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Dear White People, une satire sociale délicieusement borderline

Enfin une série qui risque de faire grincer des dents les électeurs du FN du début jusqu'au dénouement. Attention, spoilers.

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Sandra Bland. Trayvon Martin. Philando Castile. Après un visionnage compulsif des cinq premiers épisodes de Dear White People, j'ai dû taper ces noms dans mon moteur de recherche. S'ils paraissaient vaguement familiers, je n'identifiais pas bien les personnes qu'ils désignaient. Tous trois ont été victimes de violences policières à différents endroits des États-Unis, du Texas au Minnesota. Ce n'est pas leur seul point commun. J'avais entendu parler de leurs affaires, indubitablement atroces, relayées par la sphère médiatique et apparues dans mon feed Facebook. Sandra, Trayvon et Philando étaient noirs et sont morts pour cette seule et unique raison.

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Débarquée en catimini ce matin-même sur Netflix, Dear White People nous agrippe par la nuque et nous force à garder les yeux rivés sur ce constat déplorable. Celui d'une Amérique rongée par les préjugés raciaux, la libération d'une parole discriminatoire ultranocive et, pire que tout, une ignorance généralisée. À l'université fictive de Winchester, l'étudiante afro-américaine Sam White anime une émission radio controversée intitulée “Dear White People” (comprendre “chères personnes blanches”). Avec un ton assurément piquant, elle décortique les faits et gestes de ses camarades blancs afin de les pousser à être “woke”.

Répandu ces dernières années, ce néologisme définit le fait d'être au courant et d'avoir conscience du contexte sociopolitique actuel. Dans le cas de Dear White People, être “woke” sous-entend de prendre en considération les minorités raciales plutôt que de minimiser leurs expériences. Alors, bien entendu, Sam collectionne son lot de détracteurs. Dès le pilote, ces derniers ont la merveilleuse idée (pas du tout) d'organiser une “blackface party”. En d'autres termes, difficile de faire plus raciste comme soirée à thème.

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Progressivement, le campus est mis en effervescence, jusqu'à un cinquième épisode magistral et lourd de sens. Avec un ton caustique qui fait mouche, le dernier bébé de Netflix semble porter à l'écran les sections commentaires déchaînées de Buzzfeed. Les trolls prennent vie et ont l'apparence de jolies blondes manucurées ou encore de fils à papa vêtus de polos bien rentrés dans leurs pantalons chino. Mais pas que. Certains camarades noirs de l'héroïne, le privilégié Troy ou la très glam Coco, ont leur avis bien tranché sur la question raciale. Ils sont souvent en désaccord avec les idéaux de Sam, sans pour autant se transformer en antagonistes.

C'est aussi en ça que Dear White People se démarque. Ses protagonistes ont beau avoir l'air d'archétypes rouillés au possible, ils sont très vite creusés. Justin Simien, showrunner qui a également réalisé le long-métrage éponyme ayant inspiré la série, dresse des portraits nuancés et s'aventure même en terres rarement explorées. Le show ne fléchit pas et aborde des concepts pertinents, de l'intersectionnalité (le personnage de Lionel est à la fois noir et homosexuel) à la perception sociale du métissage (Sam est ponctuellement jugée “trop blanche” ou “trop noire” de par sa couleur de peau relativement claire).

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Au-delà de ses thématiques osées et rarement développées dans la petite lucarne, la série reste à son essence un teen drama. Ce genre sériel connaît un véritable second souffle depuis quelques temps, se défaisant de son côté habituellement superficiel (coucou Gossip Girl) pour gagner en profondeur (13 Reasons Why, incontournable). Ici, Dear White People emprunte plusieurs codes du genre (triangle amoureux, relation professeur-élève) et les associe à une prise de position engagée. Ajoutez à cela des références pop bien senties ("Game of Thrones, cette série sur des dragons où personne n'est noir à part les esclaves", dixit Joelle), et on tient là un cocktail aussi efficace qu'inédit.

Sujette à controverse dès la mise en ligne de son trailer, Dear White People risque, à tort, de diviser. On voit d'ici les haters rappliquer en troupeau pour dénoncer ce petit bijou sériel et le qualifier de raciste. Ou, pire, de faire l'apologie du “racisme inversé” (spoiler alert : le “racisme inversé” existe presque autant que l'intégrité de Marine Le Pen). Ces accusations seraient fausses. Les partisans du #AllLivesMatter plutôt que du #BlackLivesMatter ne seront sans doute pas de fervents binge-watcheurs de cette saison inaugurale de Dear White People.

À travers le prisme de la satire, le dernier produit made in Netflix est une œuvre subtilement didactique. Un casting magnétique et une réalisation soignée (Barry Jenkins, réalisateur de Moonlight, prend les rênes d'un épisode) viennent sublimer un pitch déjà bien alléchant. Dear White People dénonce et s'insurge, certes, mais elle tend aussi à éveiller les esprits de la meilleure manière qu'il soit : par l'humour. Si vous n'êtes pas convaincus, Giancarlo Esposito (Gus Fring, les vrais savent) s'occupe de la voix-off. Alors, serez-vous suffisamment “woke” pour apprécier Dear White People ?

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Par Florian Ques, publié le 28/04/2017

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