Comment Making a Murderer est devenu un phénomène aux Etats-Unis

La série documentaire Making a Murderer, mise en ligne sur Netflix le 18 décembre dernier, a crée une véritable onde de choc aux États-Unis, où les pétitions pour faire libérer Steven Avery inondent la Maison Blanche. Retour sur un phénomène.

HBO a eu The Jinx, mini-série documentaire en six épisodes, qui se penchait sur une triple affaire de meurtre irrésolue et avait trouvé une conclusion dans la vraie vie, avec l'arrestation le jour du final du principal protagoniste de l'affaire, Robert Durst. Netflix a maintenant Making a Murderer et son personnage principal, Steven Avery, exact opposé de Durst.

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Là où l'un a échappé à la justice pendant plus de 30 ans, l'autre en a été victime toute sa vie. Si le public aime les personnages ambigus et les affaires non-résolues, un innocent qui voit sa vie entière ruinée, passée derrière les barreaux pour des crimes qu'il n'a pas commis, c'est encore plus fort, plus intime (et si c'était tombé sur vous ?), plus dramatique.

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©Netflix

Comment raconter cette histoire - celle d'un homme enfermé pendant 18 ans pour un viol dont il est innocent, libéré deux ans puis de nouveau arrêté et jugé coupable pour le meurtre d'une photographe, dans des circonstances de nouveau douteuses - qui dépasse les meilleures fictions policières ? Moira Demos et Laura Ricciardi, qui avaient proposé leur projet à HBO sans réponse positive, ont opté pour la forme de narration la plus moderne et addictive de ces dernières années : la série.

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Les plus puristes d'entre nous arguerons que Making a Murderer n'est qu'un documentaire composé de dix parties. Oui, et non. Comme le fait remarquer Slate, de son générique à la True Detective à l'utilisation de cliffhangers (des fins d'épisodes haletantes qui encouragent le binge-watching), en passant par les twists, l'absence de narrateur et le découpage en épisodes, les codes de la série sont ici scrupuleusement appliqués au documentaire. Pour un résultat à la fois fascinant et dérangeant, d'une redoutable efficacité.

De Cold Case à toutes les déclinaisons des Experts, en passant par New-York, police judiciaire, la série policière est probablement le genre le plus populaire au monde. Ajoutez-y une dose de réalisme, une plongée saisissante dans les méandres d'une justice américaine capable de broyer des innocents, et vous obtenez un phénomène de société.

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Entre fiction et réalité

Depuis la diffusion de la série docu, les Redditors mènent l'enquête et cherchent de nouveaux suspects pour la seconde affaire, celle du meurtre de Teresa Halbach, pour lequel Steven Avery a écopé d'une peine de prison à vie. D'autres signent des pétitions (plus de 350 000 signatures) sur Change.org ou le site de la Maison Blanche, pour réclamer sa grâce auprès de Barack Obama.

L'affaire a pris une telle ampleur que la Maison Blanche a répondu à cette demande, expliquant que le Président des Etats-Unis n'était pas habilité à accorder cette grâce, qui doit l'être au niveau de l'Etat du Wisconsin. Vu l'acharnement judiciaire dont il a fait preuve envers Steven Avery et sa famille (son cousin Brendan Dassey est aussi en prison) depuis toutes ces années, on imagine mal un retournement de situation venant de leur part, même sous la pression populaire et médiatique.

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Brouillant complètement les pistes entre réalité et fiction, Making a Murderer fera date dans l'histoire du documentaire comme de la justice américaine. Parodiée dans les talk-shows américains comme n'importe quelle série, elle passionne encore les sites d'entertainment US comme Vulture ou EW, qui suivent les développements de l'affaire IRL chaque jour.

S'inscrivant dans la même mouvance que le carton du podcast Serial, découpé comme une série et où  Sarah Koenig se penche durant une saison sur une histoire non-fictionnelle, Making a Murderer n'a de nouveau que sa forme. En France, une émission comme Faites entrer l'accusé (diffusée depuis 16 ans) fonctionne aussi par des effets de mise en scène et des épisodes (bouclés). Sauf que dans le cas de Making, il ne s'agit pas d'un objet fini. La série docu a déteint sur la vraie vie et on ne connait pas encore toutes ses conséquences pour la justice américaine comme pour le principal intéressé.

Etant donné le travail qu'a demandé la première saison (10 ans, des centaines d'heures de rush), une suite, si elle voit le jour, sera forcément très différente. Elle s'attachera peut-être à une toute autre intrigue, se rapprochant, comme le podcast Serial, d'un format de série anthologique, particulièrement en vogue ces derniers temps, où chaque saison est indépendante l'une de l'autre (Fargo, True Detective, American Horror Story).

Reste à savoir si la série documentaire telle que l'ont conçu HBO et Netflix va faire des émules chez la concurrence, et accoucher d'un genre à part entière.

Par Marion Olité, publié le 08/01/2016

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