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Les raclures pétées de fric de Succession se sont surpassées en saison 2

Selon la formule consacrée, on adore les détester. Oui, mais pourquoi ?

Il y a sans doute quelque chose de profondément masochiste à regarder les luttes intestines que se livrent les membres de la richissime famille de Succession. La crise économique, l’empreinte carbone, les fins de mois difficiles, les 35 heures, les transports bondés… Connaissent pas. L’amour non plus, d’ailleurs. Ces gens-là ne partagent rien avec nous, ils sont même la quintessence de ce que l’on devrait détester : des parvenus milliardaires qui prennent leur jet privé pour se rendre à une partie de chasse en Hongrie.

A-t-on vraiment envie de voir ces représentants des 1 % se foutre des bâtons dans les roues alors qu’on s’est tapé une journée de travail et un trajet dans un métro qui sentait la pisse ? La réponse est oui. Absolument. Pourquoi ? Parce que Succession, c’est une fable shakespearienne cruelle, addictive et étonnamment séduisante. Son secret, c’est d’être en fait un soap opera à la Dynasty ou Dallas – mais attention, hein, c’est pas du soap de pécore qui ne sait pas apprécier les bonnes choses ! Là, c’est du divertissement "exigeant", c’est HBO, et c’est très bien vu d’en parler dans vos soirées mondaines.

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J’exagère à peine, et ce serait mentir de prétendre que je ne me suis pas également fait prendre au jeu. Succession a tendance à faire ressortir le ou la sériephile snob qui est en nous. Peu admettront (ou savent) qu’ils se pâment en fait devant un soap (ultra-sophistiqué, certes). On pourrait poursuivre la comparaison, sans doute plus parlante pour tout le monde (et bien plus tolérée) avec Game of Thrones : ici, la guerre des puissants ne se joue pas à l’échelle de sept royaumes, mais d’un seul empire, confiné à une même famille, les Roy, magnats des médias. À sa tête, Logan, le patriarche d’une fratrie de quatre enfants (Kendall, Connor, Roman et Siobhan, surnommée "Shiv"), proche de la retraite.

Les paris sont ouverts : qui remplacera le roi sur son trône ? Logan semble le plus apte, mais ses frères et sœurs ne lâcheront pas si facilement, et le père n’a pas l’air décidé à quitter le navire aussi rapidement que prévu. S’ensuit un jeu de trahisons et de manipulations de haut vol. Succession, c’est MacBeth dans la Trump Tower. Parce que oui, notre fascination morbide pour la famille présidentielle, ces bullies en chef qui ont érigé le népotisme en art, est pour beaucoup dans l’attrait suscité par Succession. À ceci près qu’on apprend à adorer les personnages de la série et leur perfidie.

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Si la saison 1 était passée assez discrètement sur HBO, la saison 2 a pris d’assaut les réseaux sociaux, sans prévenir. Les Roy sont devenus des mèmes, les "fuck off" de Logan sont désormais légendaires, et des sites très respectables rivalisent d’ingéniosité pour parler de la série. Vulture, pour ne citer que ce média, a classé les pulls portés par les personnages de Succession, du plus beau au plus moche, parce que pourquoi pas. La fièvre a mis une saison entière à contaminer un public plus large, mais il faut bien admettre que, si la première était déjà particulièrement tendue, la deuxième a mis K.O. pas mal de monde. C’était comme regarder un crash au ralenti : on sait que l’issue sera tragique mais impossible de détourner le regard. Et dans ce rituel presque biblique, les pires enfumages se font en famille, autour d’une table et d’un bon repas.

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Plus personne ne pourra entendre la phrase "Boar on the floor" sans frissonner en repensant à cette scène d’humiliation orchestrée par le tyran paternel. Toute cette saison 2 est une explosion contenue mais vouée à tout détruire sur son passage lorsqu’elle atteint son paroxysme. Le dernier épisode de cette saison 2, c’était vraiment ça.

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Le showrunner Jesse Armstrong ne cherche même pas à adoucir les Roy. Il nous les montre dans toute leur horreur : Shiv est prête à jeter (au figuré) son propre époux sous les roues du bus ; Roman, dans la scène de baseball du pilote, dit à l’enfant d’un employé de maison qu’il lui donnera un chèque d’u million de dollars s’il peut faire un "home run"… avant de le déchirer sous ses yeux quand il échoue ; et Logan incarne le privilège blanc et riche dans toute sa splendeur, planant loin au-dessus des lois (et de la morale). Cruels envers les autres, les Roy ne sont jamais plus divertissants que lorsqu’ils le sont envers eux-mêmes. Le poison, c’est leur carburant. 

Le secret de Succession, c’est qu’elle ne se contente pas de faire de ses protagonistes de vraies raclures. Non, son petit vice en rab, c’est qu’elle est drôle. Même les puissants peuvent perdre la face. Et si c’est plus rarement le cas pour celles et ceux qui sont tout en haut de la pyramide alimentaire, ceux qui vivent dans leur ombre pour bouffer les restes sont autant des persécuteurs que des persécutés.

Tom, le mari de Shiv, est l’atout comique de la série. Bien qu’étant une pathétique carpette, il n’hésite pas à se défouler sur le cousin Greg (charognard en devenir) à la moindre occasion, tout en lui faisant miroiter les sommets en échange d’une loyauté sans faille. Tom se rêve sur le trône, mais il est et restera le bouffon du roi. Ce n’est donc pas le masochisme qui nous pousse à regarder Succession, comme on le supposait au début, mais du pur sadisme. 

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En France, Succession est diffusée sur OCS. 

Par Delphine Rivet, publié le 23/10/2019

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