The Handmaid’s Tale — « Offred » — Episode 101 — Offred, one the few fertile women known as Handmaids in the oppressive Republic of Gilead, struggles to survive as a reproductive surrogate for a powerful Commander and his resentful wife. Offred (Elisabeth Moss) and Ofglen (Alexis Bledel), shown. (Photo by: George Kraychyk/Hulu)

Bruce Miller : "The Handmaid’s Tale est devenue le reflet d’une réalité douloureuse"

À l’occasion du lancement de la saison 1 de The Handmaid’s Tale sur OCS Max, Biiinge a longuement discuté avec son showrunner, Bruce Miller.

The Handmaid's Tale -- "Offred" -- Episode 101 -- Offred, one the few fertile women known as Handmaids in the oppressive Republic of Gilead, struggles to survive as a reproductive surrogate for a powerful Commander and his resentful wife. Offred (Elisabeth Moss) and Ofglen (Alexis Bledel), shown. (Photo by: George Kraychyk/Hulu)

Elisabeth Moss et Alexis Bledel (©️ George Kraychyk/Hulu)

Lancée fin avril sur Hulu, la terrifiante dystopie The Handmaid’s Tale, imaginée dans un roman par Margaret Atwood en 1985, a fait forte impression aux États-Unis dans le moment où la résistance contre le gouvernement Trump s’organisait. Alors que la série la plus marquante de l’année 2017 arrive en France, sur OCS, on a pu échanger avec son créateur Bruce Miller sur ses secrets de fabrication et l’incroyable résonance de la série avec l’actualité.

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Biiinge | Comment êtes-vous devenu le showrunner de The Handmaid’s Tale ?

Bruce Miller | J’ai lu pour la première fois le roman de Margaret Atwood quand j’étais à l’université. Je l’ai adoré et l’ai toujours gardé en tête. Je l’ai relu de nombreuses fois au fil des années. J’ai entendu parler du projet d’adaptation de The Handmaid’s Tale pour la télévision. En tant que fan, j’attendais patiemment de découvrir cette série. Chaque année, mon agent regardait pour moi où le projet en était.

Finalement, le showrunner qui travaillait dessus a fini par partir et les détenteurs des droits ont alors cherché quelqu’un d’autre pour écrire le script. J’ai eu de la chance côté timing : j’étais disponible au moment opportun. Je suis passé du fan qui attendait de voir le show à showrunner impliqué dans le développement. J’étais tellement heureux !

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J’imagine que vous avez rencontré l’écrivaine Margaret Atwood. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Eh bien déjà, on parle de l’un de mes livres favoris. En général, quand on vous demande d’adapter un roman, ce n’est pas le cas. Ma plus grande préoccupation était de capter l’essence du livre. Et pour réussir cela, Margaret Atwood a été ma collaboratrice la plus précieuse en termes de ressources.

Nous avons travaillé de façon très étroite pendant tout le process d’écriture du pilote et la mise en place de cette première saison. Elle s’est révélée être d’une aide incroyable, en ayant notamment une super mémoire. Elle se souvient exactement de ce qu’elle voulait faire passer au moment où elle a écrit telle ou telle scène, alors qu’elle a écrit ce livre il y a des années [la première parution américaine date de 1985, ndlr].

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C’était génial aussi de pouvoir échanger sur cette histoire avec quelqu’un d’aussi passionnée que moi. Margaret a été très attentionnée avec moi et elle s’est révélée être un grand soutien. On continue à travailler ensemble de façon étroite. Je vais la voir à New York la semaine prochaine, d’ailleurs.

"La discussion la plus complexe a concerné la mise en scène des viols ritualisés"

Quel a été le plus gros challenge en termes d’adaptation sur cette première saison ?

Je pense que la discussion la plus complexe fut à propos de la mise en scène de "La Cérémonie", qui est un viol ritualisé sur les "Servantes" pour tenter de les mettre enceinte. Quand vous vous retrouvez avec les trois acteurs dans une pièce, c’est très compliqué de mettre la scène en place et de faire en sorte que ça fonctionne mécaniquement. Dans le roman, ça fonctionne. Et puis ce qui se passe est tellement dur, émotionnellement parlant. Il fallait déterminer comment les acteurs allaient se mouvoir en avance : toute la mécanique froide des gestes rend cette scène très puissante.

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On a beaucoup parlé avec Reed [Morano, la réalisatrice du pilote, ndlr], Elisabeth [Moss aka Offred, ndlr], Yvonne [Strahovski aka Serena, ndlr] et Jo [Joseph Fiennes, aka le Commandeur Fred, ndlr] de choses dont vous n’avez vraiment pas envie de parler avec des étrangers ! La scène à l’écran est particulièrement dérangeante, mais en vérité, le tournage s’est très bien passé. Tout le monde était concentré sur son travail. Parfois, la plus horrible des scènes est tournée dans d’excellentes conditions.

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©️ Hulu

La réalisation est un des points forts de The Handmaid’s Tale. Elle est très singulière, aussi brillante qu’angoissante. Comment avez-vous collaboré avec les différentes réalisatrices ?

