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Mr. Robot, la série surprise que personne n'attendait

La série Mr. Robot, dont la première saison vient de se terminer sur USA Network, est déjà l'un des plus gros succès critique de l'année aux États-Unis. Chronique d'une série que personne n'attendait.

Hello, friend.

La voix pâteuse, lointaine, émanation d'un écran noir, nous interpelle. C'est celle d'Elliot Alderson (Rami Malek), jeune hacker aussi génialement doué que psychotique qui vient, en quelques secondes, de défoncer le quatrième mur à coups de pompe. Et de nous tirer par le col, sans prévenir, dans le terrier conspirationniste de Mr. Robot, série diffusée depuis le 24 juin sur USA Network qui vient de réussir, en dix épisodes haletants et un finale à tomber par terre, de passer du statut de curiosité à celui de sérieux prétendant aux prochains Golden Globes.

Réalisée par l'anonyme Sam Esmail, Mr. Robot suit donc Elliot, consultant en sécurité informatique. Paranoïaque, fuyant et solitaire, il mène une double vie de hacker-justicier, démasquant des pédophiles et espionnant son entourage pour éviter d'avoir à le connaître IRL.

Avec l'aide de l'énigmatique Mr. Robot (Christian Slater), d'une équipe de nerds chevaleresques réunie sous la bannière « FSociety » et d’une mystérieuse entité chinoise (la Dark Army, des Anonymous vraiment dangereux), le hacker révolutionnaire va tenter de détruire E Corp, le plus gros conglomérat financier du monde (allégorie du néo-libéralisme mondialisé que tout le monde, y compris ses propres patrons, surnomme « Evil Corp »), au nom de la justice et de la liberté des peuples oppressés par le grand Satan capitaliste des 1% en Rolex.

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Elliot Alderson (Rami Malek), personnage principal de Mr. Robot (Capture d'écran de la série Mr. Robot)

Un pitch éculé, déjà pondu par des millions de lycéens après leur premier visionnage enfumé de Fight Club, au manichéisme si grossier qu'il en devient attendrissant. Lorsque l’on y ajoute Christian Slater, emblématique rescapé des années 90, on est tout à fait en droit de lancer le pilote du bout de l'index, sceptique, en se jurant qu'après celle-là, on ne nous y prendra plus. Trop tard. C'est là, dans cette première illusion de facilité, que Mr. Robot débute sa partie de bonneteau et dévoile, en quelques scènes, une densité aussi phénoménale qu'insoupçonnée.

"This is what a revolution looks like"

L'intrigue, à mesure qu'elle s'étoffe, prend des détours inattendus, multipliant les ramifications et révélant une galerie de personnages ambivalents. Outre la performance hallucinée de Rami Malek, dont un seul regard face caméra est un judas ouvert sur la folie, les seconds rôles, qui deviennent temporairement le centre de l'attention, sont remarquables d'épaisseur.

Ledit Mr.Robot (Christian Slater), tout droit sorti d'un roman de Chuck Palahniuk, bardé d'idéologies binaires à la "eux contre nous", pousse Elliot à utiliser ses pouvoirs de hacker pour réaliser ses fantasmes révolutionnaires; Tyrell, un employé d'E Corp, prototype de l'American Psycho, les dents tranchantes camouflées derrière une façade angélique; et Angela (Portia Doubleday), l'amie d'enfance d'Elliot, toute en tailleurs et en blondeur, fausse gentille en quête permanente de justice.

Tyrell, l'un des personnages marquants de Mr. Robot

Tyrell, l'un des personnages marquants de Mr. Robot (Capture d'écran de la série Mr. Robot)

Tous évoluent dans une zone grise permanente, souvent forcés d'aller à l'encontre de leurs propres valeurs. Au risque de se perdre en chemin. Au début de la saison, Mr.Robot/ Slater sert à Elliott une soupe philosophique réchauffée qui résume le monde à "des 1 et des 0", chacun devant un jour choisir son camp. La réalité est infiniment plus nuancée : le hacker a ses raisons que la raison ignore.

À travers le fil rouge de la première saison (Elliot et son équipe d'anars bien intentionnés parviendront-ils à provoquer la salutaire Apocalypse informatique ?), Mr. Robot nous propose deux réflexions simultanées. La première, tangible, politique, sur la nature du pouvoir et l'identité de ses véritables détenteurs. La seconde, à travers la chevauchée névrotique d'Elliot, sur notre rapport à la réalité, jalonnéE d'interférences et de distractions.

