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Jason Momoa s'improvise en Conan le Barbare contemporain dans l'étrange dystopie See

L'acteur américain retrouve un rôle à la hauteur de Khal Drogo dans l'une des premières séries originales d'Apple.

En ce début novembre, Apple a inauguré l’ère du "Streamapocalypse" prédit par le visionnaire John Landgraf. Bientôt, Disney, WarnerMedia et NBCUniversal lui emboîteront le pas, rivalisant de contenus originaux et de licences populaires pour mettre à mal les diffuseurs déjà présents sur le marché comme Netflix et Amazon. Pour sa ligne directrice, Apple TV+ a opté pour une mise en ligne proche de celle d’Hulu : trois épisodes sortent le même jour, avant de passer à une diffusion hebdomadaire. Le 1er novembre, la plateforme américaine accueillait ainsi en ouverture trois dramas (The Morning Show, For All Mankind et Dickinson) et l’étrange OVNI du jour, See.

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Cette création originale signée Steven Knight, le créateur de Peaky Blinders et Taboo, se déroule dans un univers dystopique et post-apocalyptique. Des années après notre ère, l’humanité s’est quasiment éteinte suite à un puissant virus. La poignée d’individus qui ont survécu à ce cataclysme sont désormais aveugles, et ont dû abandonner la civilisation moderne pour vivre comme des hommes des cavernes. Aux États-Unis, plusieurs groupes de survivants ont décidé de se réunir en tribu pour s’entraider, même si une reine autoritaire et monarchique règne sur ce peuple meurtri.

Les habitants du monde de See se soumettent à une règle primordiale : il est interdit de parler ni même de mentionner le passé, en particulier la capacité de voir sous peine d’une punition mortelle. Baba Voss (Jason Momoa), le puissant leader d’un clan de rescapés, en a conscience mais décide de passer outre la loi lorsque sa femme Maghra (Hera Hilmar, The Romanoffs) met au monde des jumeaux dotés de la vue. Accompagné de leur sorcière et conseillère Paris (Alfre Woodard, Luke Cage), le couple va tenter de protéger ses enfants des Traqueurs, une bande de guerriers sanguinaires envoyés par la reine Kane (Sylvia Hoeks, Blade Runner 2049).

Du grand spectacle qui rend Baba…

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Plusieurs mois avant son lancement, Apple avait refusé le pitch d’une série signée Dr. Dre. En cause, des scènes d’orgie et de prises de drogues, qui avaient fortement déplu à Tim Cook. Depuis, le patron de la firme ne cessait de répéter dans les médias que, comme Disney, les contenus d’Apple TV+ seraient familiaux et aseptisés. Il faut croire que le grand manitou a fermé les yeux sur See (vous l’avez ?), puisque Steven Knight et le réalisateur Francis Lawrence (Red Sparrow, Je suis une légende) ne font pas dans la dentelle quand il s’agit de héros ténébreux employant la violence en lieu et place de diplomatie.

En effet, en termes de grand spectacle et d’action, See est très certainement la série originale la plus ambitieuse d’Apple. On se doutait bien que les directrices de casting n’avaient pas fait appel à Jason Momoa pour sa large palette d’expressions, mais bien pour son charisme brut et son physique d’armoire à glace. Ça n’a pas manqué mais la surprise du spectateur reste grande face aux trois premiers épisodes du show : le monde de See est hostile, barbare et particulièrement sanglant, si bien que Baba Voss et ses guerriers n’hésitent pas à trancher des têtes ou enfoncer leur glaive dans la gorge d’un ennemi en signe de victoire.

Toutefois, toute comparaison avec Game of Thrones serait fortuite. D’abord parce que See ne se déroule pas totalement dans un univers de fantasy mais bien dans le genre post-apocalyptique. De plus, le but de ses personnages est la survie, et non les complots et autres magouilles politiques. À travers cette liberté de ton, Steven Knight peut dérouler une histoire biblique, avec ses propres Adam et Ève, et mettre en place une mythologie fascinante, qui se construit au rythme des épisodes.