La première de mes pensées concernant la réalisation de The Handmaid’s Tale, c’était justement qu’il fallait qu’elle soit très spécifique et soignée. Il n’y a pas beaucoup de dialogues pour raconter cette histoire parce que les personnages de cet univers n’ont pas le droit de dire ce qu’ils pensent. Nous devions donc compenser visuellement. Et puis la série se déroule dans un monde différent, sans point de repère visuel pour le spectateur. Il ne connaît aucun paysage au début de l’histoire.

Reed Morano, qui a dirigé les trois premiers épisodes, est une femme brillante et une cinéaste aussi douée qu’attentionnée. Ça a été un vrai travail collectif avec la chef décoratrice Julie Berghoff, la chef costumière Ane Crabtree et le directeur de la photographie, Colin Watkinson, sur la lumière et les couleurs. Il fallait vraiment que tout le monde parle ensemble, en amont, de la spécificité de la scène qui allait être tournée et de ce qu’elle allait renvoyer comme message. Ça a été beaucoup de discussions en amont, en particulier pour bien rester sur le point de vue d’Offred. Comment retranscrire au mieux ce qu’elle ressent ? Rester dans sa tête ?

À ce propos, vous avez choisi d’utiliser le procédé de la voix off, parfois assez mal exploité en séries. Pourquoi était-ce important dans le cas de The Handmaid’s Tale ?

C’est une question intéressante. Au cours de ma carrière, on m’a donné deux règles : ne jamais utiliser de flash-back et ne jamais utiliser de voix off. Deux règles que je brise dès le premier épisode de The Handmaid’s Tale [rires]. Mais, premièrement, le roman original adopte le point de vue d’Offred et ce dont elle se souvient. C’est une voix off continue. J’ai vu le film [La Servante écarlate, réalisé par Volker Schlöndorff en 1990 sur un scénario d’Harold Pinter, ndlr] et j’ai lu des versions du script où la voix off n’était pas présente. Je me souviens avoir pensé qu’il manquait vraiment quelque chose.

"Il y a cette idée qu’on est complètement déconnectés entre ce qu’on ressent et ce qu’on laisse paraître"

Le problème, c’est que dans la République de Gilead, personne ne peut véritablement exprimer ce qu’il ressent. La femme que l’on voit à l’écran, c’est Offred. Si on veut faire connaître June au spectateur, il faut une voix off. Cela permet aussi de savoir ce qu’elle pense de sa situation actuelle. On comprend vite qu’elle possède un certain sens de l’humour. Elle reconnaît à quel point ce monde est dingue, absurde et pervers.

On voit clairement la différence entre son expression corporelle, son visage contenu et ce qu’elle pense. C’est quelque chose auquel on peut s’identifier dans notre vie quotidienne. On passe notre temps à sourire, à dire bonjour à des gens qu’on n’aime pas du tout, parfois. Il y a cette idée qu’on est complètement déconnectés entre ce qu’on ressent et ce qu’on laisse paraître extérieurement. C’est vraiment au centre de la série et du roman. Donc pour moi, ça ne pouvait fonctionner qu’avec une voix off.

On a fait très attention avec ce procédé, cela dit. Quand on se retrouvait en salle de montage, à ajouter la voix off, on en retirait pas mal à la fin, car certaines choses n’ont pas besoin d’être commentées. Elles se lisent sur son visage.

The Handmaid’s Tale est une série adoptant le point de vue d’une femme. Si elle contient des scènes de viol, elle explore aussi le désir féminin dans d’autres séquences. Peut-on dire qu’elle s’inscrit dans le mouvement du female gaze ?

Ce terme a une histoire très particulière dont je ne connais pas tous les contours, mais effectivement, la série adopte le point de vue d’une femme, Offred. On met aussi en scène les trajectoires de nombreuses autres femmes, même si nous n’adoptons pas leur point de vue de façon aussi intense que notre personnage principal. Si j’ai bien fait mon travail, vous ressentez exactement les émotions que ressent Offred au plus profond de son cœur.

Une autre des composantes du female gaze est de faire appel à des réalisatrices pour filmer le ressenti des femmes, ce que vous avez fait.

Oui, quand j’ai commencé à bosser sur ce projet, j’ai su qu’en tant qu’homme, je serai limité. Quel que soit le show que vous dirigez, vous devez vous entourer de personnes qui contrebalancent vos points faibles. Et sur une série comme The Handmaid’s Tale, clairement, ma faiblesse principale est d’être un homme !

Il faut donc bien s’entourer, que ce soit côté casting d’actrices intelligentes qui collaborent avec vous pour caractériser ensemble le personnage, ou en embauchant en majorité des réalisatrices [quatre femmes et un homme sur la première saison, ndlr] et des scénaristes [sept femmes, deux hommes, ndlr]. Je pense que c’était tout bonnement essentiel pour réussir à faire la série que vous voyez maintenant. On a vraiment essayé d’embrasser une vision féminine.

