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Osmosis, le jeu de l'amour sans le hasard

La web-série française Osmosis, format court en dix épisodes diffusée cet été sur Arte, est aussi innovante dans l'idée que limitée dans son exécution.

 

 

Le 23 août dernier, en pleine torpeur estivale, Arte sort sans prévenir Osmosisune curieuse web-série d'anticipation en dix pastilles de six à dix minutes qui fleure bon l'anticipation et les questionnements technologiques. Le format est innovant, les thématiques contemporaines, les premières images convaincantes et, cerise sur la marinière, le projet est garanti made in france. Cocorico ! On s'y met tout de suite.

Nous sommes en 2019. Thomas Melville, un entrepreneur french tech charismatique et ambitieux, a révolutionné les relations amoureuses. Son application, Osmosis, garantit à ses utilisateurs de trouver l'âme soeur avec, tenez-vous-bien, 90% de réussite. Avec un tel avantage de départ, Osmosis a bouffé tous les autres réseaux sociaux et les Français se baladent maintenant en permanence avec une sorte de serre-tête lumineux calé sur les tempes pour communiquer."N'ayez plus peur d'aimer", proclame fièrement le Cupidon algorithmique, car les effets secondaires de la maladie d'amour ont enfin été éradiqués. Vraiment?

Paul Melville, graphiste et petit frère de l'entrepreneur à succès, est avec Elsa depuis quatre ans, grâce à Osmosis. Ils sont sur le point de se marier, la vie du jeune couple semble s'engager sur la voie ferrée de la vie à deux. Mais voilà, Paul pense à son ex, Elisabeth, connue avant que l'application miraculeuse ne lui dégotte sa remplaçante...et disparue sans laisser de traces. Et s'interroge: si tout cela n'était finalement qu'artificiel ?

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L'amour, l'arbre qui cache l'enfoiré

Rapidement, on réalise ce qu'Osmosis a de rare dans le paysage des séries françaises, actuelles comme passées. La réflexion qu'elle propose sur la technologie dépasse le vieux clivage réalité/virtuel, rendu obsolète par les réseaux sociaux, pour s'intéresser aux enjeux à venir : protection des données privées, utilisation du big data, toute-puissance de l'algorithme et transhumanisme. Et le fait en utilisant un langage moderne, bien qu'encore un peu trop stéréotypé par moments, qui résonne parfaitement dans l'actualité.

Au fil des épisodes, extrêmement denses, la série s'assombrit et quitte progressivement la triviale question de l'amour pour s'enfoncer dans une critique sociétale plus large et bien plus flippante, faisant intervenir des protagonistes vaguement familiers et basculant toute entière dans le thriller d'investigation. Selon les épisodes, Osmosis nous présente Julien Neige, un Julian Assange de contrefaçon, une jeune blogueuse d'investigation disparue, Elisabeth Woodward -référence à Bob Woodward, le journaliste du Watergate- et Harmony, hackeuse badass probablement imaginée par ses auteurs après la lecture de Millenium.

A mesure que le mystère se dissipe, c'est le personnage de Thomas Melville (Thomas van Beveren) qui cristallise les questionnements : transhumaniste convaincu, le jeune PDG joue au docteur Frankenstein avec sa mère, atteinte d'Alzheimer. Il est sincèrement persuadé que ses gadgets connectés pourront un jour la guérir. Et révèle bientôt la véritable ambition de son programme, plus proche de Matrix que de Tinder, qui stocke et contrôle de l'information privée. Sans demander la permission.

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Imparfaite mais encourageante

Servie par une réalisation soignée et une idée originale en béton, Osmosis séduit par sa plastique. Le parti pris esthétique fort, les cadres élégants, la photographie soignée et le format compressé en font un objet visuel excitant, curieux et unique en France. C'est peut-être là tout le problème, car pour une série présentée ça et là comme la petite cousine hyperactive de Black Mirror, Utopia, Mr.Robot ou Real Humans, on est encore loin du compte, notamment car les personnages secondaires sont caricaturaux à l'extrême.

Le Julian Assange français parano longe les murs dans son imper à col relevé; la journaliste tenace disparaît "parce qu'elle en savait trop"; la hackeuse, forcément gothique, forcément lesbienne et forcément motarde n'a "pas un mec mais un punching-ball". Et s'inscrit magnifiquement dans la triste lignée des personnages de hackers marginalisés, perpétuant cette idée poussiéreuse que les talents informatiques sous-entendent obligatoirement la déviance sociale.

Tournée en onze jours avec un budget austère, Osmosis demande évidemment une certaine dose de bienveillance. Oui, la série est imparfaite, mais n'en reste pas moins une excellente nouvelle pour la création gauloise. Ne faisons donc pas la fine bouche et distribuons les encouragements. Plutôt que de s'attarder sur le côté souvent caricatural de ses acteurs, le manque d'épaisseur de ses personnages (à l'exception notable de Thomas Melville, qui porte l'intrigue sur ses larges épaules) ou le côté parfois convenu des dialogues, saluons plutôt le risque pris par Arte de diffuser un prototype de série et la ténacité et l'inventivité des trois créateurs d'Osmosis Gabriel, Louis et William Chiche, qui sont parvenus à leurs fins avec des moyens dérisoires.

Et espérons les retrouver sur un prochain projet, avec un budget plus conséquent et, surtout, plus de temps pour se permettre la méticulosité nécessaire à toute grande série. "En France on n'a pas de pétrole mais on a des idées", fanfaronnait le gouvernement dans les années 70. C'est aussi vrai, et tout aussi frustrant, dans le monde des web-séries hexagonales.

Par Thibault Prévost, publié le 05/10/2015

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