Fleabag, Insecure, Chewing Gum… pourquoi les filles "awkward" sont nos nouvelles chouchoutes

C’est pas qu’elles sont socialement inadaptées… mais pas loin. Et à bien y regarder, ces nouvelles héroïnes nous ressemblent bien plus qu’on aimerait l’admettre.

girls

Mettre ces femmes dans une case, ce n’est pas leur rendre justice. Mais on va quand même devoir en passer par là pour démontrer que ces filles "awkward" sont non seulement d’une complexité jamais égalée, mais participent à une petite révolution de la représentation de la féminité dans les séries. Rien que ça. Mais d’abord, une petite explication de texte s’impose. Gardez vos dicos français-anglais à portée de main, ça pourrait servir. Qu’est-ce qu’on entend par "awkward" ? Dans ce contexte, c’est presque un mot-valise. On aurait pu dire "weirdo", "whacky", "quirky", ou, dans la langue de Molière, "fofolle", "déjantée", "bizarre", "loufoque", "gênante"… Sauf que la fille "awkward" est tout ça à la fois. Vous comprenez donc notre embarras quand il a fallu trouver le bon adjectif pour la désigner.

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Ode à la fille awkward

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Elle est le produit d’une longue (et lente) évolution. Et à chaque nouvelle marche gravie, c’est à une femme que l’on devait ce progrès. Des scénaristes qui en ont eu marre de ne pas se retrouver dans les héroïnes que leur proposait la télévision, une industrie encore aujourd’hui dominée par des hommes. La fille awkward a pourtant eu une icône de choix en la personne de Lucille Ball. La comédienne a créé la sitcom dont elle serait la star, I Love Lucy, en 1951 et fut la première femme à la tête d’un grand studio, Desilu Productions, qui a donné naissance à des séries cultes comme Mission: Impossible ou Star Trek. Mais revenons à Lucy : cette héroïne complètement loufoque, qui se mettait dans les pires situations (les plus drôles aussi), au mépris, souvent, de ce que la morale de l’époque exigeait des femmes. Comme les hommes, elle voulait se déguiser (pas très féminin ça, ma bonne dame !), faire des grimaces (s’enlaidir devant des millions de gens, quelle horreur !), des acrobaties (quel manque de grâce !), bref elle voulait jouir du même éventail d’artifices comiques. Et ce que Lucille Ball voulait, elle l’obtenait. Dans les années 1950 et 1960, elle était la femme la plus influente de l’industrie.

Cinquante ans après, son héritière se nomme Tina Fey, avec sa série 30 Rock. Avec elle, la fille awkward qui ne colle pas aux standards de la féminité, connaissait un nouveau souffle. Et une fois de plus, c’est dans la comédie qu’elle s’épanouit. Tina Fey appartient à la même vague de comédiennes loufoques, angoissées et/ou paumées qu’Amy Poehler (Parks and Recreation) ou Julia Louis-Dreyfus (Seinfeld, Old Christine, Veep). Par l’humour, ces actrices rompues à l’exercice du stand-up sont allées sur un terrain jusqu’ici trusté par les hommes. Elles se sont moquées d’elles-mêmes, ont parlé de cul, de la culture du jeunisme dans l’industrie, bref, elles ont dessiné les contours d’une nouvelle forme de "féminité". Et par "nouvelle", on veut dire qu’elle a toujours été là, mais que jamais ô grand jamais, on ne devait l’exposer aux yeux de tous. La seule féminité qui vaille, c’est celle que nous dicte une société patriarcale et qui brandit l’hétérosexualité comme une norme.

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Les nouvelles héroïnes awkward

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Cette rupture avec la représentation traditionnelle des femmes a connu un coup de mou quand elle a confiné la fille awkward aux seconds rôles. Rigolotes, attachantes, un peu étranges… mais pas suffisamment sexy pour en faire des têtes d’affiche. Les Phoebe Buffay de Friends, les Carol de The Last Man on Earth, les Amy Farrah Fowler de The Big Bang Theory… on pense à vous les filles. Heureusement, une nouvelle génération d’auteures est venue remettre un peu d’ordre et de justice dans tout ça. Exit les faire-valoir, les nerds sympas et pas menaçantes pour l’héroïne parfaite, et bonjour la meuf qui doute, qui s’épile, au physique qui n’est pas toujours conforme aux normes et qui ne sont pas classy et bonnasses 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Merci de leur faire un tonnerre d’applaudissements !

