Cinéastes en séries : David Lynch et la révolution Twin Peaks

Qui d’autre que David Lynch pouvait inaugurer cette nouvelle rubrique ? Le réalisateur à l’univers unique a révolutionné le petit écran au début des années 1990 avec la série Twin Peaks.

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À 71 ans, David Lynch a incontestablement marqué le monde du cinéma. Son univers inclassable et mystérieux ne laisse pas indifférent et chacun de ses films a le mérite de nous retourner le cerveau. Cet artiste touche-à-tout peut se targuer d’avoir une imagination débordante et conçoit ses œuvres à partir d’idées abstraites (une oreille coupée, une femme nue, un titre de chanson, entre autres). Originaire de Missoula dans le Montana, David Lynch développe ses qualités créatives dans plusieurs domaines : le cinéma, la photographie, la peinture et la musique. Rien que ça. Depuis de nombreuses années, il pratique aussi la méditation transcendantale et y a d’ailleurs consacré une fondation, depuis 2005, afin de financer des cours pratiques à destination d’élèves défavorisés, de victimes de violence et de stress post-traumatique.

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Artiste accompli et humaniste engagé, David Lynch a marqué plusieurs générations de cinéphiles. Sa filmographie se compose, entre autres, de dix longs-métrages, réalisés entre 1977 et 2006. Dès ses premières œuvres, Eraserhead (1977) et Elephant Man (1980), on comprend que David Lynch n’est pas un cinéaste comme les autres. Ces deux films en noir et blanc, sombres mais dans lesquels la réalisation fait place à la lumière, révèlent deux personnages malheureux pour lesquels on éprouve à la fois une profonde sympathie et un immense dégoût. C’est ce genre de paradoxe lyrique qui caractérise les personnages des autres œuvres du cinéaste, de Blue Velvet (1986) à Mulholland Drive (2001) en passant par Sailor et Lula (1990) – Wild At Heart, en VO.

La patte Lynch : un style sombre et hypnotique

Si au premier abord, le style lynchien peut paraître complexe et loufoque, son propos est néanmoins universel. Rien, dans ce que peut proposer David Lynch à travers ses œuvres, n’est acquis ni n’est réellement palpable. Et pourtant, le réalisateur propose une vraie réflexion sur la nature humaine, dans ce qu’elle a de plus beau, mais aussi, et surtout, dans ce qu’elle a de plus laid. Que ce soit dans le conte Sailor et Lula, le thriller Lost Highway (1997) ou la série Twin Peaks (1990-1991), les personnages se révèlent aussi noirs que purs et leurs personnalités sont explorées jusque dans leurs subconscients. Souvent plongés dans des instants oniriques, ils oscillent entre rêve et réalité sur une route ténébreuse, en parcourant un chemin semé d’embûches, au propre comme au figuré.

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©️ 9filmframes

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S’il y a bien une chose à savoir sur l’univers de David Lynch, c’est qu’il ne faut pas essayer de trouver une explication à toutes ses œuvres. Une des forces de son travail tient dans le fait que chacun a sa propre vision de ses créations et peut tirer ses propres conclusions, les thèmes traités étant sujets à de multiples interprétations. Le cinéaste nous livre ses œuvres, mais ne cherche jamais à les expliciter. Justin Theroux, qui a travaillé avec lui sur Mulholland Drive, a confié à Biiinge une anecdote du Festival de Cannes de 2001 : "Je suis allé à Cannes avec ce film, et je me souviens que David m’avait prévenu : 'Sous aucun prétexte tu ne dois expliquer aux gens ce que le film veut dire selon toi.'"

Cela peut paraître frustrant de ne pas comprendre toutes les ficelles que tisse David Lynch, mais il arrive toujours à nous piéger dans sa toile où nous sommes pris dans le tourbillon de ses divagations sur le comportement humain. Le documentaire David Lynch : The Art Life, d’Olivia Neergaard-Holm, Jon Nguyen et Rick Barnes, sorti en février 2017, permet d’en apprendre un peu plus sur la vie et le processus créatif de l’artiste. Au fur et à mesure qu’il raconte son parcours, face caméra, on remarque que les traits sont tirés, le temps laissant les marques de l’expérience et de la sagesse sur son visage, non sans la pointe de folie propre à ce génie. Lorsque sa voix off nous guide dans son voyage artistique, David Lynch est toujours dans l’action créative, lente mais assurée. L’élaboration de ses peintures est alors à l’image de son travail : un véritable modelage manuel.

Si les idées fourmillent dans son cerveau, ses mains sont le prolongement de sa pensée, avec lesquelles il façonne son univers sans limite. Ce documentaire rend David Lynch encore plus énigmatique et magnétique, lui qui semble toujours tapi dans l’ombre de ses œuvres, dans un brouillard épais, à l’image du nuage de fumée qui l’entoure à chaque bouffée de cigarette. Bref, l’esprit de David Lynch reste impénétrable et pourtant, on a l’irrésistible envie de comprendre ce qui lui passe par la tête.

