MINDHUNTER explore les méandres de la psychologie masculine et ses pulsions prédatrices

MINDHUNTER est autant une traque criminelle qu’une expression de la violence des hommes sur les femmes. Attention, spoilers.

© Merrick Morton/Netflix

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C’est en disséquant les esprits de ses serial killers, et en montrant qu’en voulant les percer, les agents qui les confrontent pourraient finir par voir leurs cerveaux "inflitrés", que MINDHUNTER met au jour une misogynie latente, présente dans une majorité des crimes en série. Une haine des femmes sur laquelle le drama de Netflix s’est concentré, tout en établissant deux personnages féminins solides, complexes et intelligents.

Tout d’abord, quelques chiffres pour comprendre : d’après une étude menée de 1980 à 2017, à travers plusieurs pays, on apprend que les serial killers sont des hommes dans 90,8 % des cas, et leurs victimes sont à 53,81 % des hommes et à 46,19 % des femmes. Si l’histoire a connu son lot de tueuses en série, dans la grande majorité des cas, ce sont des tueurs. Pour le psychiatre et criminologue Roland Coutanceau, auteur de Violences aux personnes, cette propension à la violence s’explique parce que l’acte de tuer se rapproche, dans bien des cas, de la jouissance sexuelle.

"Oui, les tueurs en série, c’est-à-dire les meurtriers qui tuent de façon répétitive avec un temps d’intervalle, sont majoritairement des hommes, car dans beaucoup de cas le meurtre est précédé d’une agression sexuelle. Tuer des gens dont on a abusé sexuellement est l’apanage des hommes, car il y a bien moins de femmes violeuses. Ils éprouvent sans doute le fantasme d’avoir joui de l’autre avant de le détruire et de s’en débarrasser."

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Les années d’études comportementales et d’analyses des meurtres en série ont démontré que les crimes suivent l’orientation sexuelle du tueur : 90 % d’hétérosexuels, 10 % d’homosexuels. L’agent spécial Mark Hilts, chef de l’Unité d’analyse comportementale du FBI, tire les mêmes conclusions. Il estime que le meurtre a un caractère sexuel dans 50 % des cas quand le tueur est un homme. "Le sexe peut être une motivation, mais elle s’additionne souvent à autre chose". Ainsi, les serial killers qui sont mus par des pulsions sexuelles, le sont aussi par sadisme, par le frisson que procure le meurtre en lui-même, ou la traque de sa victime, par soif de pouvoir, de contrôle…

© Merrick Morton/Netflix

Les serial killers de MINDHUNTER incarnent parfaitement cette funeste combinaison de mobiles. La haine des femmes, ou d’une femme en particulier, se glisse dans chacune des conversations qu’ils ont avec les agents Holden Ford (Jonathan Groff) et Bill Tench (Holt McCallany). Les deux spécialistes du comportement, comme les criminels qu’ils rencontrent, sont inspirés de vrais protagonistes issus de la scrupuleuse compilation de témoignages recueillis dans le livre Mindhunter, dans la tête d’un profileur, écrit par John Douglas et Mark Olshaker.

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Le charismatique et terrifiant Ed Kemper, croisé dans la série où il est interprété par Cameron Britton, est passé au crible par John Douglas dans son livre : "Le fantasme joue probablement un rôle essentiel dans le développement des violeurs et des tueurs en série, et ce dans son sens le plus large. Les fantasmes d’Ed Kemper sont nés très tôt et on y retrouve toujours un lien entre la sexualité et la mort."

Maltraité par sa mère, il a commencé très tôt à développer les critères d’un sociopathe, et son besoin de domination n’a fait que croître. Dans la série, il dit : "Initialement, je laissais les femmes indifférentes." Sauf qu’en anglais, la phrase place les femmes comme le sujet, et donc, comme les responsables : "Women were initially indifferent to me." Le fantasme d’Ed Kemper était d’abord de se venger de sa mère, en profanant sexuellement les cadavres de ses victimes, puis de se débarrasser de sa génitrice. Puisque cette dernière l’a longtemps maintenu sous son contrôle, Kemper s’est "entraîné" sur d’autres femmes, comme une macabre répétition avant le grand final.

"Nous avons remarqué qu’il est très rare que le sujet dirige en premier sa colère sur la personne qui en était la source", raconte John Douglas. Ed Kemper a tué et démembré dix femmes, y compris sa mère.

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Cette haine dirigée contre les femmes ne naît pas forcément d’une enfance traumatique. Mais les tueurs en série qui s’en prennent à elle se voient comme les victimes de ces femmes. Eux. Pas celles qu’ils finissent par tuer. L’indifférence dont parlait Kemper peut générer chez l’homme un sentiment d’émasculation qui le conduira à passer à l’acte, à "prendre sa revanche". C’est toujours une question de pouvoir, de possession, de domination, de contrôle.

© Patrick Harbron/Netflix

En permettant au spectateur de faire ce constat, MINDHUNTER malmène la masculinité, et en dévoile sa toxicité, entretenue par nos sociétés patriarcales. Même le vertueux agent Holden Ford, un jeune homme intelligent, progressiste, ouvert d’esprit, finit par mimer le comportement verbal de ses sujets. D’abord par stratégie, bien sûr, mais le doute persiste… Se force-t-il à parler des femmes comme des proies, des "traînées", pour amener son interlocuteur à se laisser aller aux confidences ? Ou éprouve-t-il un certain soulagement à parler son langage, loin de l’influence féministe de sa petite amie Debbie, jouée par Hannah Gross ?

On en vient à se demander si, dans ce modèle de couple moderne, Holden ne se sent pas, à son tour, émasculé. Debbie est intelligente, cultivée et particulièrement à l’écoute de ses désirs, quitte à lui donner des directives pour mieux la faire jouir. Pour n’importe lequel des tueurs croisés dans la série, Debbie est la quintessence de la femme libre qui sait ce qu’elle veut : une menace à leur virilité, selon eux. Il est aussi frappant de constater que c’est elle qui verbalise ce qui avait échappé à Holden : les hommes qu’il étudie sont tous motivés par une haine des femmes.

L’autre figure féminine qui semble faire de l’ombre aux deux agents, c’est la docteure Wendy Carr, jouée par Anna Torv et inspirée de la psychologue Ann Wolbert Burgess. Elle est l’esprit logique, la voix de la raison. De plus, étant lesbienne et en couple, elle est le symbole de la femme inaccessible, qu’un homme ne peut pas "posséder". Entre deux scènes où elle recadre ses homologues masculins sur les méthodes à appliquer pour recueillir les confessions des serial killers, on la voit, isolée dans la laverie de son immeuble, nourrir un chat égaré. C’est l’un des rares moments où on la voit exprimer de l’empathie, une qualité qui a longtemps été attribuée aux femmes.

Mais dans ces scènes anodines, et parce que la série est particulièrement éprouvante psychologiquement, on s’attend presque machinalement à ce qu’elle se fasse attaquer. Finalement il n’en sera rien, mais MINDHUNTER, en nous refusant les horreurs des scènes de crimes, et en nous faisant subir les récits dégradants et révoltants de ses criminels, nous a presque conditionné·e·s à l’imaginer comme une potentielle victime. MINDHUNTER ne rentre pas seulement dans la tête des serial killers, elle s’infiltre aussi dans la nôtre.

La première saison de MINDHUNTER est disponible en intégralité sur Netflix.

Par Delphine Rivet, publié le 26/10/2017

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