La série de Sam Esmail, qui nous prend sans cesse à témoin, se permet même par la voix d'Elliot de douter ouvertement de notre capacité critique. Et nous offre le mode d’emploi d'une révolution. Un concept à double fond, dont les frères Wachowski avaient parfaitement saisi l’ironie en clôturant la trilogie Matrix. Quelles perspectives ouvre vraiment, au fond, une révolution ? Qu’advient-il une fois les feux de joie consumés, une fois les tours d’ivoire abattues ? Quelle espece d'herbe s'épanouit le mieux sur les jacheres du chaos ? La réponse de Sam Esmail se dissimule derrière le générique final de la saison.

Esthétique léchée et bande-son grandiose

Au-delà du fond, ambitieux et original, Mr. Robot, c’est une réalisation innovante et soignée. La série parvient, en quelques choix de plans radicaux, à définir clairement son cahier des charges sonore et visuel (à la manière, dans un autre style, de l'acidulée Utopia).

Les personnages de Sam Esmail glissent, fantomatiques, dans un New York de verre et d'ombre que Nolan n'aurait pas renié, le plus souvent écrasés par des plans larges dans de longs et élégants travellings ou, à l'inverse, auscultés dans le détail par une caméra nerveuse et inquisitrice. Quand la voix chevrotante d'Elliot, fil d'Ariane emmêlé, se tait, c'est pour laisser place à de grandes séquences musicales mettant en valeur une BO grandiloquente. L'identité est bien là, jusqu'au générique introductif, rigoureusement itéré à chaque épisode mais transposé dans des situations différentes.

Tout comme ces innombrables détails disséminés à chaque épisode, la symétrie parfaite des plans, récurrente, ne doit rien au hasard. L'univers visuel de la série reflète le paysage psychique de son héros, obsédé par l’architecture des réseaux d’information : labyrinthique, fantasmagorique et pourtant rigoureusement agencé. Une façon d'avertir le spectateur que les créations d'un malade mental, qui plus est doté d’un sens aigu de l’observation, peuvent parfois être de parfaites contrefaçons de la réalité.

L'empire de l’illusoire

Au fil des épisodes, la série parvient subrepticement à nous ôter notre encombrante rationalité. On plonge alors avec avidité dans l'odyssée autodestructrice d'Elliot, sans plus nous soucier d'en discerner la part d'hallucination. A la vieille ficelle de l'imitation du réel, Mr. Robot oppose un subtil travestissement de l'illusion, bien plus désorientant.

Une inversion des référentiels qui culminera dans les derniers instants de la saison avec un monologue saisissant, prélude à l’inévitable twist de clôture. Comme Fincher avant lui, Esmail dresse le procès en diffamation de la réalité et légitime les actes insensés de son héros : si tout n’est que mensonge, trompe-l’œil et chevaux de Troie, la folie a au moins le mérite de la cohérence.

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Christian Slater, aka Mr. Robot (Crédit Image : Mr. Robot)

Par son ambition, son réalisme implacable et sa capacité à retomber sur ses pattes malgré les zones de turbulences scénaristiques, Mr. Robot a la carrure des grandes séries contemporaines (Breaking Bad ou True Detective, pour ne citer qu’elles).

Comme la dystopique Black Mirror, sa réactivité, qui confine au prémonitoire (la ressemblance trop grande entre l’épisode final et un fait divers tragique du mois d’août a poussé la chaîne à repousser sa diffusion d’une semaine), ne laisse pas d’autre choix que de s’interroger : a-t-on, déjà, troqué la liberté contre la promesse de l’insouciance ? L’activisme informatique est-il le seul espoir de sursaut d’une conscience globale somnolente ?

Chaque épisode laisse, après visionnage, la drôle de sensation d’avoir entrevu, l’espace de 45 minutes, une sorte de vérité jusque-là cachée sous un coin de tapis. Alors on regarde à nouveau, plus attentivement, pour se convaincre que l’on n’a pas rêvé. Et la voix vacillante d’Elliot se remet a résonner. Un peu plus distinctement.

Par Thibault Prévost, publié le 05/09/2015

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