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When They See Us, une mini-série bouleversante sur l’injustice raciale aux États-Unis

Ava DuVernay révèle l'horreur de l'affaire des Central Park 5 à travers quatre épisodes longs et éprouvants, mais nécessaires.

Le 19 avril 1989, tard le soir, Trisha Meili fait son jogging dans les allées de Central Park. C’est alors qu’elle est brutalement agressée et violée. Alors sous l’égide de George H. W. Bush, les États-Unis sont secoués par une affaire qui donne lieu à un scandale sans précédent.

En effet, à la suite de cette sauvage agression, cinq adolescents (quatre Afro-Américains et un Latino), sont appréhendés par la police locale. Malgré l’insuffisance de preuves les incriminant, ils sont condamnés en 1990 par deux jurys distincts. Ce n’est qu’en 2002 que la justice américaine les exonère, après que le vrai coupable, Matias Reyes, s’est dénoncé aux autorités et que son implication dans cette affaire a été prouvée via des tests ADN.

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Ils s’appellent Antron McCray, Kevin Richardson, Yusef Salaam, Raymond Santana et Korey Wise, mais aux yeux des médias de l’époque ils étaient les "Cinq de Central Park". Plusieurs années après qu’ils ont reçu 40 millions de dollars en guise de compensation, Ava DuVernay revisite avec When They See Us leur histoire, celle de personnes de couleur victimes d’un racisme banalisé et corrosif. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la réalisatrice de Selma s’est surpassée.

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En seulement quatre épisodes dont la durée oscille entre 1 heure et 1 h 30, cette mini-série réussit le pari audacieux de retracer l’expérience des victimes de cette terrible injustice. À coups d’ellipses bien pensées, When They See Us revient sur les moments clefs de cette affaire, de leur arrestation à leur exonération en passant par leur séjour en prison. Et si la série se focalise sur le point de vue et les impressions de ces jeunes accusés à tort, elle n’oublie pas d’élargir son propos pour montrer aussi bien l’impact de l’affaire sur leur entourage que le rôle décisif de la police.

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Ce qu’on retient post-visionnage, ce sont les émotions que font resurgir ces quatre chapitres. Sans surprise, le premier est le plus frustrant, dans le sens où il met en lumière le profilage racial qu’ont appliqué les forces de l’ordre – et, soyons francs, continuent d’appliquer encore en 2019. Les circonstances de l’arrestation des Cinq de Central Park et les interrogatoires qui ont suivi sont éprouvants. On assiste là, passifs, à une injustice sans nom, motivée par le racisme ordinaire.

La suite n’est pas moins difficile à regarder. Les larmes – de tristesse comme de colère – montent vite aux yeux tant le spectacle qui se déroule dans When They See Us est bouleversant. Brillamment portée par ses comédiens (aussi bien les principaux que les secondaires), la mini-série alterne entre scènes presque documentaires et instants plus dramatiques.

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On pense notamment à ce passage déchirant où Angie Richardson (jouée très justement par Kylie Bunbury, vue dans Pitch) essaie de faire en sorte que son frère cadet garde le moral : "Tu dois trouver ce quelque chose qui te fait espérer. C’est le secret d’une vie heureuse", dit-elle sans détourner le regard à son frère qui, à 14 ans, s’est vu accusé de viol alors même que sa puberté était à peine entamée.

Il y a par-dessus tout deux aspects primordiaux que When They See Us n’a pas négligés. D’une part, il y a le rôle de la presse qui, biaisée comme pas deux, n’a fait que mettre de l’huile sur le feu, condamnant ces jeunes avant même qu’il y ait un procès.

"Il y a eu une pression intense venant des rédacteurs haut placés, qui étaient en majorité des hommes blancs, afin de suivre le récit principal qui avait été développé par la police et les procureurs. Ils n’avaient aucune chance", avance auprès de Teen Vogue la journaliste Natalie Byfield, qui bossait pour The New York Daily News à l’époque.

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La série est d’autant plus importante qu’elle souligne l’implication de Donald Trump, qui en 1989 accablait les Cinq de Central Park et appelait à une plus large application de la peine de mort aux États-Unis.

L’autre question que la mini-série d’Ava DuVernay parvient à bien mettre en exergue, c’est celle de la réinsertion délicate (et encore, c’est un euphémisme) des cinq accusés à tort. Bien qu’ils aient été totalement innocentés par la justice américaine, Antron, Kevin, Yusef, Raymond et Korey font face à des difficultés après leur remise en liberté. Chercher un travail, faire des rencontres… Des actes anodins pour beaucoup qui deviennent ici un parcours du combattant.

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Korey avait 16 ans lorsqu’il a été condamné, ce qui veut dire que la justice l’a traité comme un adulte. Au total, il aura passé une douzaine d’années en prison. Croisé dans l’acclamé Moonlight, Jharrel Jerome est le seul acteur de la série à interpréter son personnage de son adolescence à l’âge adulte. On observe ainsi son évolution, notamment ses hauts et ses bas : quand il subit la pression des gardiens de prison, quand il se fait passer (maintes fois) à tabac, quand il est envoyé au trou et se met à imaginer un destin tout autre où cette nuit à Central Park n’aurait jamais existé…

Ava DuVernay s’était déjà attaquée au racisme banalisé qui ronge les States avec la plus confidentielle Queen Sugar, dont la quatrième saison s’apprête à démarrer. Ici, en s’appuyant sur des faits réels, la réalisatrice dresse un portrait bien plus incisif de cette dimension de l’Amérique – l’Amérique qui méprise, qui juge et qui condamne en se fondant sur le taux de mélanine plutôt que sur des preuves tangibles. Impossible de rester de marbre devant When They See Us, une mini-série qui tombe à point nommé, au casting bluffant et au propos fort. Puissante et, surtout, d’utilité publique.

When They See Us est disponible dès maintenant en intégralité sur Netflix à l’international.

Par Florian Ques, publié le 04/06/2019

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