le seul personnage important de la série qui possède un prénom arabe.

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Si la façon dont Andréa tombe enceinte dans la saison 2 n’avait pas manqué de poser question, Fanny Herrero et son équipe ont clairement rattrapé le coup, explorant avec pertinence les problématiques de l’homoparentalité, dans une société française où la PMA (procréation médicalement assistée) n’est autorisée que pour les couples hétérosexuels infertiles – ne parlons même pas de la GPA (gestation pour autrui).

Andréa se retrouve par conséquent dans une situation compliquée : elle et sa compagne Colette (Ophélia Kolb) veulent être les parents officiels d’un enfant conçu entre Andréa et Hicham, qui en est le père biologique et se retrouve lui aussi face à un dilemme : abandonner ses droits à reconnaître l’enfant pour que Colette puisse le faire ou refuser. Tout cet arc narratif est traité avec beaucoup de délicatesse de part et d’autre, personne ne passant pour le ou la méchante de l’histoire.

Andréa : "Je ne sais pas qui a décidé d’appeler ça un 'congé' mat."
Béatrice Dalle : "Un mec sans enfant sûrement."

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Par ailleurs, la série évoque aussi la maternité, un sujet que connaît Fanny Herrero, elle qui a donné naissance à un enfant entre la première et la deuxième saison. Elle réussit à nous dépeindre une Andréa parfois à bout de nerfs, qui tente de jongler entre son travail et son bébé, sans être boring, taclant au passage des concepts comme le "congé de maternité", qui n’a en fait rien d’un congé.

Et n’oublions pas la scène d’accouchement d’Andréa, qui vaut son pesant d’or. C’est simple, on n’avait jamais ri à gorge déployée devant une telle séquence, pour passer à l’émotion moins de trois minutes après. Seul bémol sur cette thématique : on se serait passé d’une scène un peu maladroite, entre Andréa et Arlette (Liliane Rovère), où la deuxième, qui n’a jamais eu d’enfant, regrette de ne pas avoir connu "l'amour d'une mère pour son enfant".

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D’autres sujets liés au féminisme sont abordés à travers le prisme du cinéma. Le mouvement #MeToo n’est malheureusement pas mis en avant, cette saison 3 ayant probablement été écrite avant octobre 2017. On regrette que la série n’ait pas ajouté des scènes qui évoqueraient l’incroyable silence – pour ne pas dire le conservatisme du cinéma français – sur ce sujet.

Deux scènes évoquent en revanche le sexisme ambiant auquel font face les actrices dans le cinéma français : Sophia Leprince, qui tente de percer dans ce milieu compliqué, fait face à un déjeuner des plus malaises avec un producteur qui ne cherche qu’à la mettre dans son lit. Un peu plus tard, c’est Béatrice Dalle qui refuse de tourner une scène de morgue nue. Imaginez le niveau de glauque absolu : non seulement elle doit jouer une femme morte, mais son réalisateur veut qu’elle soit filmée dénudée, car elle attire encore le désir de son mari…

Après un clash avec le réalisateur, les deux finissent par communiquer. L’actrice lui explique que des scènes de nu, elle en a tourné toute sa vie, qu’on l’a souvent prise pour une poire, et qu’elle a mis des années à apprendre à dire "non" quand elle ne le sentait pas. Le cinéaste avoue, emmerdé, qu’il ne savait pas comment tourner cette scène et la rendre singulière et que, du coup, il a visé la facilité et a voulu la mettre à poil.

Finalement, ils trouvent un terrain d’entente, parce que Dix pour cent reste une série positive, qui aime mettre les pieds dans le plat des problèmes de notre société tout en montrant que des solutions (souvent des compromis) existent. Cet épisode va probablement évoquer des choses à beaucoup d’actrices. Il nous fait dire que la création du métier de "coordinatrice d’intimité" du côté de HBO est plus que jamais nécessaire pour protéger les comédiennes des abus.

Cette saison 3 s’achève en apothéose, par une grande fête pour les 30 ans de ASK, et moults rebondissements que l’on laissera découvrir. Elle signe aussi le départ de la série de Fanny Herrero, cocréatrice et showrunneuse de Dix pour cent depuis les débuts. C’est une ère qui s’achève. Espérons que l’impertinence, la drôlerie, la modernité ou encore les valeurs progressistes de la série ne disparaissent pas avec elle.

La saison 3 de Dix pour cent débute ce mercredi 14 novembre sur France 2.

*Mais impossible de le savoir avec certitude, puisque personne n’observe la représentation des personnages LGBTQ+ en France, comme le fait le GLAAD (Gay and Lesbian Alliance Against Defamation) aux États-Unis.

Par Marion Olité, publié le 14/11/2018

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