Biiinge dressing : la leçon de haute couture très personnelle d'Ugly Betty

Elle est l'incarnation vivante du fashion faux-pas et, pourtant, le style très étudié de Betty Suarez mêlait designers connus, vintage et friperie, et ses tenues étaient le reflet de sa métamorphose.

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Il y a un peu plus de dix ans, la tornade Betty Suarez faisait une entrée remarquée à la rédaction de Mode, un magazine qui, comme son nom l'indique, n'avait d'yeux que pour la haute couture. C'est dans cet environnement ultrasophistiqué que notre héroïne déboula, pleine d'optimisme et vêtue d'un poncho, pour un rôle d'assistante.

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Elle partait avec deux sérieux handicaps selon les standards en vigueur dans ce milieu : elle avait un physique ordinaire et un sens de la mode très personnel. C'est ce qui lui a valu le sobriquet, plutôt cruel, qui a donné son nom à la série — elle-même fortement inspirée de la telenovela colombienne Yo soy Betty, la fea. Dans les rues de New York, elle était une jeune femme comme une autre, qui se distinguait, à la limite, par un style vestimentaire pour le moins coloré, mais passées les portes de Mode, elle devenait "Betty la moche".

Un papillon dans son cocon

Ugly Betty est évidemment une satire du milieu, qui a surfé sur le succès du film Le Diable s'habille en Prada, sorti la même année. ABC lui offrira quatre saisons durant lesquelles notre fashionista en devenir allait se métamorphoser, mûrir, sans jamais trahir sa pétillante personnalité.

Chaque nouvelle étape de sa vie, chaque pas de plus vers la maturité, chaque sursaut de confiance en elle se traduira sur son apparence extérieure. Ce n'est d'ailleurs pas anodin si le papillon est l'un des emblèmes de Betty : c'est un symbole de sa transformation. Mais avant d'en arriver là, il fallait créer un look iconique pour marquer le côté jovial et très "poisson hors de l'eau" du personnage. La production de la série a fait appel à Patricia Field, véritable prêtresse des costumes et lanceuse de tendances à Hollywood qui a imprégné de sa légendaire patte Sex and the City ou, et ça tombe plutôt bien, Le Diable s'habille en Prada.

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Le style de Betty est, au départ, une accumulation de couches, de couleurs et de motifs pour refléter sa personnalité optimiste et bouillonnante. Patricia Field lui a donc fait enfiler des vêtements en accord avec son caractère, ajoutant à cette orgie graphique une bonne dose d'accessoires : des ceintures larges à grosse boucle aux broches clinquantes, en passant par des chaussettes ou des bas improbables, des écharpes tricotées main, des sacs flashy, et, bien sûr, le fameux collier "B" dont elle ne se sépare jamais et ses lunettes couleur rubis.

"On cherchait l'identité vestimentaire de Betty dans la garde-robe avant le pilote. [...] J'ai essayé deux cent paires de lunettes et Pat (Patricia Field, ndlr) m'a dit 'hey, essaye ça'. Elle a retiré ses lunettes et me les a posées sur le nez. Ce sont les lunettes de Betty" − America Ferrera au micro du Nerdist Writer's Panel, au ATX Festival.

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Des associations improbables, mais tellement spontanées qu'elles font défaillir les employés coincés du magazine. Ceux-là même qui se croient supérieurs à Betty sont en fait totalement esclaves de leur image. Ces personnes qui passent leur temps à dire à des lectrices à quoi elles doivent ressembler, ce qu'elles doivent porter ou manger, se retrouvent face à une jeune femme qui ne comprend rien à leur langage, ni à leurs codes. Et à dire vrai, elle s'en fiche un peu.

From poncho to honcho

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Le poster de la série avait pour catchphrase "From poncho to honcho". "Honcho" en anglais est un terme d'argot pour désigner un patron ou une patronne. Le look tout entier de Betty, dans les premières saisons, exprime surtout le désir d'intégration de notre héroïne par son mérite au travail et non par son allure. La fille du Queens, un quartier populaire de New York, débarque ainsi, dès son premier jour chez Mode, avec un gigantesque poncho qui fait honneur à ses origines mexicaines, certes, mais est un affront au bon goût du Manhattan mondain et glamour.

