© BBC Two

The City and the City, une dystopie policière noire et envoûtante

La fiction policière rencontre la science-fiction et les mondes parallèles dans cette mini-série britannique portée par David Morrissey.

Ces dernières années, les scénaristes du petit écran se fascinent pour les mondes parallèles. Stranger Things, Counterpart mais aussi The Man in the High Castle nous transportent dans leurs univers high concept, où le spectateur doit se jeter corps et âme dans le trou du lapin blanc pour profiter pleinement de l’expérience, souvent fantasque mais toujours jouissive. Dernière-née de cette tendance, la britannique The City and the City est l’adaptation d’un roman de science-fiction écrit par China Miéville qui mêle thriller policier et fantasy urbaine.

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Beszel et UI Qoma sont deux villes similaires qui existent dans le même espace physique. Mais depuis plusieurs siècles, leurs habitants ont interdiction de se mélanger. La loi va encore plus loin puisqu’elle prohibe tout contact, aussi bien physique que visuel, entre les citoyens. Ceux qui bravent l’interdit sont considérés comme des criminels et poursuivis par "The Breach" (La Rupture), sorte d’entité de haute autorité qui régule les passages à la frontière et fait disparaître les délinquants dans des circonstances mystérieuses.

On découvre cette dichotomie urbaine à travers le regard de l’inspecteur Tyador Borlu (David Morrissey, le Gouverneur de The Walking Dead) et son acolyte Constable Corwi (Mandeep Dhillon). Le tandem enquête sur la mort d’une jeune fille originaire d’UI Qoma mais décédée dans une rue de Beszel. Un cas rare et problématique, qui sème la zizanie entre les forces de police des deux villes et les membres de "The Breach", étonnamment silencieux pour une affaire qui les concerne directement.

The Breach is watching you

© Sally Law/BBC Two

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The City and the City débute par une intrigue policière relativement simple. Mais ce qui nous fascine dès les premières minutes, c’est la construction de cet univers dystopique. La séparation entre les deux cités est palpable à l’écran, exprimée à travers des flous gaussiens qui viennent perturber la vue de ses personnages et du spectateur. Une mise en scène travaillée et surprenante (qui peut gêner par sa surenchère d’effets stylisés), appuyée par un travail remarquable sur les couleurs et la lumière. À Beszel, l’atmosphère est grisâtre et austère tandis qu’à UI Qoma, on se sent agressés par une avalanche de couleurs aveuglantes qui rappelle l’esthétique de Blade Runner 2049 et Altered Carbon.

La mini-série britannique nous perd volontairement dans le temps et l’espace. L’action semble se dérouler au milieu d’un décor rétrofuturiste, dans une ère post-Guerre froide. Mais les habits, la langue (une autre différence entre les deux villes), la technologie à la fois postmoderne et quasi préhistorique (la police utilise des VHS), brouillent les pistes. On a parfois l’impression d’être plongé dans un rêve, comme un miroitement de la réalité, renforcé par le flou de l’image. En résumé, c’est visuellement beau, troublant et franchement envoûtant.

En revanche, l’intrigue peine à avancer. Si la mini-série prend son temps pour instaurer une atmosphère et poser son univers onirique, on sent venir le rush des scénaristes qui vont devoir conclure l’affaire en quatre petits épisodes d’une heure. Bien produite et solidement interprétée, The City and the City enveloppe ses personnages dans un voile macabre symbolisé par Borlu, détective cynique et tourmenté. Excellent dans les rôles de fumier et/ou d’homme fort dissimulant une fêlure interne, David Morrissey voit sa fermeté très bien contrebalancée par la légèreté (et la vulgarité) de Mandeep Dhillon. Une sidekick punk et joviale qui casse avec la froideur de l’univers, et dynamise un duo qui fonctionne à l’écran.

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Si le rythme de la mini-série devient soporifique par moments, le scénario cache plusieurs couches de lecture intrigantes. Premièrement, en nous révélant un MacGuffin inattendu au milieu du pilote, à savoir l’existence probable d’une troisième ville dissimulée sous la frontière de Beszel et UI Qoma. Ensuite, par ses références, évoquant autant la série noire venue de Scandinavie The Bridge visuellement que les problématiques sur l’autorité de George Orwell (la propagande des affiches, le culte de la personnalité, "The Breach" qui est une version moderne de Big Brother) dans son roman mythique 1984. Enfin, difficile de ne pas penser à The Handmaid’s Tale et ses métaphores contemporaines sur les disparités quand on voit l’échelle sociale qui divise les deux cités.

Avec ses nombreuses qualités, The City and the City a toutes les chances de s’imposer comme la petite pépite sérielle anglaise de 2018, que seuls les sériephiles avertis auront l’opportunité de découvrir. Pour ça, elle devra éviter de se perdre dans son récit plus complexe qu’il n’y paraît, piocher allègrement dans sa mythologie captivante, capitaliser sur son charme visuel hypnotique et ne pas confondre rythme lent avec lenteurs narratives.

En France, The City and the City reste inédite.

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Par Adrien Delage, publié le 11/04/2018

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