Dans l'épisode 4 de Legion, David se perd dans le terrier du lapin blanc

Et une fois de plus, le "mind fuck" est total.

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Depuis la fin du précédent épisode, dans lequel il a été plongé dans un sommeil artificiel permettant aux autres de voyager en toute sécurité dans ses souvenirs, David est coincé dans les limbes. Il s'est enfoncé si profondément que son esprit, presque comme un réflexe de survie, l'empêche de refaire surface. Syd, Ptonomy et Kerry, le double de Cary, sont chargés de l'en extraire.

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David in Wonderland

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L'épisode s'ouvre sur un inconnu. Attifé comme s'il était le quatrième membre des Bee Gees, Oliver, dans sa prison de glace, nous explique qu'il y a deux sortes de contes pour enfants : ceux qui sont bienveillants, et nous apprennent à développer de l'empathie, et ceux qui nous préparent aux dangers de la vie par la peur. Et ce que cet épisode va nous apprendre, c'est que les deux s'entremêlent dans les souvenirs de David. Mais à la fin, le "trigger", son déclencheur, c'est la peur. Celle-ci ne lui laisse aucun répit, et on croit, à tort, qu'elle est seulement personnifiée par le monstre aux yeux jaunes.

Cet épisode nous sera donc raconté de deux points de vue : celui de David, dont la quête part du centre du labyrinthe pour progresser vers l'extérieur, et celui de Syd, qui va aller toujours plus profondément afin de comprendre ce qui menace celui qu'elle aime. Durant la majeure partie de ces 53 minutes, on nous fait croire que l'esprit de David s'égare, qu'il est juste... perdu. En réalité, il n'en est rien. Il est comme Alice qui suit le lapin blanc dans son terrier. À la différence qu'ici, il se laisse entraîner par un homme mystérieux en scaphandre, jusqu'en haut d'une échelle, dans un salon cosy pris au piège dans un bloc de glace. Ce n'est d'ailleurs pas le seul lien que l'on peut faire avec Alice au Pays des Merveilles. L'histoire de Lewis Carroll, comme Legion, est une quête d'identité et une exploration aux confins de l'imaginaire, lequel est confondu avec de la folie.

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Ici, David va percer une à une toutes les couches de son esprit : son Moi (la raison, la réalité), son Surmoi (la morale) et son Ça (l'instinct). Oliver est le deuxième, le monstre aux yeux jaunes, le troisième. Son voyage le ramène dans une projection de sa chambre d'enfant, où Lenny l'attend. Ironiquement, il peut traverser les murs de celle-ci mais se retrouve toujours dans la pièce, quoi qu'il fasse et ne peut échapper à sa camarade de trip. Elle est alors l'agent provocateur qui va le pousser à s'extraire de sa léthargie pour se projeter sur la route, là où Syd a été enlevée par The Eye. Il ignore bien sûr, à ce stade, que celle avec qui il entretient une "romance de l'esprit" a en fait échangé de corps avec leur ennemi.

C'est à la toute fin que l'on comprend que Lenny et le monstre aux yeux jaunes ne sont qu'une seule et même créature. En revanche, on se demande encore se elle est un virus, qui contamine l'inconscient de David, ou son antidote, qui le protège, par la peur, de choses bien pires. La moindre réponse, dans Legion, amène dix autres questions dans son sillage. Cette deuxième option — la plus plausible — est ce qu'on appelle en psychologie un "mécanisme de défense du Moi". Comme son nom l'indique, c'est une forme de protection face aux angoisses, qui agit sous l'impulsion de l'esprit moral et critique (ce que Freud appelait le Surmoi).

