©️XavierLahache/Canal+

Mathieu Kassovitz : "Le Bureau Des Légendes est une série forte et nécessaire"

À l'occasion du lancement de la saison 2 du Bureau Des légendes, Biiinge a rencontré Mathieu Kassovitz, l'anti-héros très discret de cette série qui nous plonge dans les méandres des services secrets français.

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Biiinge | Comment se sont passées les retrouvailles avec l’équipe du Bureau Des Légendes pour cette saison 2 ?

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Mathieu Kassovitz | On est une troupe, donc ça nous a fait plaisir de tous nous retrouver au début de l’année pour tourner la saison 2, mais aussi de retrouver nos personnages respectifs et des choses qu’on avait installées pendant la première saison.

On est maintenant très à l’aise avec le personnage en face, parce qu’on a déjà vécu avec lui. On a en tête ses relations avec les autres. Par exemple, je n’ai pas eu beaucoup d’indications de mise en scène sur cette saison. Tout simplement parce qu’on est lancés sur nos personnages.

On les maîtrise mieux que n’importe lequel des réalisateurs présents. Éric [Rochant, le showrunner du Bureau Des Légendes, ndlr] est là pour dire s’il faut aller à droite ou à gauche… On ne peut pas aller n’importe où non plus, mais on a cinq ou six réalisateurs sur le tournage, alors que nous sommes sur tous les épisodes.

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"Malotru trahit tout le monde pour ne trahir personne"

Quel souvenir marquant gardez-vous du tournage ?

Le tournage au Maroc était super. On était avec des marocains géniaux, qui portaient de fausses barbes pour incarner les terroristes de Daech (rires). Ils étaient d’une gentillesse absolue et ne connaissaient pas vraiment Daech d’ailleurs.

Je me souviens d’un mec qui était dans le fond dans une scène. Je lui demandais d’avoir l’air méchant, il en était incapable (rires). En même temps, c’est triste de se retrouver dans des endroits magnifiques avec des gens aussi intéressants et gentils pour jouer des choses aussi dures.

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J’ai été scotché par leur capacité à jouer des méchants sans être intimes avec leurs personnages. Ils jouaient juste un rôle dans leur tête. Leur approche était très saine.

Le thème de cette saison est-il pour vous la loyauté ou la trahison ?

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Je ne me suis pas posé la question en ces termes en fait. Malotru ne se pose pas vraiment ce genre de questions. Il fait ce qu’il a à faire selon son code moral. Il veut réparer ce qu’il a contribué à créer. Au final, il trahit tout le monde pour ne trahir personne.

Les dialogues semblent assez stricts dans Le Bureau Des Légendes. Comment intégrez-vous cette contrainte ?

Pas toujours avec un grand plaisir, parce qu’on a parfois envie de les changer... pour exister !! (rires) Mais c’est essentiel pour la tenue de la série de bien rester dans les dialogues. Ces personnages sont dans une situation dramatique, mais ils évoluent dans un univers très sobre.

Je me souviens d’une anecdote toute bête en saison 1. Sur un dialogue, il y avait noté "effectivement", et en le jouant, je dis à la place "oui, oui". Éric est alors descendu de son bureau, il est arrivé et m’a dit : "non, non, ce sont des militaires, on ne dit pas ‘oui’, on dit ‘effectivement ‘." Effectivement (rires). À partir de là, tu sais quoi faire.

C’est moins agréable à dire mais on est là pour faire du bon boulot. Finalement, c’est une contrainte par la fonction du personnage. Je comprends le devoir de précision. Ce sont des gens qui ne bafouillent pas.

"Le travail de la DGSE consiste à ne pas passer aux infos"

Vous tourniez la fin de la saison 1 le 7 janvier 2015. Et pendant la saison 2 du Bureau Des Légendes, il y a eu les attentats du 13 novembre.

