Rencontre avec les créateurs de Missions : "On a voulu faire un Lost dans l’espace"

L’objectif de la dernière série signée OCS est ambitieux : redorer le blason de la science-fiction à la française. Ses créateurs prennent la parole pour expliquer leur démarche et faire une déclaration d’amour à Damon Lindelof.

À l’heure où l’univers de Star Wars se développe de manière tentaculaire, où les super-héros Marvel s’envolent vers l’espace avec les Gardiens de la Galaxie, où Star Trek connaît une seconde vie et les cinéastes américains empilent les productions cosmiques, le monde du petit écran se retrouve bien en manque de séries de science-fiction. CBS a raté son coup avec Extant en 2014, Syfy ne prend plus trop de risque depuis Defiance et The Expanse n’a pas la couverture médiatique et publique qu’elle mérite. Alors pourquoi les auteurs français ne tenteraient pas de s’immiscer dans ce genre sous-exploité ?

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OCS et Empreinte Digitale ont parié sur un projet ambitieux et au budget limité pour redorer le blason de la SF à la française. La même année que le très attendu Valérian de Luc Besson, la chaîne s’apprête à diffuser la série Missions, où des spationautes européens se crashent sur Mars et découvrent rapidement que la planète rouge est loin d’être restée déserte tout ce temps. Aventures, explorations, mystères en pagaille… Missions est un joli concentré d’hommages aux oeuvres de science-fiction, qui suit le schéma narratif sinueux et intriguant de Lost. La série peut déjà se targuer d'avoir remporté le Prix A.C.S. Découverte lors du dernier Festival Séries Mania. 

Ses créateurs Ami Cohen et Julien Lacombe (Derrière les Murs) ont vu le jour en pleine explosion de la pop culture. De Star Wars à Interstellar en passant par Alien, ils ont finalement trouvé le format parfait pour réaliser leur rêve et pondre une série de SF qui tient la route. Rencontre avec ces passionnés du troisième type.

Biiinge | Était-ce difficile de présenter un projet aussi ambitieux que Missions à une chaîne française ?

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Ami Cohen | Pas tant que ça finalement. OCS est venue nous trouver et nous a proposé le format série. On ne s’est pas posé de questions et on a foncé. Lorsqu’on a fini la série, on n'avait aucune idée de sa réussite. On pensait même que les gens allaient nous cracher dessus. Au final, les retours étaient très bons et on a respiré un grand coup. Même les enfants ont adoré ! [rires].

À quoi tient la réussite de la série selon vous ?

Ami Cohen | On a beau être dans le genre SF, Missions mélange l’aventure, la comédie, le drame… Le débat qui a duré le plus longtemps lors de l’écriture était sur le ton qu’on voulait donner à la série. Et finalement, on s’est dit que le ton prendrait son inspiration dans le travail de Spielberg. On part d’un truc horrible à la Jurassic Park, un peu fin du monde, mais à aucun moment tu ne tombes dans l’horreur ou à l’inverse dans la comédie. Je pense qu’on a trouvé le juste milieu entre légèreté et intensité dramatique.

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Était-ce un rêve pour vous de réaliser une œuvre de science-fiction ?

Julien Lacombe | À mon avis, il n’y a pas un seul réalisateur à Paris qui n’a pas envie de faire son objet SF. C’est juste qu’on se l’interdit. Tout ça à cause des idées préconçues type "on n’a pas le budget" et "c’est un truc d’Américains". Mais pour Missions, les planètes se sont alignées. Personnellement, j’en ai toujours rêvé. Je me suis lancé dans le cinéma parce que j’aimais la science-fiction.

À dix ans, j’ai lu mon premier bouquin de SF et ça a changé ma vie. J’aimais aussi beaucoup les œuvres de Jules Verne, qui restent de la science-fiction française. Alors de pouvoir en faire, même avec des moyens limités, c’est magnifique.

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©️ Empreinte Digitale

Comment et où avez-vous puisé votre inspiration pour recréer l’espace ?