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Twin Peaks, une révolution sérielle

Si David Lynch impose son style dans différents domaines artistiques, c’est bien à la télévision qu’il chamboule tout, en débarquant en 1990 avec une œuvre atypique, Twin Peaks, qui brisera la barrière entre le cinéma et la télévision. Le cinéaste cassera tous les codes des séries télévisées de l’époque, en parodiant notamment le genre alors très prisé du soap opera. Sous influence hitchcockienne, Twin Peaks est une série pleine de mystères, d’humour et d’audace, en un mot complexe. Elle ouvrira la voie à d’autres œuvres majeures par la suite, telles que Oz, X-Files, The Wire ou encore Les Soprano.

Aujourd’hui encore, Twin Peaks est citée comme référence par de nombreux showrunners, à l’image de Damon Lindelof, scénariste et producteur de Lost et The Leftovers. Il s’était d’ailleurs confié à Entertainment Weekly sur son amour pour le travail de David Lynch :

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"Il n’y aurait pas eu The Leftovers sans Twin Peaks, point. […] Et Lost ne serait jamais arrivé si Twin Peaks n’existait pas non plus. D’abord, l’idée d’un mystère comme point central d’une série télévisée m’est venue de Twin Peaks. Jusqu’à Twin Peaks, de mon point de vue du moins, un show basé sur le mystère c’était Murder ou She Wrote. Un polar, en somme. À chaque épisode, le mystère était résolu. Mais l’idée d’une série sur un mystère feuilletonnant, se déroulant sur beaucoup, beaucoup d’épisodes était complètement et totalement révolutionnaire."

Twin Peaks, c’est le mélange savoureux d’un thriller et d’un conte fantastique avec pour fil rouge la résolution d’un meurtre. L’acteur Kyle MacLachlan, révélé par David Lynch dans Dune (1984) et Blue Velvet (1986), incarne l’agent spécial Dale Cooper, qui débarque dans la petite ville de Twin Peaks pour élucider le meurtre de la jeune Laura Palmer. Ce personnage intelligent, drôle et charismatique constitue l’une des forces de la série. Il est la personnification même de la dichotomie entre le bien et le mal. L’agent Cooper se laisse influencer par le monde trouble qui l’entoure à Twin Peaks et qui le fascine tant.

S’il incarne le héros au début du show, il fera face à son côté obscur après la révélation du tueur de Laura Palmer. Au milieu de la saison 2, on découvre enfin que c’est Leland Palmer, le père de Laura qui l’a violée puis tuée, sous l’influence d’une mystérieuse entité, Bob. Ce personnage diabolique, issu d’une réalité parallèle, a pris possession du corps de Leland lorsqu’il était plus jeune et hante la ville de Twin Peaks.

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Si à cette époque, David Lynch n’a plus rien à prouver dans le milieu du cinéma, le monde des séries lui était totalement inconnu. Il apporte ainsi son regard de cinéaste (un univers, une mise en scène unique, des personnages barrés) au monde des séries, tout en collaborant avec Mark Frost, romancier et scénariste sur Hill Street Blues. L’alliance de ces deux talents fait des étincelles. Autre tour de force : Twin Peaks a vu le jour sur un grand network, ABC, apportant le style lynchien au grand public. Impossible aujourd’hui d’imaginer un show pareil ailleurs que sur une chaîne câblée.

Néanmoins, la liberté et les divagations du duo Lynch-Frost inquiètent la chaîne, qui ne renouvellera pas la série, se justifiant par une baisse des audiences en fin de saison 2. Loin de laisser tomber son œuvre, David Lynch décidera d’étendre l’univers de Twin Peaks grâce au film Fire Walk With Me (1992), prequel racontant les sept derniers jours de Laura Palmer. Projeté au Festival de Cannes, le film essuiera de nombreuses critiques, déroutées par son ton ultrasombre et cru, assez éloigné de la série. On lui reproche de sublimer la violence dans la majorité de ses œuvres. Après cet épisode chaotique, l’univers de Twin Peaks semble alors se refermer pour laisser le cinéaste retourner au cinéma.

L’esprit de Twin Peaks

Venant lui-même d’une petite bourgade tranquille des États-Unis, le cinéaste aime égratigner le vernis social établi dans l’Amérique moyenne, en explorant les travers sombres de personnages en apparence bien sous tous rapports. Dans la grande majorité de ses œuvres, le style lynchien est reconnaissable, que ce soit par ses thèmes, ses plans ou ses protagonistes. David Lynch se passionne pour les histoires qu’il crée et met en scène, jusqu’à tomber amoureux de ses personnages. Il donne la même intensité artistique à toutes ses œuvres. On peut ainsi retrouver de nombreuses similitudes entre ses films et Twin Peaks.