Oui, on a eu un attentat à chaque saison. La dimension de l’horreur de ce fameux jour est inoubliable, mais malheureusement, ça fait partie de notre quotidien.

Le jour des attentats, Zineb [Nadia dans la série, ndlr] tournait des simulacres d’exécution au Maroc, qui représente la Syrie dans le show. Nous, on était sur les plateaux de tournage [à la Cité du Cinéma, ndlr]. Je suis parti des studios en moto, puis il y a eu des explosions au Stade de France. Je me souviens avoir dit "ça doit être des connards de hooligans". Quand on est revenus le lendemain et que tous les quartiers étaient bouclés...

©️XavierLahache/Canal+

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Mais curieusement, je me disais "au moins, on est utiles". Avec Le Bureau Des Légendes, je n’ai pas l’impression d’aller au boulot faire un truc qui n’a rien à voir avec ce qu’il se passe dans le monde aujourd’hui. C’est important de montrer un oeil différent des médias sur cette actualité. On parle de tout ce qui ne se voit pas. Le travail des gens de la DGSE consiste à ne pas passer aux infos, parce qu’ils ont déjoué un attentat. Donc quand il y a un attentat, il faut imaginer qu’il y en a eu certainement dix qui n’ont pas eu lieu.

Au moment des attentats en tout cas, je n’ai pas eu l’impression d’être une fraude. On n’utilise pas ces drames-là pour faire dans le glamour. On s’attaque à un sujet politique et sociétal d’envergure. Éric et son équipe le font d’une manière très intelligente, honnête et éthique.

"Avant, je me disais : 'putain, ils ont laissé passer quelque chose'. Je ne peux plus penser comme ça."

Rencontrer des agents de la DGSE a dû vous faire voir les choses différemment.

Complètement oui. Leur travail est impossible : c’est d’éviter tout à 100%. Avant, je me disais : "putain, ils ont laissé passer quelque chose". Je ne peux plus penser comme ça. Impossible. Parce qu’au quotidien, quand il ne se passe rien en France, il se passe énormément de choses à la DGSE. Ce travail invisible, c’est ce qu’on tente de retranscrire dans la série.

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En surface, ce sont des gens ordinaires, mais tous les opérateurs à la tête de la DGSE ont une réflexion philosophique sur leur métier très poussée. Ils se couchent tous les soirs avec des questions morales et éthiques en tête. Ils portent leur fonction comme un bouclier, sinon ils s’écroulent.

Vous leur avez projeté la saison 2 du BDL il y a peu de temps. Quels ont été leurs retours ? 

Le mot qui revenait le plus souvent était "plausible". Si on est plausibles auprès de ces gens, c’est que notre série est forte et nécessaire. Quand des gens aussi hauts-placés, qui connaissent des dossiers aussi brûlants, qui font tourner le monde aujourd’hui vous disent : "merci, pour la première fois j’ai pu parler à mon fils de mon métier", ça a été très touchant. Que la série leur serve de référence pour tout ce qu’ils ne peuvent pas dire à leurs proches, je trouve ça vachement bien. C’est qu’on a fait du bon travail.

"La DGSE est un jeu d'échec que l'on retrouve dans la série"

C’est très important que les gens se rendent compte : pendant qu’on vit tous les jours, ça travaille derrière. Tout part de personnes, et de petits détails. Sur plusieurs années, on change le monde. Le travail de la DGSE, c’est de choper ce petit truc avant qu’il ne grandisse et devienne incontrôlable.

Les mecs développent des angoisses pas possibles tout en maîtrisant leurs émotions. Ils ont du sang froid et en même temps ils doivent rester très humains.Ce sont des gens exceptionnels. La DGSE n’engage pas des fanatiques ou des ultra-patriotes, mais des gens qui ont de la réflexion et sont fins psychologues. C’est un jeu d’échec que l’on retrouve très bien dans la série.

Propos recueillis par Marion Olité

Par Marion Olité, publié le 09/05/2016

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