Julien Lacombe | Les scènes dans l’espace sont entièrement reconstituées en 3D. Quand on a commencé à parler des effets spéciaux, mes souvenirs du premier Star Wars sont remontés dans mon esprit. À l’époque, George Lucas utilisait principalement des maquettes pour les vaisseaux qui faisaient jusqu’à 15 mètres de haut ! Ça me faisait fantasmer. C’était un peu comme voir un gamin s’éclater avec ses jouets. Du coup, on est allé voir un maquettiste pour Missions, mais le prix était exorbitant. Au final, on a fait une seule maquette pour le rover [astromobile en VF, ndlr].

Comme je le disais, on a décidé de partir sur du full 3D avec des plans de caméra très lents, champ, contrechamp, plans larges, etc. C’est pas plus mal, car les cinéastes américains utilisent des mouvements de caméra délirants, où la caméra passe entre les vaisseaux et virevolte. Je trouve que ça t’écarte de la crédibilité (sic). Chez Nolan, les mouvements sont plus réalistes. Il utilise aussi des maquettes même si la 3D reste importante dans son cinéma. Du coup, tu sens le poids de la caméra dans l’espace. Je trouve que c’est une manière très humble de le filmer.

Quel est votre plus beau souvenir du tournage ?

Ami Cohen | Au mois d’août, on est parti deux jours en van au Mont-Blanc. On s’est levé à 5 heures du matin, en portant à la main les costumes, les casques et les caméras pour aller tourner pendant 3 à 4 heures dans un décor magnifique. C’était dur, il faisait terriblement froid, mais c’était magnifique. On était à une altitude de 2 800 mètres ! L’aventure était très chouette, mais on a dû tourner rapidement, ce qui est un peu frustrant. Ça reste une expérience incroyable.

Comment on crée une série chorale comme Missions, en accordant de la profondeur d’écriture à chaque personnage ?

Julien Lacombe | C’est assez compliqué de trouver à boire et à manger pour chacun. Il faut trouver une forme d’équilibre, surtout dans un huis clos comme le nôtre, où certains personnages n’ont aucune raison d’apparaître dans certaines scènes. Et d’un côté, il faut les montrer souvent à l’écran pour créer de l’affect chez le spectateur. Parfois, au moment du tournage, il nous a fallu faire des choix difficiles quitte à sacrifier des passages importants écrits au préalable.

Ami Cohen | Les personnages ont été construits de sorte à répéter des archétypes bien définis. Yann Bellocq (Jean-Toussaint Bernard) représente la raison, le mec flippé qui veut absolument rentrer sur Terre tandis que William Meyer (Mathias Mlekuz) est le gars cynique un peu à côté de la plaque. Si ces deux personnages sont plus tranchés dans l’écriture, Simon Gramat (Clément Aubert) permet de contrebalancer, car il se situe entre les deux et accepte ses responsabilités en tant que commandant et meneur d’hommes.

Julien Lacombe | Notre petit plus, c’est d’avoir parlé des relations sexuelles dans l’espace. C’est un sujet tabou, même s’il se dit que des Russes auraient eu des relations sexuelles quand ils sont restés plusieurs mois en orbite. Ce sont des rumeurs, mais normalement ça n’a jamais existé. C’est une anecdote, certes, mais ça rend la série beaucoup plus humaine et réaliste.

Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais les sous-mariniers, qui vivent plusieurs mois de suite sous la flotte, avaient toujours refusé de prendre des femmes à bord. Imaginez un peu la chose : trois nanas pour cinquante gars en rut, ça aurait été l’enfer ! Mais dernièrement, les mentalités ont évolué et ils ont ouvert les sous-marins aux femmes. Et il ne s’est rien passé : pas de viols, pas de harcèlements. Même en tant qu’auteur masculin, la parité des personnages dans Missions était importante pour nous. De toute manière, une histoire faite uniquement par des hommes et pour des hommes, c’est toujours très chiant [rires].

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©️ Empreinte Digitale

C’est pour cette raison que vous avez choisi une femme, Jeanne, plutôt qu’un homme comme héroïne ?

Julien Lacombe | Je l’explique un peu inconsciemment, car c’est venu très naturellement. On sent qu’il y a une forme de raison chez l’être féminin contrairement à la testostérone de l’homme. On est moins dans la compétition permanente avec les femmes, on est dans quelque chose de plus raisonnable. D’ailleurs, les sociétés matriarcales sont souvent plus apaisées que les sociétés patriarcales qui sont dans l’avidité, la quête de nouveaux territoires, etc.

