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Devilman Crybaby est un trip trash et psychosexuel dans l’imaginaire de Go Nagai

Vous ne ressortirez pas indemne du visionnage du nouvel anime de Netflix.

Le 11 juin 1972, le Weekly Shōnen Magazine accueillait un nouveau titre de l’auteur Go Nagai. À première vue, Devilman était un énième manga traitant des possessions démoniaques et du Jugement dernier, dans lequel les créatures de l’enfer remontent sur Terre pour exterminer l’humanité. Mais loin de s’adresser à un public adolescent comme un shōnen classique, Devilman est une critique acerbe de la société, publiée à une époque où les révolutions sociales sont en marche et la guerre du Viêt Nam fait rage.

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Trop violente, potache, pornographique, subversive… À sa sortie, Devilman se prend une vague de critiques qui le transformera quelques années plus tard en œuvre culte, et même révolutionnaire. Par son traitement cru de l’adolescence, des pulsions sexuelles et du gore, Go Nagai a lancé toute une génération de mangakas et de scénaristes inspirés par le genre de l’horreur et de la dark fantasy, comme Kentaro Miura (Berserk), Hideaki Anno (Neon Genesis Evangelion) ou encore Hitoshi Iwaaki (Parasite).

C’est sur ces bases que Netflix et le scénariste Ichirô Ôkôchi (Code Geass) ont décidé de bâtir leur reboot du personnage et de l’univers. Un défi périlleux quand on connaît l’influence du manga sur la culture nippone de notre époque. Ils ont pourtant réussi à le remettre au goût du jour en y développant des thématiques contemporaines, tout en respectant le matériau original.

Éloignez les plus jeunes

S’il a toujours été publié dans le Weekly Shōnen Magazine, Devilman pourrait tout à fait trouver sa place dans la catégorie des seinen. L’anime de Netflix est ultraviolent et le sang déborde de l’écran à chaque épisode. On ne parle pas ici de simples entailles mais d’éviscérations, de lacérations pures et simples de la chair humaine, de têtes arrachées à coups de griffes et de démembrement du corps.

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Même les plus résistants à la vue du gore parviendront difficilement à dissimuler un haut-le-cœur devant cette purge sanguinolente. Sans oublier les images subliminales voire explicites des parties intimes des personnages, qui s’adonnent à des orgies et toutes sortes de débauches à caractère sexuel.

Il faut dire que l’univers de Devilman Crybaby est loin d’être un jardin d’Éden. On y suit l’histoire d’Akira et Ryô, deux amis d’enfance aux idéaux complètement opposés. L’un a une vision utopique et optimiste du monde qui l’entoure, tandis que le second est froid, sans pitié et renfermé sur lui-même. À l’adolescence, les deux camarades se séparent. Akira découvre les joies et les peines du lycée tandis que Ryô parcourt le globe pour devenir professeur et abreuver sa soif de curiosité pour les sciences occultes.

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Lorsque ce dernier retourne dans leur village natal, il embarque Akira dans une aventure peu commune : une soirée qui s’apparente à un sabbat, autrement dit une messe noire censée invoquer le diable. Là, on découvre la vraie nature cruelle et psychopathe de Ryô, qui massacre les teufeurs pour attirer les démons et révéler les humains possédés par ces derniers. Mais sa tentative de purification tourne au drame lorsque Akira est atteint par l’un d’eux et devient le Devilman : un être possédé mais capable de préserver son cœur et sa conscience.

À la suite du pilote, les deux amis décident de combattre les démons grâce à la force incommensurable d’Akira. Si le schéma narratif de la série animée reprend au premier abord le trope du "freak of the week", il n’en est rien. Idem pour la violence et les scènes de nudité, voire d’érotisme, qui semblent à première vue gratuites. Bien au contraire, on découvre au fur et à mesure des épisodes un anime mature et viscéral, qui critique les maux de notre société en utilisant judicieusement les créatures infernales comme une métaphore de la monstruosité humaine.

Une satire sociale percutante

Derrière l’ultraviolence et l’hypersexualisation des personnages, Devilman Crybaby critique le voyeurisme de notre société. Si les dessins mettent en scène des poses sexuelles explicites et des parties intimes du corps (notamment féminins), c’est pour mieux nous rendre mal à l’aise devant ces images. Les seins, les fesses et les membres potentiellement excitant du corps humain sont diabolisés quand ils ne se transforment pas en créatures difformes, sordides et assoiffées de sang, venant croquer au passage le voyeur qui sommeille en nous.

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Au fil de ses dix premiers épisodes, la série animée gagne en maturité et brasse des sujets aussi vastes que l’homosexualité, la culture du corps, la perversion ou encore la viralité d’une information à travers les réseaux sociaux. Lorsque Ryô dévoile aux spectateurs du monde entier l’existence d’un Devilman incontrôlable, qui baigne dans le sang de ses victimes, les réactions des internautes sont aberrantes. Certains se marrent, d’autres hurlent au mensonge alors que certains alarmistes courent dans les rues pour déclencher par eux-mêmes l’apocalypse. La paranoïa s’empare d’eux et s’apparente finalement aux réactions probables de notre société face à une situation similaire.

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Et puis Devilman Crybaby est joyeusement méta. Elle fait notamment référence à l’anime des années 1970, qui se retrouve diffusé sur des écrans à l’intérieur de la série animée. Par ailleurs, les personnages comparent régulièrement les pouvoirs d’Akira à ceux du Devilman de la télé.

Une touche d’humour qui détonne avec la noirceur et le pessimisme de Devilman Crybaby, glaçant dans son propos et le minimalisme de l’animation, qui ne plairont pas à tout le monde mais apportent de vrais moments de poésie verlainienne au milieu de cette boucherie. Plus qu’un anime vulgaire et pervers, Devilman Crybaby est une satire sociale particulièrement sombre et brillamment écrite qui propose un univers fantasy finalement pas si éloigné de la réalité de notre époque.

Les dix premiers épisodes de Devilman Crybaby sont disponibles en intégralité sur Netflix.

Par Adrien Delage, publié le 10/01/2018

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