©️Hulu

Yvonne Strahovski dans The Handmaid’s Tale (©️ Hulu)

En tant qu’homme justement, avez-vous eu des doutes quant à savoir si vous étiez la bonne personne pour raconter une histoire sur les femmes et leur droit à disposer de leur corps ?

J’ai des doutes tous les jours ! Je pense aussi que ces moments de doute sont importants pour bien faire ce métier. Si tout d’un coup, vous êtes trop sûr de vous et pensez savoir exactement ce qui se trame dans la tête d’une autre personne, que ce soit de la fiction ou la vraie vie, c’est que vous vous mentez à vous-mêmes. Ça ne fonctionne pas comme ça.

À tous les niveaux, pas seulement sur le fait que je suis un homme qui met en scène l’histoire d’une femme, je me pose des questions sur ce que j’écris. Est-ce que là, je ne suis pas sexiste ? Ça, ce n’est pas raciste ? Et là, est-ce qu’un être humain réagirait vraiment comme ça ? Toutes ces questions font que vous allez bien faire votre job. Il ne faut jamais cesser de se poser des questions.

Elisabeth Moss a dit à propos de la série : "Pour moi, The Handmaid’s Tale n’est pas une histoire féministe. C’est une histoire humaine parce que les droits des femmes sont les droits humains." Cela a déclenché un débat sur la peur d’utiliser le "F Word" et des mises au point. Comment avez-vous réagi ?

J’étais assis à côté d’Izzie quand on lui a demandé comment elle a approché ce rôle en tant qu’actrice. Ça n’avait rien à voir avec ce qui est arrivé ensuite, le fait de débattre sur la nature féministe ou humaniste de la série. Je sais comment je me sens et je sais ce que pense Izzie.

Évidemment que The Handmaid’s Tale est une histoire féministe, mais pas seulement. C’est aussi une série politique, humaniste, divertissante. Je n’ai pas spécialement envie de catégoriser le show, même si l’intention est d’en faire une œuvre féministe. Quand on pose cette question à Margaret Atwood, elle répond toujours : "Cela dépend, quelle est votre définition du féminisme ?", et ça lance toute une conversation intéressante.

"Sur The Handmaid’s Tale, ma faiblesse principale est d’être un homme"

The Handmaid’s Tale est malheureusement une histoire intemporelle, qui sera toujours pertinente. Cela dit, la récente élection de Donald Trump à la tête des États-Unis a rendu la série dramatiquement pertinente. Elle n’a pas tardé à être utilisée par Hillary Clinton et des activistes féministes pour dénoncer les tentatives de réduire les droits des femmes à disposer de leur corps. Que pensez-vous de cet impact de la série sur la vraie vie ?

D’abord, j’aimerais tellement que la situation aux États-Unis soit différente et que la série n’ait pas cet impact. Comme vous le disiez, The Handmaid’s Tale est malheureusement pertinente depuis plus de 30 ans. Quand j’ai commencé à écrire la première saison, les élections n’avaient pas commencé et au moment de la diffusion, la série est devenue le reflet d’une réalité douloureuse à regarder en face.

Ce que je voulais au début, c’est réussir à montrer la modernité de ce récit. Mais c’est une grosse responsabilité et une pression énorme de se retrouver à commenter indirectement les événements actuels. Nous vivons une époque importante, à la fois intéressante et épuisante. Tout ce qui peut aider les gens à s’organiser et à exprimer ce qu’ils ressentent face aux opinions et aux actions des autres est un progrès et un pas en avant pour notre jeune et petit pays.

Pensez-vous que la situation actuelle aux États-Unis va influencer la writer’s room de The Handmaid’s Tale ?

Oui, complètement ! Je pense que, de toute façon, la situation politique d’un pays a toujours un impact sur une writer’s room, que la série soit intentionnellement sociétale ou non. Les scénaristes ont des opinions, lisent les journaux, ne font pas les autruches sur la situation de leur pays. Ils sont curieux. Je pense que les débats et les menaces autour des droits des femmes et de leur droit à disposer de leurs corps vont particulièrement nous influencer. On se sent une responsabilité aussi après une première saison que l’on n’avait pas écrite en imaginant un tel impact.

Dans la première saison, nous entendons parler de lieux comme "Les Colonies", mais on ne les voit jamais. Allez-vous étendre l’univers de Handmaid’s Tale au-delà des murs de Gilead en saison 2 ?

Oui, définitivement ! De manière générale, nous évoquons des choses à peine mentionnées dans le roman et nous les étendons pour créer des intrigues et des épisodes entiers dessus. Je veux continuer à faire ça. Le monde imaginé par Margaret est si riche et, ce qui est génial avec une série, c’est qu’on peut partir d’un lieu seulement mentionné dans le matériau original et lui donner vie. J’aimerais qu’on aille voir les colonies et d’autres endroits mentionnés dans le roman, pour continuer d’explorer ce monde.

La première saison de The Handmaid’s Tale débute ce mardi 27 juin sur OCS Max.

Par Marion Olité, publié le 27/06/2017

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