Fin de séries, un docu passionnant qui nous aide à faire notre deuil télévisuel

Tout doit disparaître, même nos séries favorites.

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Six ans après Series Addict, Olivier Joyard, journaliste aux Inrocks, continue d’explorer la relation passionnelle que l’on entretient avec nos séries préférées. Car lorsque l’une d’elles se termine, c’est aussi, symboliquement, une petite mort (celle d’un univers, de personnages qu’on ne reverra plus, d’une routine réconfortante…). Le documentaire Fin de séries, diffusé ce soir sur Canal+ à 22 h 40, tente de comprendre comment scénaristes, journalistes spécialisés et fans appréhendent ce dernier rendez-vous avec l’objet de leur affection.

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Point final

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Qu’elle soit unanimement saluée, controversée ou prématurée, une fin de série n’est vraiment ratée que si on l’oublie. L’indifférence, il n’y a rien de pire quand on tire sa révérence. Les ultimes chapitres de Lost ou des Sopranos, pour ne citer qu’elles, ont beau avoir fait couler beaucoup d’encre (c’est même toujours le cas), ils ont aussi contribué à faire entrer ces fictions dans la légende, au même titre que tous les épisodes qui les précédaient. Trop d’interrogations laissées en suspens seraient mauvaises pour une série. À moins que ce soit pour notre bien. Après des années de sériephilie intensive, on n’a pas encore tranché la question.

Patrick McGoohan, cocréateur et star du Prisonnier, raconte, dans des images d’archives, que le grand final de sa série avait été très décrié à l’époque, au point de le pousser à partir se cacher dans les montagnes durant deux semaines : "Les gens ont eu le sentiment d’avoir été trompés." La trahison… qui n’a jamais ressenti cela devant une fin de série décevante ? Un émoi qui grandit proportionnellement à notre investissement émotionnel au fil des saisons. Certains ne s’en remettent jamais, comme en témoigne Damon Lindelof, coshowrunner de Lost, qui, encore aujourd’hui, reçoit des torrents d’insultes par mail ou sur Twitter, accusé par des fans d’avoir "volé" six ans de leur vie. Une colère qui a valu au scénariste de tomber en dépression. Lindelof a dû apprendre à faire la paix avec cette fin, qu’il continue de défendre comme il a pu le faire récemment à Séries Mania. L’histoire aurait pu se répéter avec sa dernière série, The Leftovers, et les vieux démons ressurgir. Heureusement, ce final-là a fait l’unanimité.

Mais il y a aussi les fins de séries apaisées, qui aident à faire le deuil, à tourner la page. Pourtant rien n’y fait. Des années après, on y repense encore. On ne compte plus les sériephiles hantés par le final de Six Feet Under, une merveille d’épisode qui vient boucler la boucle de cette famille de croque-morts. Il suffit d’entendre les premières notes de "Breathe Me", de Sia, pour replonger dans une profonde mélancolie. Si Damon Lindelof préconise une fin "messy", bordélique et sans théâtralité, comme dans la vraie vie (il a perdu son père brusquement juste avant les débuts de Lost), Alan Ball, le showrunner de Six Feet Under, a tenu à mettre en scène, non pas une fin, mais les fins. Celles de tous ses personnages, les uns après les autres. D’aucuns pourraient trouver cela cruel, mais pour lui, c’était la seule façon de dire au revoir. Et quels adieux !

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Une déclaration d’amour aux séries

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Voilà l’effet que les séries peuvent avoir sur nous. Quand elles s’arrêtent, c’est une petite lumière au plafond de notre imaginaire qui s’éteint. Et dans une certaine mesure, c’est aussi un processus de deuil qui s’engage, et dont les fameuses cinq étapes (le déni, la colère, le chantage, la dépression et l’acceptation) se manifestent parfois un peu en vrac. Les spécialistes et scénaristes qui s’enchaînent dans ce documentaire en témoignent et aucun d’entre eux n’oserait nier l’impact émotionnel d’une telle fin. Pourtant, dans ce documentaire très personnel d’Olivier Joyard, vous ne verrez aucun fan hystérique témoigner. Des gens qui raisonnent, oui, qui ressentent, aussi, mais pas de clichés. Les seules larmes que nous verrons sont celles d’Hélène Fillières, l’ancienne actrice principale de Mafiosa, qui semble encore habitée par son rôle… jusqu’au malaise. L’identification surprenante entre elle et Sandra Paoli fait mal à voir.

La faute peut-être à une direction qui oscille constamment entre différents formats, de l’interview classique face caméra des showrunners et autres spécialistes, à celle d’étudiants rassemblés dans une salle obscure pour nous raconter les fins de séries qui les ont marqués, en passant par le "micro-trottoir" dans les allées de Séries Mania… Et enfin, ce curieux (mais poignant) reportage intimiste qui amène Hélène Fillières sur l’un des lieux de tournage abandonné de Mafiosa. Un mélange des genres parfois déstabilisant et un peu anarchique, mais qui ne retire rien à la pertinence du propos.

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Ce qui est plus problématique, en revanche, c’est l’absence totale de voix féminines parmi les spécialistes interrogés. Celles-ci sont sériephiles (on les croise dans les allées de Séries Mania, dès le début du documentaire) ou actrices (Dana Delany et Hélène Fillières), mais pas expertes. Pour les showrunners, cela s’explique aisément : les séries qui ont marqué ces dernières décennies, et qui ont brillé en tirant leur révérence, n’ont été faites que par des hommes. Non pas que les femmes soient incapables de faire des séries remarquables, mais l’industrie leur a longtemps mis des bâtons dans les roues. Les Shonda Rhimes, Jill Solloway, Jenji Kohan, Lena Dunham et autres Phoebe Waller Bridge appartiennent à la nouvelle vague de showrunneuses. Pour les spécialistes, journalistes, auteurs, philosophes, en revanche, il n’y a pas vraiment d’excuses et on ne peut que regretter cette absence.

En dépit de cela, Fin de séries est une belle exploration de cet objet fascinant qu’est la fin d’une série. Et comme il l’avait fait avec son précédent documentaire Series Addict, Olivier Joyard a le don de faire parler les showrunners. Alan Ball, Damon Lindelof, Shawn Ryan, Clyde Phillips, Vince Gilligan… Tous nous racontent leur approche de la fin dans des interventions-confessions toutes plus passionnantes les unes que les autres. Car nous ne sommes pas les seuls, derrière nos écrans, à entretenir un lien émotionnel fort avec nos séries. Pour ceux qui les font, tourner la toute dernière page doit être aussi maîtrisé qu’instinctif, c’est un acte de foi, définitif, qui laisse assurément des traces. Ce documentaire, intime, cathartique même, est avant tout une belle déclaration d’amour aux séries que vous auriez tort de rater.

Par Delphine Rivet, publié le 15/06/2017

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