Robin Griffin (Elisabeth Moss) – Top of the Lake _ Season 2 – Photo Credit: See-Saw Films (TOTL2) Holdings Pty Ltd/SundanceTV

J’ai binge-watché la saison 2 de Top of the Lake au Festival de Cannes (et j’ai aimé ça)

Le binge-watching de l’extrême.

Robin Griffin (Elisabeth Moss) - Top of the Lake _ Season 2 - Photo Credit: See-Saw Films (TOTL2) Holdings Pty Ltd/SundanceTV

Robin Griffin (Elisabeth Moss) dans Top of the Lake. (©️ Sundance TV)

12 heures : Je sors du service de presse et je n’ai pas pris le temps de manger. Malin avant une projection de six heures… La séance débute dans une heure, mais la file d’attente est déjà impressionnante. Bienvenue dans le monde merveilleux du Festival de Cannes, où la couleur de ton badge décidera de ton sort. J’hésite entre filer chercher un sandwich ou prendre le risque de rater la projection : dans un élan héroïque, mon professionnalisme l’emporte.

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Des victuailles tu emporteras

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12 h 45 : Je suis bien installée, mais aussi affamée. Je cherche désespérément une quelconque denrée alimentaire au fond de mon sac. Butin après 10 minutes de trifouillage : un mini-cookie émietté. Tristesse. La showrunneuse Jane Campion, son actrice Elisabeth Moss et la nouvelle venue cette saison, Gwendoline Christie (la badass Brienne de Torth dans Game of Thrones), viennent me remonter le moral, et félicitent les courageux binge-watchers de la salle Bazin.

Je repense à la première saison de Top of the Lake, superbe mais clairement compliquée à regarder d’une traite. À la façon de True Detective mais dans un style différent, ce slow-burner à l’atmosphère délétère s’intéressait davantage à la psychologie de son héroïne qu’à la résolution de l’affaire criminelle.

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Elisabeth Moss, Gwendoline Christie et Jane Campion viennent encourager les binge-watchers de la salle Bazin, mardi 23 mai au palais des Festivals. (©️ Marion Olité/Konbini)

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Ciné et séries, les liaisons dangereuses

Ce n’est pas la première fois que le Festival de Cannes accueille une série : en 2014, sous la présidence de Jane Campion, le P’tit Quinquin de Bruno Dumont avait été présenté en séance spéciale avec succès à la Quinzaine des réalisateurs. Cette année, le revival de Twin Peaks a carrément eu les honneurs d’une projection au grand théâtre Louis-Lumière.

Si l’affrontement entre cinéma et séries fait toujours rage ("Les séries ont tué le cinéma !", entend-on dans les soirées de la Croisette ; "Mais que fout Twin Peaks à Cannes !", s’exclament de leur côté les journalistes séries ulcérés), Cannes a pris acte de la révolution sérielle en cours. Il faut dire en plus que la tendance du binge-watching, le raccourcissement des saisons et la montée en puissance du format des mini-séries plaident en faveur d’une projection comme celle de Top of the Lake.

Prochain coup d’éclat possible pour les séries : le jour où elles s’imposeront en compétition officielle. Ce qui paraît impossible avec la nouvelle règle imposée par le festival à partir de 2018 : toutes les œuvres en compétition officielle devront justifier d’une sortie en salles.

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15 heures : Première pause de dix minutes. Je fonce me chercher un café. Toujours aucun aliment solide à me mettre sous la dent.

Les deux premiers épisodes de Top of the Lake sont excellents et déroutants. Le lac du titre de la série a disparu, tout comme ces sublimes paysages forestiers néo-zélandais de la première saison. Welcome to Sidney, Australia. Jane Campion prend des risques : elle n’a pas hésité à délocaliser son intrigue en milieu urbain. Elle ne conserve finalement que le personnage de Robin (Elisabeth Moss), qui revient travailler dans sa ville natale après une déception amoureuse. Elle enquête sur le meurtre d’une jeune femme asiatique retrouvée dans une valise rejetée par la mer, sur la plage de Bondi.