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Cette pièce de mode, que l'on croirait sortie d'une boutique de souvenirs de Guadalajara, est en fait une création originale de Patricia Field qui voulait que son héroïne porte littéralement son héritage en étendard. Son assistante Molly Rogers raconte comment, après la lecture du script du pilote, Patricia Field et elle se sont ruées pour faire les boutiques : "Je suis sortie de là et j'ai fait du shopping comme une dingue. On a fait New York en long, en large et en travers, des showrooms aux friperies." Car le look de Betty, c'est aussi ce savant mélange de pièces sophistiquées et de fringues beaucoup plus cheap.

"Pat s'en foutait que ça coûte 2 cents ou deux millions de dollars", se souvient America Ferrera dans le Writer's Panel.

Ce dont les téléspectateurs ne se doutent pas, c'est qu'elle porte même des pièces de grands couturiers, des vestes Chanel aux tops Agnès b., en passant par les jupes Gucci. Même si Betty n'aurait jamais pu s'offrir ce genre de tenues hors de prix, c'était une façon de montrer que notre héroïne a une interprétation très personnelle de la mode. Et forcément, au début, alors qu'elle ignore les codes et les tendances, c'est une surenchère de références.

Beautiful Betty

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Mais au fil des saisons, à mesure qu'elle mûrit et qu'elle s'intègre, Betty va peu à peu apprendre à mieux accorder ses looks et à mettre en valeur sa silhouette, plutôt que de la cacher sous des blouses informes et de vieux cardigans. La seule constante sera les couleurs pétillantes. Mais le poncho qu'elle affectionnait tant au début, elle ne le porterait plus à la fin de la saison. Pour marquer son évolution, elle a même fait encadrer l'objet du délit. Une manière de se souvenir avec tendresse de son premier jour, mais aussi de se rappeler le chemin parcouru.

Elle découvre l'usage des ceintures, toujours larges et voyantes, qui permettent de structurer sa silhouette et de souligner sa taille, sa poitrine, ses hanches, comme en témoigne Paolo Nieddu, l'assistant de Patricia Field, dans TV Guide : "On a vraiment essayé de mieux définir sa taille en saison 3, parce qu'elle s'était un peu perdue en saison 2. On continue avec le cardigan, la grande jupe et les motifs qui jurent, mais en plus sophistiqué. Ça conserve tout de même ce côté fantaisiste".

Mais Betty restant Betty, elle a toujours ce côté quirky, à mi-chemin entre mignon et loufoque. En saison 3, Patricia Field décrivait son style comme "kooky", soit "excentrique" en français :

"C'est à cette période qu'on a pris tout ce qui était le plus fashion, le plus tendance, et qu'on a tout mis sur Betty. Elle a beaucoup appris en travaillant à Mode, mais elle continue de porter ça n'importe comment" expliquait à TV Guide Paolo Nieddu.

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Betty était alors dans sa phase "cocon". Il lui faudra une ultime étape pour faire totalement mentir le titre de sa série (toujours selon les normes du milieu de la mode). Sa transformation, qui va évidemment de pair avec une confiance en elle toujours plus grandissante, passera par un "makeover" qui ne plaira pas à tous les fans. Certains ont eu l'impression qu'en retirant ses bagues dentaires, en abandonnant sa frange, en changeant de lunettes et en refaisant sa garde-robe, Betty avait cédé aux injonctions dont elle était censée se moquer.

Mais si Betty finit, d'une certaine façon, par embrasser les codes d'un monde qui juge les femmes sur leur attitude, leurs goûts, et chaque centimètre de leur corps, c'est une transformation qui s'est effectuée lentement, et selon ses termes. Elle n'a jamais sacrifié qui elle était vraiment et sous les pièces de créateurs qu'elle sait enfin assembler, c'est toujours la petite Betty Suarez du Queens.

Par Delphine Rivet, publié le 10/03/2017

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