Et puis, c’est notre côté Luc Besson. Enfant, on a été bercés par Nikita et Le Cinquième Élément. Des films qui développent un personnage féminin très fort. On a été séduits et on voulait éviter un truc façon Gardiens de la Galaxie.

Peut-on voir dans les personnages de Jeanne et de Komarov un couple façon Adam et Ève, prêts à rebâtir une civilisation ?

Julien Lacombe | Oui, c’est une bonne interprétation. Le récit de Missions est très religieux. Je le qualifierais même de christique. C’est-à-dire qu’on a un messie qui connaît toutes les réponses concernant les maux du monde. Mais quelle est son origine ? Comment a-t-il obtenu ce pouvoir ? Plus on reste mystérieux, plus on reste dans l’ordre du messie. Et le messie, on ne discute pas ses pouvoirs, point.

Une de nos références reste Le Héros aux mille et un visages de Joseph Campbell, qui a inspiré Star Wars et compagnie. D’une certaine manière, ce livre s’inspire également du récit religieux antique, type perse. C’est de l’ordre de la métaphore, du parcours initiatique de l’humain et de toutes les réponses qu’il cherche. C’est l’idée de se rassurer sur sa condition humaine, sur le but à atteindre et sur le sens de la vie. C’est peut-être pour cette raison que la série résonne différemment pour certains spectateurs, par rapport à ces problématiques religieuses où on arrive à dépasser le cadre du récit d’aventure traditionnel.

"Le récit de Missions est très religieux. Je le qualifierais même de christique."

La série pose-t-elle la question de l’immortalité ?

Julien Lacombe | Oui, elle pose la question de l’immortalité, de sa concrétisation. Deviendrons-nous immortels par le biais de la biologie, de l’informatique ? Personnellement, je pense qu’on y va. Quand je suis né, les ordinateurs venaient juste de naître, les gens tapaient encore à la machine et en l’espace de quelques décennies, tout le monde a fait de l’ordinateur un objet du quotidien.

Le futur ressemble clairement à la science-fiction. Bientôt, on remarquera combien c’est chiant de regarder constamment un écran et on se fera poser des implants, comme dans un épisode de Black Mirror. Ces implants intégrés permettront par exemple de suppléer notre mémoire. On va vers une sorte de fusion entre l’informatique et l’humain. Peut-être que ça prendra quelques décennies, voire un siècle ou deux, mais où ça va nous emmener ? Sera-t-on encore humain ? Dans Missions, c’était des questions existentielles qui nous importaient.

Comme la science-fiction se rapproche toujours plus de la réalité, est-il difficile de dégager des thématiques SF innovantes ?

Julien Lacombe | C’est vrai d’une certaine manière. Ça me fait penser au mec du Gorafi qui ne savait plus quoi écrire sur la campagne présidentielle parce que la comédie avait finalement rejoint la parodie. Pour les auteurs, c’est un peu le même problème. C’est difficile d’être innovant, alors on s’approprie des thématiques dans l’air du temps comme la post-humanité, l’évolution de la planète, l’encodage de l’ADN… Tout ça existe déjà d’une certaine manière, Science & Vie en parle tous les jours. Je peux t’en parler, je suis abonné [rires].

Avec Missions, on n’a pas tellement innové dans le genre SF, mais on a tenu à ancrer tous ces sujets dans un univers relativement réaliste. On n’est pas dans la science-fiction complètement démente avec des extraterrestres et autres créatures.

Ami Cohen | La science-fiction rebondit toujours sur l’actualité. En ce moment, tout le monde a les yeux braqués sur Mars, on découvre de plus en plus d’exoplanètes… Il se passe plein de choses et on trouvera toujours un moyen de rebondir à travers la SF.

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©️ Empreinte Digitale

Doit-on voir à travers l’entreprise Zillion [la société ultrariche à l’origine de la mission sur Mars, ndlr] une critique des grandes multinationales de notre époque ?