Robin Griffin (Elisabeth Moss) and Miranda Hilmarson (Gwendoline Christie) - Top of the Lake _ Season 2 - Photo Credit: See-Saw Films (TOTL2) Holdings Pty Ltd/SundanceTV

Robin Griffin (Elisabeth Moss) et Miranda Hilmarson (Gwendoline Christie). (©️ Sundance TV)

Malgré la noirceur du sujet, le ton du show est différent de la première livraison, plus lumineux. Si la détective se traîne toujours de sacrées casseroles, elle entame un processus de guérison. Sa nouvelle partenaire, incarnée par l’excellente Gwendoline Christie, apporte une touche d’humour décalé, mais pas que. Chez Jane Campion, les clichés sont faits pour être démontés. Cette idée de créer un duo de flics femmes lui permet de jouer avec le genre du buddy cop, ces innombrables films ou séries qui reposent sur un duo de policiers. Cette fois, les femmes tiennent les rênes et ô surprise, elles peuvent se révéler aussi torturées que les hommes.

17 heures : Deuxième pause. Le festival a mis exceptionnellement à notre disposition quelques victuailles – des paquets de chips, des Twix, des madeleines… Un vrai festin ! Habituellement, aucune denrée n’est acceptée au palais, seulement une bouteille d’eau de 50 centilitres (abandonnez tout de suite l’idée de vous ramener avec du pop-corn, on n’est pas dans un Pathé). La première fois, je n’ai pas été assez rapide et j’ai raté les madeleines ! Cette fois, je suis une guerrière : je fonce vers la table bénie des dieux du cinéma (oui je suis en plein délire, je vous rappelle qu’à ce moment, je n’ai mangé qu’un mini-cookie de toute la journée).

The Great Nicole

Nicole Kidman est une amie de longue date de Jane Campion, qui l’avait sublimée dans Portrait de femme en 1996. L’actrice arrive en renfort dans cette deuxième saison. Cheveux gris et taches de rousseur proéminentes, elle incarne avec panache la mère adoptive de Mary, fille biologique de Robin (Moss), à la fois attachante, drôle et manipulatrice.

Julia (Nicole Kidman) and Mary (Alice Englert) - Top of the Lake _ Season 2 - Photo Credit: See-Saw Films (TOTL2) Holdings Pty Ltd/SundanceTV

Julia (Nicole Kidman) et Mary (Alice Englert) dans Top of the Lake. (©️ Sundance TV)

Avec quatre films présentés et une série, Nicole Kidman est l’actrice inratable de cette 70e édition. De seconds rôles savoureux à des premiers rôles prestigieux chez Sofia Coppola (Les Proies) ou Yórgos Lánthimos (Mise à mort du cerf sacré), elle effectue un spectaculaire retour en grâce sur le petit comme le grand écran. Il y a quelques mois, elle composait déjà une mère complexe dans l’excellente mini-série Big Little Lies. Jeu de miroir troublant : Kidman est elle-même la mère d’enfants adoptés. Sa fille dans Top of the Lake est incarnée par Alice Englert, qui est celle de Jane Campion IRL. Nicole la connaît depuis qu’elle est enfant.

Nous avons maintenant visionné quatre épisodes de Top of the lake et jusqu’ici, c’est assez compliqué de lui trouver des défauts : les personnages évoluent tous dans une zone grise des plus passionnantes. Le sous-texte, riche, laisse place quand il faut à des moments d’humour presque absurdes (la scène géniale de Miranda avec son "casque de détente").

En creux, Jane Campion brasse de multiples thématiques avec pertinence : la parentalité, la filiation, l’exploitation par les Occidentaux des femmes asiatiques, le harcèlement sexuel dans le milieu du travail… N’oublions pas non plus que son héroïne, Robin, est survivante d’un viol : jamais la scénariste ne l’oublie dans l’évolution de son personnage.

18 heures : Il ne reste plus qu’un épisode à découvrir. Je suis presque triste ! Cela dit, mes yeux commencent clairement à donner de grands signes de fatigue. Mais ils tiennent bon. S’il m’est arrivé durant la quinzaine de m’assoupir pendant un film (que celui qui n’a jamais dodeliné de la tête pendant une projection cannoise me jette la première pierre), à aucun moment je n’ai failli durant les six heures de projection de l’intégrale de Top of the Lake. C’est peut-être à ça qu’on reconnaît les grandes séries.

Top of the Lake: China Girl sera diffusée en septembre sur Sundance TV et la BBC, et en France sur Arte.

Par Marion Olité, publié le 26/05/2017

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