Lost Highway et Twin Peaks

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Thriller psychologique à la limite de l’expérimental, Lost Highway (1997) suit les différentes personnalités de Fred Madison, un saxophoniste qui a tué sa femme Renée, qu’il soupçonnait de l’avoir trompé. À travers des boucles temporelles, un homme mystérieux le suit dans sa quête de la vérité. Cet homme étrange n’est pas sans rappeler le pervers Bob, l’être démoniaque de Twin Peaks.

David Lynch appose le même type de plans rapprochés à ces deux personnages aussi flippants l’un que l’autre et arborant un rictus dérangeant. Autre parallèle intéressant sur les personnages féminins : à l’instar de Laura Palmer et sa cousine, Maddy, mystérieusement identiques, Renée a elle aussi son double en la personne d’Alice, ajoutant toujours plus de mystère à l’intrigue.

Blue Velvet et Twin Peaks

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Blue Velvet (1987) est un thriller qui suit l’enquête d’un jeune homme un peu paumé, Jeffrey Beaumont, après qu’il a découvert une oreille humaine dans un champ. Avec l’aide de Sandy Williams, ils vont peu à peu découvrir un monde étrange et sordide caché dans la petite ville de Lumberton, dans un univers mêlant les songes angoissants et les musiques de cabaret.

Blue Velvet a clairement inspiré la série dans sa mise en scène entre l’enquête, la musique, les décors, les plans et les scènes mêlant rêve et réalité. On retrouve la dichotomie entre le chaud et le froid, la lumière et l’obscurité, représentées par les couleurs rouge (la passion, la sensualité) et bleu (le surnaturel, les ténèbres, la froideur).

Mulholland Drive et Twin Peaks

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Mulholland Drive (2001), est un film énigmatique dans lequel Rita subit un accident de la route qui la rend amnésique. Avec l’aide de Betty Elms, une actrice en devenir, elle parcourt Hollywood en essayant de retrouver la mémoire et son identité par la même occasion. Là, c’est Twin Peaks qui inspire certains éléments de l’histoire de Mulholland Drive.

David Lynch aime les femmes et les sublime dans chacune de ses réalisations à travers un duo brune-blonde, qu’on retrouve aussi dans Twin Peaks et Blue Velvet. Mais surtout, ce sont les moments oniriques et les scènes d’interrogation que partagent la série et le film. Ils aident Dale Cooper d’un côté et Rita de l’autre dans leur quête de la vérité.

David Lynch + Twin Peaks = ❤️

Laura Palmer nous l’avait prédit. Vingt-cinq ans après l’arrêt de Twin Peaks, David Lynch retrouve ses muses Kyle MacLachlan (Dune, Blue Velvet, Twin Peaks) et Laura Dern (Blue Velvet, Sailor et Lula, Inland Empire) pour une troisième saison, très attendue par les fans. Le monde du cinéma aura le plaisir de découvrir les deux premiers épisodes de ce nouveau chapitre au 70e Festival de Cannes. Déjà récompensé par la Palme d’Or en 1990 pour son conte épique Sailor et Lula, le cinéaste est mis à l’honneur avec une autre réalisatrice distinguée, Jane Campion, qui présentera la deuxième saison de sa série Top Of The Lake.

Grâce au documentaire The Art Life, on sait que l’artiste a passé le plus clair de son temps à peindre, un véritable retour à sa première passion. Même si pour lui la peinture et le cinéma sont indissociables – le septième art étant pour lui une forme de peinture filmée – il a préféré se consacrer à ses premières amours, nous laissant dix ans sans nouvelles après son dernier film Inland Empire (2006). Il a d’ailleurs annoncé lors d’une interview au Sydney Morning Herald qu’il ne réaliserait plus de films, l’industrie cinématographique actuelle ne lui correspondant plus : "Les choses ont beaucoup changé. Beaucoup de films n’ont pas fait de bons scores au box-office alors qu’ils auraient pu être de grands films et les choses qui ont bien marché n’étaient pas celles que je voulais…"

Il semble donc que le petit écran inspire davantage Lynch que le grand. Cette nouvelle saison promet un retour à l’essence même de ce qui a fait le succès de l’univers mystique de Twin Peaks. Un casting impressionnant a été annoncé, en plus des acteurs emblématiques de la série. On frémit d’impatience à l’idée de replonger la tête la première dans le monde mystérieux de Twin Peaks, avec en fond la musique d’Angelo Badalamenti, qui accompagne David Lynch dans la majorité de ses aventures.

David Lynch, si le septième art vous réclame, le huitième art, lui, vous acclame.

La saison 3 de Twin Peaks sera diffusée à partir du 21 mai 2017 sur Showtime et le lendemain sur Canal+.

Par Mégane Choquet, publié le 17/05/2017

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