De Salut les Musclés à Hélène et les garçons, les sitcoms kitsch d’AB Productions ont régné dans la France des 90’s

Si tu as grandi dans les années 1990, tu sais de quoi je parle.

Les millennials ont eu les séries KD2A. Les xennials se souviennent, eux, d’avoir passé de nombreuses heures devant le Club Dorothée et les séries AB Productions. On ne parlait pas de binge-watching à l’époque, et pourtant, une fois l’animatrice blonde installée sur TF1, les programmes atteignaient une trentaine d’heures de diffusion chaque semaine (si, si). Derrière la flopée de sitcoms sorties entre 1987 et le début des années 2000 se cachent deux hommes : un producteur, compositeur et scénariste complètement control freak, Jean-Luc Azoulay (qui signe souvent sous le pseudo de Jean-François Porry), et Claude Berda, avec lequel il fonde la fameuse boîte AB Productions.

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Après une première tentative réussie avec la fameuse Salut les Musclés, la société toute-puissante va lancer des sitcoms au kilomètre, faites dans le même moule. Au programme, des amours, des trahisons, un ton léger, des décors en papier mâché et des acteurs qui jouent comme des pieds. Alors oui, les séries AB Productions sont une des raisons (mais loin d’être la seule) pour lesquelles l’industrie sérielle française (ne parlons même pas du genre de la sitcom, marqué au fer rouge de la médiocrité en France) a eu tant de mal à décoller.

Mais ceux qui ont grandi dans les années 1990, entre les dramas d’Hélène et les garçons et les rêves de grandeur des apprentis acteurs de L’École des passions, ne peuvent s’empêcher de garder une certaine tendresse pour ces séries kitschissimes, qui ont accompagné leur passage d’enfant à adolescent. Retour sur sept pépites du genre.

La pionnière : Salut les Musclés (1989-1994)

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Salut les Musclés a été le premier test de série réalisé par l’équipe du Club Dorothée, alors aux commandes des après-midi de TF1. La sitcom met en scène le quotidien des Musclés, un groupe de gaillards bien franchouillards, pas tout jeunes, célibataires endurcis et colocs. IRL, le groupe accompagnait déjà l’émission de TF1 et les concerts de Dorothée (remember le Lalalaitou d’Éric, et ne me remerciez pas, c’est cadeau). C’est là tout le génie commercial de Jean-Luc Azoulay : identifier ce qui marche auprès du jeune public, puis exploiter à fond la poule aux œufs d’or : Les Musclés ont ainsi sorti des albums, et ont été les héros de deux séries, Salut les Musclés entre 1989 et 1994 puis La Croisière foll’amour entre 1995 et 1997.

Chaque série AB Productions est dominée par un style, une atmosphère. Salut les Musclés, c’est l’univers de la loufoquerie bon enfant. La série lance aussi certains personnages, comme Justine, la nièce de Framboisier.

La plus romantique : Premiers baisers (1991-1995)

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Justine Girard, justement, incarnée par Camille Raymond, se retrouve en 1991 héroïne d’une nouvelle sitcom. Le concept du spin-off, Jean-Luc Azoulay, ça le connaît. Dans Premiers Baisers, on est plongés dans l’univers du lycée, qui se résume à une cafet surréaliste, aux airs de diner américain, et des couloirs tout aussi peu fidèles à la réalité d’un lycée français. Le reste de l’action se déroule dans un troisième décor : la maison des Girard. Au menu : les amours de la bande de potes, qui va s’agrandir au fil des saisons. Des personnages secondaires, comme l’incorrigible Annette in love de M. Girard (dans une autre série, elle finira par coucher avec lui plusieurs années plus tard), les sœurs jumelles Suzie et Suzon ou encore le pote BG Luc (Christophe Rippert) se démarquent. Suivant la recette Azoulay, la plupart des acteurs phares de la série vont tenter une petite percée en musique.

Première série adolescente d’AB Productions, Premier Baisers connaît un joli succès. La série va donner lieu à un nouveau spin-off qu’on ne présente plus, Hélène et les garçons, ainsi qu’à deux suites moins connues, Les Années fac en 1995 et Les Années bleues en 1998.