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Les idées fusent sans jamais noyer le spectateur grâce au talent du scénariste. Il pioche d’ailleurs plusieurs éléments dans le genre de la fantasy, notamment avec son traitement radical de la religion et de la monarchie de droit divin. La reine Kane est une idole qui tient ses pouvoirs d’un mystique dieu de la vue. Pour prier et implorer le Tout-Puissant, elle a besoin de ressentir… un orgasme. La relation provocante entre sexe et religion n’est pas sans rappeler des événements aperçus dans la saga du Sorceleur, du Trône de Fer et autres romans de high fantasy.

Pour établir sa société dystopique, Steven Knight joue aussi sur les faux-semblants et les inversions de sens. Ainsi, dans la série, les personnes saines et voyantes sont considérées comme des hérétiques et sont pourchassées par l’autorité royale et sa "Gestapo", les Traqueurs. Le scénariste fait donc des parias la normalité et nous interroge sur la question du vivre ensemble, de la recherche d’une utopie par l’autorité ou par la terreur, symbolisée par les châtiments intransigeants et inhumains de la reine Kane.

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Cela dit, il y a une raison toute simple pour laquelle apprécier See sans se creuser les méninges : ses images. En opposition avec son titre, la série propose une imagerie qui flatte la rétine. Le tournage s’est déroulé à l’ouest du Canada, dans la Colombie-Britannique et ses paysages forestiers à couper le souffle. La caméra de Francis Lawrence capture et rend hommage à cette nature paisible via une lumière (à effet) naturelle et des plans contemplatifs sur les branches d’arbres qui se balancent au vent, l’eau d’une rivière qui se déverse, une coccinelle qui prend son envol… Ironie du sort, on a parfois l’impression de voir un long spot d’Apple évoluer devant nos yeux tant le visuel prend le pas sur des aspects moins réussis du show.

… Mais dans un dessein imperceptible

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Malheureusement, et ce après trois épisodes, See rejoint la longue liste des séries dont on ignore la finalité. Un cadre exceptionnel, une photographie époustouflante et des scènes d’action jouissives ne suffisent pas à faire une bonne série. Le show d’Apple pèche d’abord par certains dialogues faiblards et des partitions d’acteurs quelque peu inégales. C’est potentiellement une faiblesse en partie due au concept global de la série : on imagine qu’il est compliqué de se concentrer sur son jeu avec des lentilles dans les yeux et l’obligation d’incarner un personnage malvoyant dans chaque scène, et donc de placer son corps et son regard différemment.

Pour en revenir au scénario de See, il fait trop souvent appel à la crédulité naïve des spectateurs. La série se permet de nombreuses ellipses narratives en seulement trois épisodes, sans pour autant montrer ses conséquences sur ses héros qui ne semblent jamais vieillir. Parfois, on doute aussi de la cohérence de cet univers invisible aux yeux de ses personnages, qui sont pourtant capables de rejoindre une destination en deux temps trois mouvements. L’implication du spectateur est donc régulièrement perturbée par ces facilités scénaristiques.

Enfin, la série échappe de peu au grotesque voire au ridicule dans certaines séquences inventives. En cause, des scènes de batailles intenses mais à la limite du grand n’importe quoi et des personnages complètement improbables (l’Ombre et ses apparitions malicieuses un peu gênantes). Soyons clairs, See a le potentiel pour sauter le requin à tout moment, au vu de la vitesse à laquelle l’intrigue avance dans les premiers épisodes sans nous apporter les clés de sa finalité, ce qui découragera plus d’un spectateur exigeant quand on sait qu’une saison 2 aurait déjà été commandée par Apple.

En France, les trois premiers épisodes de See sont disponibles sur l’application Apple TV+.

Par Adrien Delage, publié le 06/11/2019

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