Julien Lacombe | Je pense que Goldstein, le patron de Zillion, est un vrai personnage de science-fiction. En réalité, tous ces entrepreneurs type Elon Musk bossent sur des projets de SF qui dépasseront bientôt la réalité. Prenez en exemple Sergey Brin [le cofondateur de Google, ndlr]. Il a investi énormément d’argent dans des sociétés de séquençage génétique et génie génétique parce qu’il se sait porteur d’un gène qui pourrait un jour lui être fatal. Donc il a envie de se sauver.

D’une certaine manière, on a très légèrement poussé les curseurs avec Goldstein. Je ne considère pas cet aspect comme une critique puisque c’est le monde vers lequel on va. C’est un monde où Elon Musk et non un pays comme les États-Unis prévoit d’aller sur Mars. Les multinationales ont des moyens d’États, elles font des centaines de milliards de chiffre d’affaires et ne paient plus d’impôts. Je trouve ça assez hallucinant.

On ressent une grande inspiration "lostienne" et du travail de Damon Lindelof dans Missions. Quel rapport entretenez-vous avec le showrunner et son travail ?

Julien Lacombe | La première fois que j’ai regardé Lost, j’ai trouvé ça complètement dingue. Le mystère était tellement maîtrisé, on avait toujours la sensation d’être proche de sa résolution. Les gens se ruaient sur Internet pour débattre des théories et chercher des solutions. Lors de la première saison, mes potes me disaient tous les jours : "Putain, j’ai trouvé un nouveau site explicatif !" C’était complètement dingue. Ce plaisir pour le mystère ressenti par les fans de série, nous avons voulu le retranscrire dans Missions. Donc clairement, on a fait une espèce de Lost dans l’espace.

Même si on n’est clairement pas au niveau des Américains, on a fait une belle tentative en France. On est des artisans, on a fait la série en s’inspirant des gens qui ont plus de savoir-faire et de moyens que nous. On savait qu’on abordait Missions avec beaucoup d’humilité. Nos références sont assumées et Lost représente pour nous la sainte trinité de la série. Après, j’avoue qu’ils ont fini par me perdre [rires]. Il faut éviter de tirer les choses en longueur et savoir clore une histoire.

Ami Cohen | Pour l’anecdote, on a envoyé le premier épisode à Damon Lindelof et une scène en particulier où un personnage utilise les chiffres de Lost pour une blague [4 8 15 16 23 42, ndlr]. Il nous a répondu par e-mail combien il était heureux de regarder cet hommage, qu’il pouvait mourir heureux sachant que Lost avait marqué les esprits.

Et il a raison, car Lost a changé ma perception des séries. Avant, on les regardait à la téloche ou en DVD sans trop s’en soucier. Mais quand Lost est arrivée, je restais devant mon écran jusqu’à 5 heures du matin et j’en redemandais encore.

Et justement, vous savez où finira Missions ?

Julien Lacombe | Nous avons une fin. Évidemment, on a quand même l’ambition de faire quelques saisons supplémentaires. On sait ce qu’on veut raconter, on sait où on va, qu’on peut partir sur des détours. On ne s’interdit pas de se surprendre au cours de l’écriture. La deuxième saison n’est pas finalisée, mais on connaît déjà les grandes lignes directrices.

Ami Cohen | Attendez-vous à être surpris avec la saison 2. À la fin de la première, vous verrez que de nombreux mystères ont été résolus pour mieux en ouvrir d’autres. Et comme les retours sont bons, on se dit qu’il faut s’infliger une pression supplémentaire pour être encore meilleurs à la prochaine. Désormais, les spectateurs ne seront plus aussi surpris par l’espace, par Mars, par le côté SF à la française. Il faut trouver un nouveau moyen de les épater.

Julien Lacombe | C’est vrai qu’on tient à répondre à toutes les questions posées. Quant aux mystères, nous éviterons de tous les révéler, car la réponse est souvent déceptive et apportée de manière trop prosaïque. C’est comme dans un film de fantômes : tu as peur du fantôme, on te le montre en plan large et le film devient pourri. L’explication "à la Scooby-Doo" où tu révèles toutes les ficelles du récit ne m’intéresse pas. C’est comme un iceberg, il faut montrer une partie de la solution pour que le spectateur fasse travailler son imagination.

La première saison de Missions est diffusée sur OCS City tous les jeudis à partir du 1er juin.

Par Adrien Delage, publié le 01/06/2017

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