J’ai 2 amours ou l’exploration lumineuse du polyamour et des sexualités

J’ai 2 amours, la nouvelle mini-série proposée par Arte, rebat les cartes des codes amoureux et explore des sexualités diverses avec gourmandise.

© Arte

Dans le pays accro aux polars en tous genres, la dramédie reste une tentative exceptionnelle sur les chaînes hertziennes. Et pourtant, quand le diffuseur décide d’ouvrir cette porte, le résultat est rarement mauvais. On pense à la série hexagonale qui a connu le plus de succès ces dernières années, Dix pour cent, à la fois comédie pure et comédie de mœurs. J’ai 2 amours joue également sur ces deux tableaux en racontant le dilemme sentimental d’Hector (François Vincentelli), qui vit en couple avec son mec Jérémie (Olivier Barthélémy) depuis cinq ans et tente d’avoir un enfant avec lui. Il retombe par hasard sur son grand amour de jeunesse, Louise (Julia Faure) et l’étincelle reprend. Amoureux des deux, notre héros ne se résout pas à choisir. Ce qui va apporter son lot de quiproquos et de moments vaudevillesques.

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Dix ans après Clara Sheller, l’excellente série de France 2 qui s’attaquait aux mœurs contemporaines à travers les yeux d’une trentenaire attachante, J’ai 2 amours poursuit cette exploration avec encore plus d’audace, brassant des thématiques comme l’homoparentalité, la bisexualité ou encore le poly amour. Alors certes, ça peut paraître beaucoup pour un seul personnage. Mais la télévision française s’étant montrée particulièrement timorée sur ces sujets, il y a comme qui dirait un gros creux à combler quant aux représentations des sexualités en France, là où les shows américains comme Sex and the City, Girls, Transparent ou encore Looking (la liste est très longue) ont depuis longtemps creusé le sujet et évolué en même temps que la société. Un vrai paradoxe tant les Français sont régulièrement cités comme l’un des peuples les plus sexuellement libérés.

Le sexe dans tous ses états

J’ai 2 amours fera date dans l’histoire des séries françaises pour sa représentation de la sexualité dans toute sa diversité. Pour commencer, voilà une série qui propose autant de scènes hétérosexuelles qu’homosexuelles, tantôt fougueuses, sensuelles ou touchantes. De mémoire de sériephile, on n’avait jamais vu dans une série française une séquence charnelle mettant en scène une femme enceinte (et lesbienne qui plus est). Camille Chamoux incarne Anna, qui a décidé d’avoir un enfant avec ses deux amis gays, Jérémie et Hector. Pendant sa grossesse, elle rencontre une femme, Yelle, qui lui plaît beaucoup. Persuadée d’être indésirable en raison de sa condition, Anna est tout étonnée de ramener chez elle cette jeune femme solaire, qui commence à lui faire un cunnilingus. On sent Anna tellement émue par ce moment à la fois sensuel et libérateur pour elle que le spectateur l’est aussi.

Julia Faure et François Vincentelli (à gauche), François Vincentelli et Olivier Barthélémy (à droite) (©Arte)

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Dans une autre scène de sexe inédite à la télévision française, c’est Louise qui tente de surprendre Hector après avoir découvert sa bisexualité. Elle arrive dans la pièce vêtue d’un gode ceinture et explique à son amoureux qu’elle ne veut pas qu’il se sente frustré sexuellement avec elle. Passé un petit moment de rire gêné, le couple tentera cette nouvelle expérience hors champ. Une scène qui n’est pas sans rappeler celle de Broad City, où dans la saison 2, Jeremy propose à Abbi d’utiliser sur lui un gode ceinture. Le fait que cet accessoire érotique, longtemps tabou et réservé au mieux aux scènes homosexuelles, arrive dans les chambres à coucher des couples sur le petit écran en dit long sur la libération des sexualités et la remise en cause progressive des codes genrés.

Tout en restant dans une mise en scène pudique, où sensualité, lumière tamisée et sentiments font bon ménage, la série d’Olivier Joyard ne se prive pas de montrer le plus naturellement du monde des paires de seins, le cul du héros ou encore le sexe de Jérémie au repos. Esthétiquement, on est loin de Girls et son réalisme cru, mais dans l’esprit, les deux dramédies partagent une même vision dédramatisante de la représentation des corps dénudés.

"On s’aime comme on peut"*

Calibrée pour parler à un public français, certes connu pour ses mœurs libres mais tout de même très hétérocentrées, J’ai 2 amours n’évite pas quelques clichés sur le poly amour et la bisexualité. L’idée reste de paradoxalement les mettre en scène et les renverser dans la foulée. On prête souvent aux personnes bisexuelles (et encore plus si elles sont polyamoureuses) des traits de duplicité, d’égoïsme, etc. Elles marchent "à voile et à vapeur", sont des girouettes, prennent leur plaisir sans règle et sans engagement, se retrouvent mal vues des gays comme des hétéros. Dans la mini-série, Hector passe deux épisodes sur les trois à mentir aux deux amours de sa vie. On arrive à une situation de véritable poly amour – c’est-à-dire plus de deux personnes consciemment engagées dans des relations sentimentales sérieuses sans exclusivité sexuelle – à la toute fin de la série, ce qui laisse un goût d’inachevé. On aurait aimé voir une série qui décortique une situation d’amours multiples sans user de l’astuce narrative du mensonge.

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Cela dit, J’ai 2 amours est consciente des clichés et s’affaire à les détricoter. Face aux réflexions de Jérémie, qui évoque la bisexualité comme un choix de "bon vivant", Hector lui rappelle qu’il n’a pas choisi d’être attiré par les deux sexes, comme lui n’a pas choisi de préférer les hommes. Quant à la vision de la personne bisexuelle phobique de l’engagement, notre héros prouve qu’il n’en est rien. Il n’ose dire la vérité à ses deux partenaires par peur de les perdre, s’enfonçant dans une situation intenable quand il se retrouve sur le point d’être doublement papa. Mais Hector est prêt à s’engager avec Louise, son grand amour de jeunesse, et Jérémie, son compagnon depuis cinq ans, au point de franchir le pas de la paternité avec chacun d’eux. Ce qui est effleuré aussi, c’est qu’il ne se sent complet qu’avec ces deux-là : sa sexualité avec son mec connaît un second souffle quand il reprend son histoire avec Louise, comme si les deux amours se nourrissaient l’un l’autre.

Un polyamour induit aussi qu’une relation complexe va se nouer entre Louise et Jérémie, qui se "partagent" Hector. Alors même si tout n’est pas parfait, si clairement Olivier Joyard aurait gagné à approfondir ses personnages avec un format d’une dizaine d’épisodes de trente minutes plutôt que ce 3 × 52 minutes si cher à Arte, J’ai 2 amours apporte un vent de fraîcheur dans le monde trop souvent corseté des séries françaises. Une création solaire sur la possibilité d’amours divers, dont on se prend à rêver d’une saison 2.

Les trois épisodes de J’ai 2 amours sont disponibles jusqu’au 20 avril sur Arte Replay.

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*Il s’agit d’une réplique du dernier épisode de la série.

Par Marion Olité, publié le 27/03/2018

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