Alias Grace, ou le récit résigné d’une femme réduite au silence

La dernière adaptation en série d’un roman de Margaret Atwood rompt le silence d’une femme maltraitée en l’autorisant à raconter "son" histoire. Attention, spoilers !

© Netflix

Faire d’Alias Grace, le roman de Margaret Atwood publié en 1996, une mini-série ne fut pas chose aisée pour Sarah Polley. Une envie de plus de vingt ans, dont les tentatives pour obtenir l’autorisation de l’autrice se sont d’abord soldées par des échecs cuisants. Il faut dire que la showrunneuse de cette série en six épisodes n’avait que 17 ans lors de sa première requête. Aujourd’hui réalisatrice, scénariste, actrice et activiste âgée de 38 ans, Sarah Polley a enfin eu Margaret Atwood à l’usure.

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Netflix a eu le nez creux en commandant la mini-série. Le retentissement critique et politique de The Handmaid’s Tale, par la même écrivaine, n’y est pas étranger. Ici, point de dystopie mais une histoire, hélas, tout ce qu’il y a de plus réel. Celle de Grace Marks (jouée par la formidable Sarah Gadon), une servante de la moitié du XIXe siècle, accusée du meurtre de son maître et de sa gouvernante, avec la complicité de l’homme à tout faire de la maison.

Un assassinat qui révèle les maux d’une société de classes, pétrie de croyances et de misogynie. Condamnée à la prison à perpétuité, elle fait l’objet, après quinze ans derrière les barreaux, d’une évaluation psychologique par un jeune médecin. Durant les entretiens, elle raconte son histoire, jalonnée de maltraitances, de violences sexuelles et de tortures aussi bien physiques que mentales.

On la suit alors, de son Irlande natale au Canada, à travers toutes les injustices qu’elle a subies. Et même si la malchance a sa part de responsabilité, il s’avère que c’est surtout la main de l’homme qui va lui laisser ses cicatrices les plus indélébiles. De son père qui l’agresse sexuellement à sa meilleure amie Mary (avec qui elle entretient une relation jalonnée d’un sous-texte lesbien) qui meurt des suites d’un avortement clandestin, en passant par son maître, jouant avec ses servantes, qu’elles soient consentantes ou non.

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© Netflix

Ce regard subjectif de Grace fait d’elle une narratrice peu fiable, un outil littéraire qui laisse l’entière liberté aux lecteur·ice·s de croire ou non le récit. La série n’est pas un procès, mais un portrait dont chacune des scènes nous fait craindre de nouvelles violences à l’encontre de notre héroïne. Durant six épisodes, nous sommes constamment aux aguets. Même dans les scènes entre elle et le psy, qui nous apparaissent comme des parenthèses où rien de mal ne peut lui arriver, la violence est présente, par le récit et dans les yeux de son héroïne. La sécurité est une illusion dans cette série, comme Grace l’a douloureusement appris.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que même les hommes présentés sous un jour bienveillant, le vendeur ambulant Jeremiah (Zachary Levi), ou le Dr Simon Jordan (Edward Holcroft) – et à leur façon, ils le sont et ne représentent pas une menace à son intégrité physique –, sont en fait atteints du syndrome du chevalier blanc. Tous deux souhaitent arracher Grace à sa condition, la sauver, mais pour mieux la posséder. Jeremiah est sans doute un peu plus exempt de reproche, puisqu’il lui propose une nouvelle vie. Mais le psychiatre est trahi par ses désirs inconscients.

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Les rêves du Dr Jordan, dans lesquels Grace est sienne, offerte, semblent d’abord naïvement romantiques. En réalité, il n’en est rien. Il est hanté par une image virginale de sa patiente. On perd le point de vue de Grace. La jeune femme n’est plus le sujet, mais l’objet d’une affection et des fantasmes que lui porte son médecin et qu’elle n’a, à aucun moment, sollicités. En réalité, ce basculement dans la perspective vient marquer, de façon plus pernicieuse, certes, que même dans un contexte bienveillant et rassurant, Grace est à la merci des hommes et de leurs désirs.

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Qu’ils soient violents ou non, ils veulent la posséder. La série parvient donc sans peine à montrer le sort réservé aux femmes à cette époque, mais elle résonne aussi cruellement avec l’actualité de notre XXIe siècle. Nous n’avons aucune prise sur les désirs que nos corps suscitent chez le sexe opposé, mais pourtant, on nous tient encore pour responsables. La vision très naïve du docteur est une romance qu’il imagine de toutes pièces.

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Il va jusqu’à prendre brutalement sa logeuse – on ne voit pas comment et par qui l’acte a été initié, mais on peut soupçonner un viol – et lui dit, après en avoir fini avec elle, qu’elle n’est pas celle à qui il voulait faire ça. Il est en pleine désillusion, car le "ça" n’est pas un geste d’affection ou romantique mais un acte de violence. Les rapports de domination, de contrôle et de possession criblent la série de Sarah Polley de la plus cruelle des façons.

Si The Handmaid’s Tale est un récit sur la résistance et l’insoumission, Alias Grace est celui de la fatalité, à une époque où les femmes, en particulier celles issues d’un milieu pauvre, n’avaient aucun contrôle sur leur vie ni sur leur corps. Le livre de Margaret Atwood et, par extension, la série leur donnent voix au chapitre et rétablissent, un peu, cette grande injustice.

Alias Grace est disponible en intégralité sur Netflix.

Par Delphine Rivet, publié le 08/11/2017

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