Ces nouvelles héroïnes awkward, tantôt fragiles, tantôt trash et qui semblent parfois inadaptées au monde dans lequel elles vivent se nomment désormais Tracey Gordon (Chewing Gum, créée et interprétée par Michaela Coel), Fleabag (dans la série du même nom, créée et interprétée par Phoebe Waller Bridge), Rebecca Bunch (Crazy Ex-Girlfriend, cocréée et interprétée par Rachel Bloom), Hannah Horvath (Girls, cocréée et interprétée par Lena Dunham), Mindy Lahiri (The Mindy Project, cocréée et interprétée par Mindy Kaling ), Issa Dee (Insecure, créée et interprétée par Issa Rae)…

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Elles ont permis que d’autres personnalités, d’autres physiques parviennent jusqu’à nous. Ce sont des nanas qui nous ressemblent. Mais plus encore, elles connaissent les mêmes fails, les mêmes moments de folie ou de solitude que nous, font les mêmes trucs inavouables et nous prouvent que ouais, parfois, le sexe, c’est gênant, c’est pas toujours gracieux et on ne prend pas son pied à tous les coups. Elles ont libéré la parole des femmes, en offrant un autre modèle à voir. Elles sont l’antithèse de la girl next door et ont cassé le moule de la fille idéale, fofolle, mais attention, toujours super mignonne (oui, c’est à toi qu’on pense, Jessica Day). Et paradoxalement, on l’aime davantage que sa copine parfaite, précisément parce qu’elle n’a pas été façonnée pour nous plaire à tout prix. L’identification marche à plein régime et on quitte l’ère des héroïnes auxquelles on aimerait ressembler, pour entrer dans celle des héroïnes auxquelles on ressemble.

Elles revendiquent le droit à la bizarrerie, au chaos, à l’imprévisibilité et aux défauts. La féminité, c’est complexe. C’est une construction sociale qui peut nous enfermer ou nous libérer, mais c’est surtout un sacré bordel ! Elles parlent de leur sexualité sans détour, et oui, elles s’autorisent à être vulgaires en le faisant. Après tout, les hommes ne s’en sont jamais privés. Elles montrent "l’envers du décor", comme Rebecca, dans Crazy Ex-Girlfriend, qui nous raconte par le menu l’enfer des préparatifs avant un rendez-vous galant, et dénonce ainsi les tortures que les femmes s’infligent et les injonctions auxquelles elles doivent se répondre. Elles revendiquent aussi le droit de parler de leurs règles, l’ultime tabou. Même Rachel Bloom a dû se ranger derrière les recommandations des Standards and Practices sur le sujet. Mais d’autres, comme Chewing Gum, prouve qu’il n’y a rien à craindre du flux menstruel, soit le truc qui arrive à une grande majorité de femmes cis tous les mois, durant environ 40 ans de leur vie.

La "Akward Black Girl"

Pour leurs auteures, il s’agit autant de raconter des histoires que de partager leurs expériences personnelles. Et si, en fin de compte, la fille awkward n’était pas juste "normale" ? Ce qui est sûr, c’est qu’elles ont aussi permis à une certaine communauté de femmes de trouver une voix. Une émancipation dans l’émancipation, en somme. On la doit à Chewing Gum et Insecure : la "Awkward Black Girl", un trope exploré par la Web-série du même nom créée par Issa Rae. Celle-ci expliquait justement comment elle s’était autorisée à défoncer les clichés sur les femmes noires, tantôt sacralisée sur les écrans, tantôt hypersexualisée. Ainsi, Issa Rae déclare dans une interview pour Fast Company :

"Shonda Rhimes m’a vraiment aidée à réaliser à quel point ma voix comptait, et à quel point j’avais besoin de la faire entendre."

Elle revendique juste le droit de dépeindre une femme noire ordinaire, voire ennuyeuse. Mais c’est apparemment un tel repoussoir pour certains grands studios qu’Insecure et Chewing Gum, toutes deux centrées sur des jeunes femmes noires qui nous racontent la banalité de leur quotidien (OK, celui de l’héroïne de Chewing Gum est un peu plus foufou), ne sont pas des purs produits du système hollywoodien. Pour la simple et bonne raison qu’elles ont dû exister en dehors de ce système, avant de se voir dérouler le tapis rouge (celui des critiques, tout du moins). Les deux étaient d’abord des Web-séries, Awkward Black Girl et The Chewing Gum Diaries, qui ont servi à convaincre HBO et E4 d’en vouloir plus.

Parce que si tout le monde peut s’imaginer une fille awkward blanche, c’est un rôle que l’on confie moins aux jeunes femmes noires, trop peu représentée et, quand elles le sont, trop souvent rangées dans des cases. En élargissant l’éventail des représentations – et parce que, comme on l’a démontré, les filles awkward sont en fait une multiplicité de physiques, de personnalités, d’attitudes, de complexes, de névroses, bref ce sont toutes les femmes de ta vie –, elles offrent de nouveaux modèles à celles qui les regardent. Des modèles imparfaits, mais ultra-attachants par la force des choses, dont on a désespérément manqué jusqu’ici dans nos séries.

Par Delphine Rivet, publié le 11/05/2017

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