Le fleuron : Hélène et les garçons (1992-1994)

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C’est reparti pour un nouveau spin-off, centré sur la grande sœur de Justine, Hélène. Vous l’aviez sûrement complètement oublié, mais au début de la série, elle entre en 2e année de sociologie à la fac de Paris-XIV, et partage une chambre universitaire avec Cathy et Johanna. Elle rencontre dans le pilote de la série trois garçons (bien neuneus), également étudiants et musiciens, ce qui est bien pratique pour les transitions entre chaque scène. Dans des décors complètement irréalistes, très proches de ceux de Premier Baisers dans l’esthétique girly/pastel, on suit alors, entre deux rires enregistrés, la vie palpitante de la bande d’amis, entre coups de foudre, trahisons et rebondissements parfois bien tirés par les cheveux.

Au début des 90’s, Hélène et les garçons est un phénomène de société. Chanteuse AB Prod à ses heures perdues, Hélène Rollès cartonne chez les 10-15 ans avec son single "Je m’appelle Hélène" (avouez, vous avez la suite en tête). La série est vilipendée (à juste titre bien sûr) par la critique autant qu’elle est adorée du public, en grande majorité féminin. Peut-être en réaction à ces critiques violentes sur son manque de réalisme, la sitcom cucul la praline finira par aborder (maladroitement) plusieurs sujets de société pour le moins touchy : l’usage de drogues, les MST, le harcèlement sexuel, l’homosexualité…

Non vraiment, Hélène et les garçons mériterait un livre d’analyse à elle toute seule. Il s’agit aussi de la seule série AB Productions à avoir survécu aux années 1990. Elle a connu plusieurs suites ces 20 dernières années – Le Miracle de l’amour, Les Vacances de l’amour, Les Mystères de l’amour – avec un tronçon d’acteurs historiques (Hélène Rollès, Patrick Puydebat, Philippe Vasseur aka José) qui jouent toujours aussi mal mais se connaissent depuis qu’ils ont 20 ans. Touchant. Fascinant. Flippant. Choisissez votre adjectif préféré.

La plus à droite : Le Miel et les abeilles (1992-1997)

Bzzz, bzzz, bzzz… Vous l’avez le générique ? Le pitch est dans le titre : la belle Lola (Mallaury Nataf) aka le miel, est une étudiante pétillante, entourée de mecs perdus dans la friendzone, aka les abeilles. Concept bien sexiste à la base donc : on attend dans cette série que Lola se laisse enfin séduire un jour par une de ses "abeilles", et rien d’autre. Elle vit chez des parents bourges, avec un papa journaliste à l’ancienne (ce qui permet à Azoulay de lancer des piques à la critique, du genre un de ses personnages qui balance : "les journalistes, ils disent souvent n’importe quoi"). Sans atteindre le succès d’Hélène et les garçons, Le Miel et les abeilles fait son petit bonhomme de chemin, réunissant quelque 3 millions de fans par épisode. Les deux shows ont d’ailleurs un univers partagé, puisqu’on apprendra que Lola est une cousine d’Hélène et Justine. TOUT EST LIÉ.

La série sera annulée suite au départ de Mallaury Nataf, qui fit scandale en apparaissant dans une émission de TF1, le Jacky Show… sans culotte. C’est-à-dire qu’en coulisses, la jeune femme est à mille lieues de son personnage aseptisé de jolie fille prude. Elle représente assez bien la collision entre le monde bisounours des séries AB et la réalité. Au début des années 2010, la presse apprendra, stupéfaite, qu’elle est SDF. Une triste trajectoire qui n’est pas sans rappeler les pétages de câble des jeunes du Mickey Mouse Club, starisés trop tôt.

La plus intello : La philo selon Philippe (1995-1996)

Oui, ils ont osé. Sa recette gagnante en poche, Jean-Luc Azoulay va décliner ses sitcoms cheap à produire (imaginez, environ un épisode est tourné par jour, oui, PAR JOUR) dans tous les univers imaginables. "La pensée est-elle plus forte que l’acte ?" Voilà le genre de réflexion philosophique à laquelle Philippe, le nouveau prof trop sexy (enfin, selon les standards d’AB), soumet ses élèves. On est dans une classe de terminale, mais bizarrement, l’ambiance est plus mature que dans Hélène et les garçons, qui se passe à la fac. Allez comprendre… C’est que le personnage principal, le gentil Phil, a quelque chose comme la vingtaine, et dès le pilote, on comprend qu’il a vécu avec son ex, accro au gin tonic.

