Penny Dreadful : retour sur trois saisons aussi envoûtantes que tourmentées

Sublime, elle l’était sans le moindre doute. Torturée comme son héroïne, Penny Dreadful aimait jouer sur la dualité de ses personnages et de son univers gothique et victorien. Malgré un final précipité et maladroit, la série de John Logan continuera de nous hanter encore longtemps.

Une fin en demi-teinte

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© Showtime

Le dernier épisode (en fait, un double-épisode), qui, comme on l’a appris ensuite, serait aussi le dernier de la série, a laissé un goût amer. Et pas seulement parce que Penny Dreadful faisait ses adieux. Le choix de garder cette annonce secrète jusqu’au bout émanait du showrunner et créateur, John Logan, qui voulait conserver l’effet de surprise du caractère définitif de ce final.

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Il nous laisse à la fois un sentiment de cycle qui se termine, mais aussi celui d’une répétition. Celle-ci est renforcée par le fait que la première bataille de Vanessa Ives (envoûtante et envoûtée Eva Green) et ses camarades contre l’entité maléfique, qui s’avère être Dracula (Christian Camargo), n’est séparée que par une saison de l’affrontement ultime entre lui et nos héros. L’effet miroir fonctionne, mais il a tout de même ses limites.

Les personnages introduits cette saison, ou d’autres, laissés sur le carreau, ont été rassemblés en catastrophe, telle une Ligue des gentlemen extraordinaires improvisée : Jekyll (Shazad Latif), dont la seule transformation notable est celle qui marque son changement de son nom ; Victor (Harry Treadaway), dont la trajectoire s’est jouée en marge de celle de Vanessa, croisé au détour d’un couloir de l’asile, qui se joint à l’équipe au pied levé .

Catriona (Perdita Weeks), sorte d’incarnation guerrière à mi-chemin entre Buffy et Blade, dont la manière de se battre, l’allure, la tenue vestimentaire, paraissent bien trop modernes pour l’époque et brisent, de fait, la constante atmosphère gothique dans laquelle a baigné la série. Elle nous rappelle les remakes trop contemporains pour leur bien des contes qui pullulent au cinéma depuis quelques années, des franchises dont la trame est surtout un prétexte pour inclure des scènes d’action ou de kung fu, comme Hansel et Gretel : Chasseurs de sorcières.

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Ce "Scooby Gang" qui se ligue contre le mal pour contrer l’apocalypse pourrait être un moment fun… mais les différents protagonistes ne semblent pas toujours à leur place.

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© Showtime

Quant au grand méchant de la série, Dracula, celui qui devait trouver son apogée dans cette dernière scène, fait carrément de la figuration, une fois passée la longue et délicieuse phase de séduction avec Vanessa.

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Pire encore : l’absence quasi totale de Vanessa, très passive au moment culminant de sa lutte contre le Mal, dans ces deux derniers épisodes. Il y a quelque chose de beau, mais aussi de problématique dans sa mort. De beau parce qu’en confiant la lourde tâche à Ethan (Josh Hartnett) d’en finir, c’est autant un geste d’amour que de renoncement.

Ses convictions religieuses lui interdisent de se suicider, mais avec cet acte de miséricorde, Ethan la dépossède de son martyre. L’acte héroïque, celui qui met fin à l’apocalypse, est désormais autant le sien que celui d’Ethan.

La figure mythologique du loup-garou, pourtant bien exploitée durant le cours de la série et en particulier dans cette ultime saison, n’avait ici pour seule raison d’être que de mettre un terme à l’apocalypse. Ethan, ou plutôt la bête qui sommeille en lui, était l’antidote. Pourtant, au paroxysme de l’épisode, il n’est qu’un homme amoureux avec un revolver. Sa condition de loup-garou, d’élu, sa monstruosité, n’ont finalement rien à voir avec le fait qu’il sauve le monde.

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Il le fait, d’ailleurs, sans que Dracula ne lui barre la route. On n’aura pas, comme des siècles de littérature fantastique le laissaient pourtant présager, d’affrontement ultime entre le loup-garou et le vampire. Ce serait presque décevant si Penny Dreadful ne nous avait pas habitués, durant trois saisons, à casser les codes de la culture victorienne.

Fureur gothique et poésie moderne

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© Showtime

Dans cet hommage au genre de l'horreur, Penny Dreadful a fait une démonstration sans faille, tout en détournant les codes. Son héroïne gothique, Vanessa Ives, qui navigue entre le péché et la vertu, est autant une demoiselle en détresse, que l’incarnation de la puissante sorcière.

Cette dualité est l’un des tropes caractéristiques de ces monstres qui ont peuplé les fameux « penny dreadfuls », ces feuillets de littérature indigente échangés sous le manteau au 19e siècle. La série y ajoute une touche de modernité qui vient s’immiscer dans les personnalités de ses protagonistes.

Victor Frankenstein et son "god complex", est en fait un simple mortel, pathétique et névrosé, qui, au lieu d’admettre ses propres problèmes, tente de "réparer" ses propres créations. Mais John Clare (Rory Kinnear) et Lily (Billie Piper), contrairement au monstre du roman de Mary Shelley, s’émancipent de leur maître, survivent, et n’ont pas à nous prouver qu’ils sont, finalement, tout aussi humains que lui.

