Anthony Anderson, aka Dre dans Black-ish : "Le racisme, on le subit depuis la nuit des temps"

Rencontré lors du Festival de télévision de Monte-Carlo, en juin dernier, Anthony Anderson nous a parlé du rôle politique et social de l’excellente comédie Black-ish.

© ABC

Peu connue en France, la série Black-ish, centrée sur une famille aisée afro-américaine, a fait des remous aux US depuis son lancement en 2014. Dès le départ, elle a entrepris de faire voler en éclat les stéréotypes sur les Noirs, tout en jonglant habilement entre comédie hilarante et satire sociale désarmante. Mais depuis l’élection de Donald Trump, son créateur, Kenya Barris, a redoublé d’intelligence pour aborder les questions du racisme, de l’héritage culturel, de la difficulté d’être parent ou encore de l’esclavage.

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Un épisode en particulier a retenu l’attention des critiques, par la force de son discours, sans verser pour autant dans le manichéisme : "Lemons" (saison 3, épisode 12), diffusé le 11 janvier dernier sur ABC. Nous avons pu nous entretenir avec Anthony Anderson, acteur principal et producteur exécutif de Black-ish, qui y interprète Andre Johnson, ou Dre pour les intimes.

Biiinge⎜Vous êtes très investi dans la production de Black-ish, à l’écran comme en coulisses. En quoi vous touche-t-elle personnellement ?

Anthony Anderson⎜Où que j’aille, les gens me voient d’abord comme un homme noir. Mais avec un peu de chance, une fois qu’ils me connaissent, ils constatent que je ne suis pas un stéréotype. Un stéréotype qu’ils se sont eux-mêmes imaginé. C’est une réalité avec laquelle chaque personne de couleur doit vivre. Et donc, parfois, on en parle dans la série.

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Parlons de "Lemons", l’épisode post-élection de Donald Trump. Comment fait-on un épisode comme celui-là, surtout aussi peu de temps après l’événement ?

Après l’élection, on s’est tout de suite aperçu que notre nation était incroyablement divisée. Kenya Barris, qui a créé notre série, a immédiatement écrit cet épisode. Pour lui, c’était quelque chose dont il devait parler. Donc Trump a été élu en novembre, et l’épisode a été écrit dans la foulée, pour qu’on puisse lancer rapidement la production et qu’il soit diffusé au moment de son investiture, en janvier. Normalement, on ne fait pas ça. On n’essaye pas de coller aux sujets d’actualité dès qu’ils sortent, mais dans ce cas précis, Kenya s’est senti obligé d’en parler.

Et je l’applaudis pour ça. Il a pris le pouls de l’Amérique. Blancs, Noirs, Hispaniques… Je pense qu’il a été équitable dans sa manière de donner une voix à chacun. Les bons points, les mauvais points, les pour, les contre… Beaucoup de gens ont pensé que c’était un épisode anti-Trump, mais ce n’est pas le cas. C’était un épisode sur une élection, et sur la façon dont elle a été polarisante et clivante pour notre pays. Et on a voulu montrer les deux faces de cette même pièce.

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Avez-vous noté des changements pour les Noirs depuis cette élection ?

Oh vous savez, pour citer Dre, "ça n’a rien changé pour les Noirs". On subit ça depuis la nuit des temps. C’est ironique de constater que maintenant, d’autres ressentent ce que l’on a ressenti depuis le jour où on nous a amenés ici avec des chaînes aux pieds dans des bateaux d’esclaves. Ça a toujours été notre réalité. C’est ce que dit Dre dans son speech :

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"Tu dis que je me fiche de ce pays ? Mais j’aime ce pays, peut-être même plus que vous. Mais ce pays n’en a rien à faire de moi, ou des miens."

Si vous regardez comment ce pays a été construit, en prenant les terres des Amérindiens, en bâtissant ses fondations sur le travail des esclaves, on n’a tiré aucun profit, aucun bénéfice, de ce travail. Forcément, ce sont des choses qui affectent mon personnage, et moi aussi. Donc on les aborde dans notre série, et en particulier dans cet épisode, "Lemons". Et ce monologue d’Andre ne parle pas seulement à mon personnage, ou à sa famille, mais à toutes les communautés discriminées à travers le pays.

Bien sûr, Black-ish est une comédie. Mais vous demandez-vous parfois, quand il faut aborder des thèmes plus politiques, si vous n’allez pas trop loin ? Avec les scénaristes, les producteurs, vous est-il arrivé de vous dire "on est peut-être trop dans l’idéologie" ?

Non, ça n’a jamais été un problème. C’est une série qui fait un commentaire social et je félicite nos scénaristes de raconter ces histoires. Aussi sérieux que puisse être le sujet, ils jouent aux funambules sur cette ligne ténue entre la comédie et le commentaire social. Et ils n’ont jamais la main trop lourde, ils parviennent toujours à trouver le juste équilibre. On approche constamment les choses avec délicatesse. Donc non, je ne crois pas que l’on ait jamais été "trop" politique, quel que soit le sujet. On se targue d’être fidèles à nous-mêmes, aux personnages, à leurs vies, à leurs histoires. Donc tant qu’on aura une démarche sincère et authentique, on ne sera jamais "trop" quelque chose. Parce qu’on se base sur la réalité.

Et après tout, peut-être que la comédie est l’endroit idéal pour être politique.

Tout à fait ! C’est plus facile de faire passer un message avec une cuillère de sucre plutôt qu’une cuillère de sel ! On ne veut matraquer personne avec nos idées. Avant même de s’en rendre compte, le public rit devant une situation et en parle. Et c’est comme ça qu’on fait passer la pilule. C’est à ça que sert la satire.

J’aimerais terminer sur un autre sujet : la paternité. Vous êtes vous-même papa d’un garçon et d’une fille. Dre est un mari aimant, un père aimant… excepté avec Junior, l’aîné de la fratrie. Pourquoi, selon vous ? Est-ce que c’est une question de rivalité masculine ?

Ce n’est pas de la rivalité masculine ! Il a mon nom, il s’appelle Andre Junior, et il n’est en rien ce que j’avais espéré qu’il devienne ! Il n’est pas à la hauteur de son nom, il n’aime pas le sport, c’est un geek, un nerd, il n’est pas cool. Il est tout ce que je ne suis pas. Mais je l’aime… J’aurais juste aimé qu’il soit différent. Mais ça va être intéressant de voir la nouvelle dynamique avec le bébé DeVante. Comme je le dis dans la série, il est le fils que j’ai toujours voulu avoir. Donc on verra bien. C’est vraiment ignoble de dire ça, n’est-ce pas ? [rires]

En France, Black-ish est diffusée sur Comédie+.

Par Delphine Rivet, publié le 31/10/2017

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