Toutes les étudiantes ont beau lui tourner autour, il reste plutôt stoïque et tente à travers la philo de trouver une solution aux problèmes existentiels de ses élèves. Avec L’École des passions (ma chouchoute, qui suit une poignée d’apprentis acteurs en cours de théâtre), c’est probablement la série AB Prod qui te donne le plus envie de devenir adulte (quand tu regardes ça à 10 ans hein) et faire bac L (ce que j’ai fait, sachez-le). Peut-être un peu trop d’ailleurs. La série est annulée au bout d’un an, mais on reverra l’ami Phil dans Les Mystères de l’amour, parce que les séries AB, c’est comme une grande famille dysfonctionnelle dont tu ne peux jamais sortir !

La plus trentenaire : Les Filles d’à côté (1993-1995)

Au rayon adultes toujours, voilà une autre série un peu ovni dans l’univers teenage construit par Jean-Luc Azoulay : Les Filles d’à côté raconte la vie de trois trentenaires séparées de leur mari, Claire, Fanny et Magalie. Elles vont susciter les convoitises de leur voisin Marc, le mec friendzoné par excellence, qui tente par tous les moyens de séduire "les filles" et surtout Magalie. Il vit en coloc avec le beau Daniel, un photographe pas du tout dans le délire "séduction" (normal, il a pas besoin) dont les filles sont bien entendu raides dingues.

La vie d’adulte version AB Prod, ce sont donc des quiproquos à n’en plus finir entre les "garçons" et les "filles" (qui sont en fait des hommes et des femmes, mais passons), et un petit passage dans la salle de fitness où les attend un personnage homosexuel complètement caricatural (mais drôle, enfin vite fait), Gérard. À la manière d’un Sheldon ou d’un Barney (oui, j’ose), il deviendra la vraie mascotte de la série, et va même faire des apartés au téléspectateur, montrant la voie à Frank Underwood. Une suite avec Karen Cheryl verra le jour, subtilement intitulée Les Nouvelles Filles d’à côté.

La plus toutbefri : Pour être libre (1997)

Jean-Luc Azoulay ne pouvait passer à côté du phénomène des boys band sans tenter de l’exploiter. On le comprend : le public de ses sitcoms est essentiellement le même que celui des fans de boys band, les jeunes préados, plutôt féminines. Et puis n’oublions pas qu’AB Productions a commencé par produire des albums de variété française pour les enfants avant de se lancer dans les séries. Quelle idée lumineuse donc de lancer une série avec les trois membres du groupe 2B3, qui cartonne alors chez les 8-15 ans.

L’alliance de ces deux produits ultracommerciaux donne comme prévu une série d’une qualité unique en son genre, entre répétition de chorégraphies et emballage de nanas. Imaginez un Un, Dos, Tres en encore plus mauvais. Seul point positif s’il fallait en trouver un, Pour être libre met pour la première fois en scène un personnage principal d’origine arabe, Adel (Adel Kachermi) qui partage l’affiche avec Frank et Filip. La diversité chez AB était un concept dramatiquement inconnu. Seuls quelques personnages étrangers, drôles ou sexy, avaient droit de cité (la fofolle américaine Joanna, le BG suédois Jimmy, la sexy Linda…). La série fonctionne assez bien et elle ne sera annulée que parce que les toubifree veulent repartir en tournée.

Au total, la société AB Prod a produit une trentaine de séries, souvent des spin-off de spin-off, générant un univers étendu assez incroyable, que le génial site Sitcomologie s’efforce d’étudier sous toutes ses coutures et avec beaucoup d’humour. Comme toutes les bonnes choses ont une fin, la recette JLA va finir par s’essouffler, et surtout la firme commence à entretenir de mauvais rapports avec son partenaire d’une décennie, TF1. Le Club Dorothée s’arrête en 1997. Patatras. Deux ans plus tard, AB Productions est scindée en deux et les sitcoms ne marchent plus. Il est temps de laisser la place à une production sérielle digne de ce nom. RIP les séries AB.

Par Marion Olité, publié le 04/08/2017

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