On découvrait dans l'épisode précédent, en même temps que Syd, que David était entré par effraction dans le cabinet de son psy pour le cambrioler. On apprend par la suite qu'il a violemment agressé de Dr. Pool. Syd refuse d'y croire. Elle est persuadée qu'une personne mal intentionnée a manipulé les souvenirs de celui qu'elle aime pour cacher quelque chose. Cette personne, c'est très certainement David. Qu'il l'ait fait consciemment ou pas reste à démontrer. C'est en tout cas la thèorie de Ptonomy, qui ne sait que trop bien ce dont David est capable. Comme nous l'explique Oliver en ouverture, on réalise avec ces nouveaux éléments que David est censé susciter davantage la peur que l'empathie. En tant que témoins, le regard que l'on pose sur lui bascule avec cette épiphanie.

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Déconstruire pour mieux reconstruire

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Legion, c'est un lent travail de déconstruction. À l'instar de cet épisode, qui nous présente les pièces du puzzle en vrac, brouillant ainsi notre perception de la réalité. On choisit, par exemple, de nous induire en erreur en nous montrant dès le début Syd à terre, vaincue par The Eye. Ce n'est qu'à la fin qu'on nous permet d'assembler toutes ces informations, pour qu'enfin, elles prennent tout leur sens. L'épisode va nous pousser, surtout, à douter de tout ce qu’on a vu jusque là. Et la mise en scène, toujours aussi travaillée, et avec mille idées par plan, ne nous laisse aucun répit.

Mais Legion rajoute une couche supplémentaire de suspicion. Comme Syd, on réalise que non seulement le passé de David n'est pas fiable, mais son présent non plus. Son chien King n'a jamais existé, son amie Lenny s'appelle en fait Benny et c'est un homme, son psy n'est pas son psy. David, a fini par y croire, pourtant. Alors pourquoi pas nous ? Parce qu'on nous propose un regard extérieur qui, à défaut d'être objectif, a le mérite d'apporter des bribes d'informations supplémentaires.

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David, consciemment ou non, a réécrit ses souvenirs. Il a placé des barrages, tendu des pièges, implanté de fausses images. Syd, Kerry et Ptonomy partent donc en quête de ces souvenirs perdus ou falsifiés. Qu'est-ce qui est réel, qu'est-ce qui est fictif ? Si cet épisode est raconté principalement du point de vue de Syd, c'est parce qu'il vient faire la démonstration de ce que l'on avait déjà entrevu dans les précédents : David est ce qu'on appelle en anglais un "unreliable character", un narrateur auquel on ne peut pas se fier. Il est le produit d'une construction mentale tourmentée.

Même Syd ne parvient plus à distinguer la réalité des inventions de l’esprit de David. Lors de ces expéditions, Ptonomy est le navigateur et la boussole. C’est le seul à avoir un semblant de contrôle, et le seul à pouvoir répondre à la question de Syd : "est-ce que c’est réel ?". Il a d'ailleurs expliqué à Syd comment David pouvait créer des lieux de projection mentale, "quelque part entre la réalité et le rêve, un plan astral". David est un architecte qui n'a, a priori, même pas conscience des fondations qu'il a bâties.

legion-5-jAvec ce quatrième chapitre, Legion continue de jouer avec nos sens. Un petit jeu sadique (et masochiste, puisqu'on continue d'en vouloir toujours plus), merveilleusement servi par la mise en scène et la narration à plusieurs niveau de lecture. Visuellement, la réalisatrice de l'épisode, Larysa Kondracki, brouille nos repères avec des superpositions d'images éthérées qui s'assemblent pour former de sublimes tableaux. La réalisation trouble aussi notre perception de l'espace en alternant symétrie et chaos, arrondis et lignes droites. On est dans l'inconfort absolu quand on observe la sœur de David et son ancien psy, dans leur cellule qui les empêche de se tenir debout et où leur centre de gravité est constamment mis à l'épreuve. L'accompagnement sonore, quant à lui, est toujours aussi essentiel à l'ambiance de la série et comme David, on se crispe en entendant le morceau de free jazz qu'affectionne tant Oliver. Rien n'est réel, rien n'est tangible. Legion est autant une aventure de l'esprit qu'une expérience sensorielle.

Par Delphine Rivet, publié le 03/03/2017

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