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A Million Little Things, le This Is Us des amitiés masculines

Une série qu’elle est trop bien pour vous les hommes.

Quatre inconnus se retrouvent bloqués dans un ascenseur. Un coup de poisse qui va devenir le terreau d’une belle amitié. Des années plus tard, la vie de cette bande de potes inséparables va basculer. On découvre d’abord Jon (Ron Livingston), dont le mantra est "tout arrive pour une raison", sur le balcon de son bureau. On comprend que ce magnat de l’immobilier est en train de conclure un juteux contrat par téléphone et sa rhétorique n’a rien à envier à Donald Trump et son autobiographie The Art of the Deal (Trump par Trump en VF) : "À la fin de cette conversation, soit on passe un marché, soit on ne le fera JAMAIS." Un sourire satisfait sur son visage nous indique qu’il a tapé dans le mille.

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De son côté, Eddie (David Giuntoli), chez lui et également au téléphone, est en train de planifier sa fuite. Il veut quitter sa femme aujourd’hui… pour la personne à l’autre bout du fil. Mais il est interrompu par la mère de son fils. Elle ne se rend compte de rien, il a eu chaud. On passe ensuite à Gary (James Roday), dans un cabinet de consultation pour le dépistage du cancer du sein (c’est rare chez les hommes, mais ça arrive). Bonne nouvelle, il est en rémission. Pour l’instant. Dans le groupe de soutien auquel il participe, il est le seul homme. C’est aussi, apprend-on par la suite, son terrain de chasse pour trouver des femmes. Il fait la connaissance de Maggie, elle aussi atteinte d’une tumeur mammaire et avec laquelle le courant passe immédiatement.

Enfin, on rencontre Rome (Romany Malco), affairé dans sa belle cuisine toute équipée. Il vient d’écrire sa lettre de suicide et s’apprête à avaler toutes les pilules qu’il a sous la main. Enfin, il le fera dès que sa carafe Brita aura fini de filtrer l’eau du robinet… Alors qu’il est sur le point de passer à l’acte, et que le téléphone n’arrête pas de sonner, il se résout à décrocher. C’est Gary qui lui annonce que Jon s’est jeté du balcon de son bureau. Leur ami est mort.

Mais tu vas chialer, ouais ?!

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Créé par D.J. Nash pour la chaîne ABC, A Million Little Things coche toutes les cases pour devenir le nouveau drama de la rentrée sponsorisé par Kleenex. Comme This Is Us, il fait vibrer la corde sensible, se concentre sur un petit groupe de personnes aux liens très forts et agités par une tragédie, est ponctué de belles musiques mélo et entrecoupé de flash-back, s’autorise quelques pointes d’humour pour nous permettre de reprendre notre souffle, le tout enveloppé dans un mystère : pourquoi Jon s’est-il suicidé ? En anglais, on appelle ça un "tear-jerker", un truc qui vous extirpe des larmes de force. C’est calibré, savamment étudié et redoutablement efficace. En soi, il n’y a rien de mal à provoquer des émotions, c’est aussi à ça que servent les séries. Et on devient rapidement addict à ce genre de shoots, inoffensifs mais diablement libérateurs.

Le problème vient du fait qu’à force, cette mécanique bien huilée laisse apparaître tous ses boulons. La première saison de This Is Us avait encore, du fait de sa fraîcheur, ce pouvoir de fascination (qui s’exerce encore aujourd’hui sur beaucoup de téléspectateur·rice·s alors que la saison 3 vient de débuter sur NBC). L’effet s’est un peu étiolé depuis, diront les cyniques. Mais c’est aussi parce que This Is Us a marqué un précédent dans le paysage sériel que A Million Little Things sent un peu le réchauffé. Et la tentative désespérée d’ABC d’avoir son This Is Us, son "tear-jerker" de compète, n’en devient que plus évidente.

Bros have feelings too

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Messieurs, à quand remonte la dernière fois où vous avez appelé votre meilleur pote pour lui dire que vous l’aimez ? Ou la dernière fois où vous avez pleuré à chaudes larmes devant vos amis ? Et avez-vous déjà dit à vos potos que vous étiez déprimé et que vous aviez désespérément besoin d’eux ? À une époque où l’on associe bien souvent les mots "masculinité" et "toxique", A Million Little Things entend bien nous redonner foi en cette moitié de l’humanité. #NotAllMen

On lui pardonnera peut-être son côté un peu trop prémédité et calculateur qu’on décrivait plus haut, et on lui préférera cette intention, somme toute assez louable, de nous donner une autre lecture de la "bro culture". Car avec la mort de Jon, les quatre amis de A Million Little Things prennent soudain conscience que, peut-être, ils ne s’aiment pas de la bonne façon. Le rituel qu’ils ont instauré entre eux depuis cette rencontre dans l’ascenseur – aller à tous les matchs de hockey de leur équipe préférée, un passe-temps validé par le club des mâles alpha – va soudain être le théâtre d’une vraie révélation pour nos quatre garçons dans le vent : à partir de maintenant, ils se diront quand ils vont mal, ils s’avoueront qu’ils s’aiment, et ils se feront des câlins.

Forts de cette virile épiphanie, Gary, Rome et Eddie sortent tout chamboulés de ce match. Évidemment, on découvre ensuite qu’il y a encore pas mal de voiles qui ne se sont pas encore levés. Des secrets persistants qui pourraient mettre en péril la renaissance de leur amitié. Mais songez au chemin parcouru, en termes de bro culture, depuis la misogyne Entourage ? On nous répète ad nauseam qu’en cette ère post-Weinstein, le mouvement #MeToo aurait fait vriller pas mal de cerveaux masculins. Ils ne sauraient plus comment se comporter, seraient complètement paumés. Au fond, comme le préconise A Million Little Things, la solution c’est peut-être de se faire un bon gros câlin entre mecs et d’ouvrir les vannes de temps à autre ?

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Par Delphine Rivet, publié le 27/09/2018

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