Electric Dreams ou la rencontre de Black Mirror avec l’univers de Philip K. Dick

Ça donne lieu à des étincelles et des moments de poésie. Attention, spoilers.

©️ Channel 4

On aurait tendance à l’oublier, mais la petite chaîne britannique Channel 4 est le diffuseur original de Black Mirror. Si elle a tristement abandonné son bébé, sauvé in extremis du cimetière sériel par Netflix, Channel 4 a décidé de se montrer revancharde en acquérant les droits de Philip K. Dick’s Electric Dreams, une série d’anthologie originale, satirique et dystopique. Comme son nom l’indique, les intrigues du nouveau Black Mirror sont fondées sur des nouvelles écrites par le romancier américain et produites entre autres par Bryan "Heisenberg" Cranston et Ronald D. Moore (Outlander).

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Le pilote nous transporte dans un univers cyberpunk/rétrofuturiste où certains humains ont évolué. Ils sont devenus des mutants doués de pouvoirs télépathiques. Ces êtres exceptionnels, appelés "Teeps", peuvent lire dans les pensées des citoyens, visiter leurs souvenirs voire leur parler directement à l’intérieur de leur esprit. La plupart d’entre eux sont à la solde du gouvernement, aidant les fédéraux à enquêter sur des affaires. D’autres, moins chanceux, sont relégués à l’état de prostitués utilisant leurs capacités pour donner du plaisir. Ce système froid et totalitaire est subitement menacé lorsque se répand un masque capable de stopper le pouvoir des Teeps, alors que les mutants commencent à prendre conscience de leur état d’esclaves au service de l’ordre.

"Big Brother is watching you"

Pour mener l’enquête dans le pilote, Electric Dreams s’offre un couple shakespearien formé de l’agent Ross (Richard Madden, Game of Thrones) et la télépathe Honor (Holliday Grainger, Les Borgias), dont les destins respectifs iront à l’encontre de leur amour passionné. Si Richard "Robb" Madden fait le taff avec son chapeau de détective, Holliday Grainger lui vole la vedette. Fragile, touchante et impériale dans son rôle, cette version féminine de Charles Xavier symbolise toutes nos craintes liées au viol de l’intimité. Et sérieusement, il faut impérativement que Jonathan Nolan et Lisa Joy l’engagent pour incarner une androïde dans Westworld, tant son jeu tout en nuances et retenue est émouvant à regarder s’exprimer.

Si Black Mirror utilise les nouvelles technologies pour décrypter la nature humaine, Electric Dreams pioche plutôt dans la science-fiction au sens large. L’univers de Philip K. Dick est cynique, colérique et surtout généreux en métaphores informatiques. Sur cet aspect, la série respecte complètement son cahier des charges. Les Teeps, les individus doués de pouvoirs télépathiques, sont très clairement une allégorie d’Internet et des ordinateurs. Ils représentent l’omniscience et surtout le dernier canal de diffusion dans ce monde quasi post-apocalyptique, où le peuple gronde et les inégalités sont devenues de banales mœurs.

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Le show interpelle avec justesse et pertinence sur la question de l’autorité et de la condition humaine, faisant des Teeps des sortes de prolongements du Big Brother de 1984. Que se passe-t-il quand plus aucune information n’est privée ? Quand le dernier pare-feu est brisé ? Quand on viole notre dernier espace privé, c’est-à-dire notre esprit ? Cette critique acerbe du fameux "cloud" numérique, auquel personne ne comprend quoi que ce soit, et des réseaux sociaux résonnent fortement à notre époque, où vie publique et vie privée se confondent au quotidien.

©️ Channel 4

Leur duo très terre à terre contraste avec les personnages secondaires qui orbitent autour d’eux. Ces derniers, dont le grand méchant derrière la création des masques, ont un côté cartoonesque, presque comique qui apporte une forme de légèreté dans cet univers obscur et haineux. L’espoir n’existe pas dans le gnosticisme de Philip K. Dick et les scénaristes ont parfaitement retranscrit cette atmosphère dans le pilote. Les personnages subissent une descente aux enfers sans fin, et l’écriture parfaitement maîtrisée des dialogues évite de les faire tomber dans le pathos. La musique sublime du compositeur Ólafur Arnalds, douce et mélodieuse grâce à des violons très aériens, finit de nous achever devant cette histoire d’amour tragique.

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Car en dépit de cet univers travaillé et esthétisé, ce monde violent en décomposition, c’est bien la relation entre Ross et Honor qui transcende le voyage poétique que représente Electric Dreams. À travers une révélation finale bouleversante, le couple traduit toute la peur et la visée de l’œuvre de Philip K. Dick : démêler le vrai du faux. Ross et Honor ne sont que les représentations d’un malaise sociétal majeur, des amants maudits qu’aurait pu peindre Magritte. Mais en nous regardant droit dans les yeux, le plan final de ce pilote magistral nous confirme que derrière des portes fermées se cache toujours une petite lueur d’espoir, comme une dernière braise luisante sous un tas de cendres.

En France, la saison 1 d’Electric Dreams reste inédite.

Par Adrien Delage, publié le 26/09/2017

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