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Tales of the City, entre culture queer débridée et choc des générations

L'univers littéraire à la fois rétro et progressiste d'Armistead Maupin débarque sur Netflix, et c'est plutôt réussi.

De nos jours, les séries qui traitent ouvertement de thématiques relatives aux LGBTQ+ semblent être en croissance constante. Mais à l’aube des 90’s, c’était une tout autre histoire. C’est alors que Tales of the City – une adaptation des chroniques éponymes signées Armistead Maupin – pointe le bout de son nez sur Channel 4 chez nos voisins d’outre-Manche, et avec elle son lot de protagonistes assurément queer. La série s’exporte dans la foulée, en 1994, de l’autre côté de l’Atlantique sur PBS… et c’est bien là que la controverse prend racine.

Pour les néophytes, PBS est une chaîne de télé états-unienne souvent qualifiée de conservatrice. Alors diffuser une série aussi tendancieuse (du moins, pour l’époque) que Tales of the City, c’était un peu comme oser programmer une série comme Game of Thrones sur Gulli : ça n’avait pas de sens. Une poignée de personnalités politiques se sont alors exprimées, critiquant la chaîne pour ce choix et amenant à son retrait des ondes.

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Deux autres mini-séries ont tout de même vu le jour, bien que diffusées ailleurs, avec les mêmes personnages principaux : More Tales of the City en 1998 et Further Tales of the City en 2001. Ce n’est qu’en 2019 que Netflix acquiert les droits de la franchise pour concevoir sa propre suite. Sobrement intitulée Tales of the City comme l’œuvre originelle, cette nouvelle tentative applique la même formule que jusqu’alors, braquant ses caméras sur la même bande un paquet d’années plus tard.

C’est ainsi qu’on renoue avec Mary Ann (incarnée par Laura Linney, Ozark), laquelle remet les pieds à San Francisco pour la première fois depuis un bail. Sur place, elle comprend que son quotidien plan-plan ne la comble plus et prend la décision drastique de quitter son mari pour rester vivre ici. Cette quinquagénaire paumée est contrainte d’affronter les erreurs de son passé, tout en se confrontant à la communauté vibrante et moderne de Barbary Lane – le complexe d’appartements façon Melrose Place où elle a passé le plus clair de sa vingtaine.

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Avant toute chose, il est primordial de noter qu’il n’y a pas besoin d’avoir ingurgité les trois premières versions de Tales of the City pour goûter à celle de 2019. Au contraire, foncez sereinement tête la première tant cette itération made in Netflix fait du bien. Si les conservateurs qui imposaient leur vision étriquée dans les années 1990 détestaient la série mère, on se demande ce qu’ils penseraient de celle-ci.

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Showrunné par Lauren Morelli (scénariste ayant officié sur Orange Is the New Black), le Tales of the City 4.0 est progressiste à souhait, inclusif, sex positive (comprendre par là qu’il opte pour un regard bienveillant sur la sexualité), et prône globalement la tolérance. En bref, tous ces mots que les trolls de l’Internet abhorrent. Si la série originelle pouvait se targuer d’être en avance sur son temps avec toute une diversité au sein de sa galerie de personnages, cette version l’est (presque) tout autant. Car si les séries se montrent de plus en plus inclusives aujourd’hui (Pose en est l’exemple ultime), Tales of the City réussit à se dissocier de par la pertinence de ses thèmes.

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Le personnage de Mary Ann renoue dès le premier épisode avec Shawna (Ellen Page, touchante), sa fille qu’elle avait abandonnée étant plus jeune. Shawna est jeune, responsable, épanouie sexuellement et n’appose aucune étiquette sur son orientation. On l’aperçoit fricoter avec un couple trentenaire, puis flirter avec une femme de son âge. Entre Mary Ann et elle, un fossé, qui n’est pas tant culturel mais plutôt générationnel.

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Et c’est précisément ce choc des générations qui fait de Tales of the City une œuvre inratable. Au fil de la saison, Ben, vingtenaire racisé pimpant, accepte d’aller dîner avec les amis de son boyfriend Michael, tous étant des hommes blancs dans la quarantaine. Au cours du repas, ces derniers lâchent des termes aujourd’hui décriés comme "pédé" ou "travelo". Des dérives systématiques que Ben ne supporte pas et leur fait remarquer.

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S’ensuit un échange houleux où deux camps se distinguent : d’un côté, une génération d’hommes gays qui ont dû se battre pour être acceptés par une société hétéronormée, pour obtenir des droits, et qui n’ont eu d’autre choix que d’être confrontés aux ravages du sida dans les 80’s. Pour ces derniers, ils en ont suffisamment bavé et ont mérité le droit de parler sans filtre comme bon leur semble. De l’autre côté, Ben, qui a moins dû se battre pour être accepté, et son appel à la tolérance et au respect d’autrui. C’est une scène forte dont personne ne sort réellement victorieux. Si ce n’est nous, le public, qui assiste à deux époques entrant en collision, avec chacune de bons arguments à brandir.

Le seul aspect qui peut s’avérer frustrant au visionnage, c’est que Tales of the City n’a pas de réel fil rouge pour nous tenir en haleine de bout en bout. Il y a peu d’enjeux, ce qui lui donne un côté un peu brouillon sur les bords. Néanmoins, la série fonctionne bien pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un soap opera efficace et inclusif. Des gays, des lesbiennes, des trans, des drag-queens et, oui, même des hétéros : chacun peut y trouver son compte, et c’est tout de même appréciable pour une fois.

La première saison de Tales of the City est disponible en intégralité sur Netflix.

Par Florian Ques, publié le 14/06/2019

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