Canal+ risque de perdre ses créations originales en ne payant plus ses auteurs

Le groupe Canal+, qui a cessé de verser des droits à ses auteurs, est au milieu d’une véritable bataille médiatique. La chaîne cryptée pourrait, à terme, perdre ses nombreuses créations originales.

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© Romain Benard et Vincent Rebouah

Depuis quelques jours, le groupe Canal+, filiale de Vivendi, est au cœur d’un conflit qui fait grand bruit. Comme tout autre diffuseur audiovisuel, la chaîne cryptée avait signé des accords avec les différentes sociétés de droits d’auteur (la SACD, la Sacem, la SCAM et ADAGP), en promettant de payer les ayants droit. Or, depuis fin 2016, les auteurs n’ont toujours pas vu la couleur de cette rémunération, s’élevant tout de même à 50 millions d’euros.

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Tous les secteurs sont concernés : journalistes, créateurs, musiciens, scénaristes, réalisateurs… Autant de talents exploités par la filiale de Vivendi, s’autoproclamant "créateur original de programmes originaux". Pourtant, le groupe Canal a décidé de faire fi des accords signés avec les associations de collecte des droits de manière radicale, sous couvert d’une stratégie de réduction des coûts. Voulant abaisser la facture de 70 % à 80 %, la chaîne cryptée a déclaré la guerre aux sociétés d’auteurs, qui ont décidé ce 5 juillet de l’assigner en justice.

Les séries et créations originales menacées ?

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© Canal+

Si les auteurs d’émissions et de documentaires sont touchés par cet affrontement musclé, il y a une autre catégorie de programmes qui risque bien de pâtir des conséquences dramatiques de cette manigance financière : les séries télévisées. Véritable faire-valoir du bouquet Canal et argument marketing imparable de l’offre de la chaîne cryptée, les créations originales estampillées Canal+, telles que Braquo, Guyane, Versailles, Engrenages, et bien d’autres, n’auraient certainement pas la même saveur sans leurs auteurs.

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Cette méthode de "négociations" choque les sociétés d’auteur, étant donné que la collecte des droits s’effectue proportionnellement sur le pourcentage du chiffre d’affaires du groupe Canal. Surtout, cette décision de Vincent Bolloré est incompréhensible au vu de la concurrence sur le marché audiovisuel, avec Netflix, Amazon et YouTube. Le groupe pointe aussi le piratage : "La perte pour le seul groupe Canal+ est de 500 000 abonnés", a récemment confié au JDD Maxime Saada, directeur général du groupe Canal+.

Pas sûr que cette stratégie soit la meilleure à adopter pour attirer de nouveaux abonnés si les créations originales ne figurent plus dans l’offre de la chaîne cryptée. Les séries made in Canal, que le groupe ne se prive pas de diffuser, étant la grande vitrine de ce dernier à l’international, ce branle-bas de combat entre les auteurs et la filiale de Vivendi risque de fortement entacher sa réputation et de voir ses auteurs partir chez la concurrence.

Si l’on en croit Jean-Noël Tronc, directeur général de la SACEM, lors d’une interview pour L’Express : "En ce qui concerne Netflix, YouTube ou Amazon, ces acteurs ont tous passé des accords avec nous et aujourd’hui ils nous paient ! La position de Canal+ est d’autant plus incompréhensible que les auteurs sont tous solidaires de la situation du groupe et sont prêts à se mobiliser pour lui quand cela s’avère nécessaire, y compris au niveau européen."

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© Romain Benard et Vincent Rebouah

Par ailleurs, les auteurs reçoivent des soutiens de toutes parts, à commencer par deux créatifs de Grenade & Sparks, Romain Benard et Vincent Rebouah, qui ont détourné plusieurs affiches de séries made in Canal afin de faire part de leur indignation. Ainsi, Le Bureau des légendes devient "Le Tombeau des légendes" et Les Revenants devient "Les Sans Revenus", le tout étant estampillé d’un slogan percutant : "Sans droits d’auteur, la création souffre."

Autre appui, et non des moindres, celui de la nouvelle ministre de la Culture, Françoise Nyssen, qui a reçu les dirigeants de Canal+, le mercredi 5 juillet, rappelant par la suite sur son compte Twitter les obligations auxquelles doit répondre la chaîne cryptée. La direction de Canal+, qui pourrait se priver, à terme, de ses séries originales, a alors répliqué, dans un communiqué de presse ce jeudi 6 juillet qu’elle promettait de "payer les ayants droit sur la base des œuvres de leur répertoire qu’il diffuse".

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Pourtant, en ne payant pas ses auteurs depuis fin 2016, la direction, et plus directement Vincent Bolloré, officie là une rupture de contrat unilatérale et provoque un tollé en déplaçant le débat sur le montant des rémunérations. Remettant directement en cause les sociétés de collecte de droits d’auteur, la filiale de Vivendi fait l’autruche, en ajoutant que "Canal+ est le premier financeur de la création en France […] et que la priorité de Canal+ est d’offrir à ses clients des contenus de qualité au meilleur prix".

Précisément, c’est là tout le paradoxe puisque la filiale de Vivendi vit aussi de la création. Notre société française promeut l’exception culturelle grâce à une politique de soutien fort et les chaînes de télévision doivent participer à la création en fonction de leurs chiffres d’affaires. De fait, le groupe Canal+ n’échappe pas à la règle. En ne rémunérant pas ses auteurs, la chaîne cryptée va à l’encontre de ce principe et risque de payer le prix fort, en perdant ses créations originales, comme les séries télévisées. En effet, Le Monde a rapporté une des menaces de plusieurs syndicats d’auteur :

"Les auteurs sont à l’origine des œuvres qui font la richesse des contenus diffusés par Canal+ : pas d’auteurs, pas d’œuvres à diffuser. Si Canal+ persiste à ne pas rémunérer les créateurs, les auteurs et nos organisations demanderont à leurs organismes de gestion collective d’interdire la diffusion de leurs créations sur les chaînes du groupe Canal+."

Il ne nous reste plus qu’à attendre l’issue du procès requis par les sociétés de collecte de droits d’auteur. Affaire à suivre.

Par Mégane Choquet, publié le 10/07/2017

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