Lily, justement, brise non seulement ses chaînes qui la retenaient auprès de Victor mais prend rapidement de la hauteur. Embrassant sa soudaine immortalité, elle brandit son passé en tant que Brona, la prostituée tuberculeuse, comme un appel à se soulever. "Rise up !" ordonne-t-elle aux femmes qu’elle recrute.

Cette armée d’insoumises fait valser le cliché de la prostituée à genoux pour créer une figure exacerbée d’une certaine forme de féminisme. Plus vindicatives que les suffragettes, plus sanguinaires aussi, ces misandres ne font que tolérer la présence de Dorian.

Celle que Victor, roi du mansplaining (une façon d'expliquer les choses aux femmes avec condescendance et paternalisme), essaiera de dompter jusqu’au bout, a mis son créateur à ses pieds, sans sacrifier quoi que ce soit de sa personne, et a laissé Dorian contempler une nouvelle fois sa propre solitude incarnée par son légendaire portrait.

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© Showtime

Durant ces trois saisons, deux grandes entités maléfiques s’opposent et se disputent les faveurs de Vanessa Ives : Satan, qui en a après son âme, et Dracula, qui veut posséder son corps. Une version victorienne du complexe du vestiaire où deux mâles alpha marquent leur territoire. Vanessa se rend, mais selon ses termes. Avec Dracula, d’ailleurs, elle ne s’offre pas totalement, ne se soumet à personne.

"Je veux vous servir" lui dit-il, "je veux que vous soyez enfin vous-même". À l’ultime question de Dracula "M’acceptez-vous ?", elle répond "Je m’accepte… moi". Il est même plus facile, pour elle, de céder son corps. Son âme, elle, restera intacte et c’est dans ce trait de caractère que notre héroïne trouve toute sa force.

Mais sa capitulation déclenche aussitôt l’apocalypse. Le bonheur de Vanessa est toujours corrompu et aussitôt puni. La bataille infernale que se sont livrés les deux frères, Satan et Dracula, verra sa conclusion dans un épisode époustouflant, en huis clos, et qui ne compte que trois personnages à l’écran.

Les "bottle episodes", ces capsules figées dans le temps

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© Showtime

La plus grande réussite de Penny Dreadful, au-delà de son univers riche, son imagerie victorienne, ses rues brumeuses et ses personnages complexes, ce sont ses "bottle episodes". Des partitions hors du temps, qui sont systématiquement des flashbacks, des souvenirs de Vanessa. Ceux-là sont marqués par des traumatismes, fondateurs de sa personnalité.

Le premier revenait sur le péché originel : ce moment où Vanessa a convoité le fiancé de sa meilleure amie, Mina. Les conséquences ont été terribles pour la jeune femme et ont mis son âme à prix. Pour survivre, celle qui était alors considérée comme une putain, a dû se murer dans la vertu et devenir une sainte. De quoi attirer encore plus l’attention de Satan et Dracula, qui ne cesseront dès lors de la harceler et de vouloir la corrompre.

Le second a vu la métamorphose de Vanessa. De victime impuissante d’une condition qui la dépasse, et pour laquelle elle a été désavouée et internée, elle devient une sorcière qui apprend à se protéger. C’est désormais une femme en colère qui a assisté à l’exécution atroce de son mentor, une avorteuse victime de l’ignorance de ses contemporains, et qui a désormais les armes pour protéger son âme des assauts du Mal. Blessée, encore, mais toujours debout.

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© Showtime

Le dernier en date est exemplaire dans sa maîtrise de l’écriture dramatique. Vanessa, sous l’hypnose du Dr. Seward (interprétée, comme pour l’avorteuse, par l’intense Patti Lupone), se replonge dans ses souvenirs traumatiques du temps où elle était internée. Son seul visiteur était alors son gardien, qui entrait et sortait pour lui apporter sa nourriture ou l’emmener à ses séances de "thérapie".

De thérapeutiques, elles n’ont en fait que le nom. Les méthodes de l’époque se rapprochent plus de la torture que de la recherche de guérison. Mais nous ne voyons pas tout cela. Nous restons dans la pièce, avec elle. Ces quatre murs capitonnés qui, plutôt que de la protéger d’elle-même et de ses névroses, la laissent, comme on le découvre ensuite, à la merci des ses démons. Tour à tour, Satan, puis Dracula, prenant la forme de son geôlier, viennent la tourmenter.

Si la rencontre avec ses deux persécuteurs et la découverte de l’identité de Dracula sont les points culminants de ce huis-clos, toute la charge émotionnelle de l’épisode repose sur la progression dans la relation qu’elle entretient avec son gardien. Celui-ci devient peu à peu sa boussole dans une pièce sans fenêtre, son ami, son confesseur.

Mais ce visage familier, qui est aussi celui de John Clare, nous donne l’illusion du confort. Quand elle croit parler à son protecteur, avoir enfin trouvé un peu de répit, celui-ci se révèle être Satan, ou Dracula.

La foi, la folie, la solitude et une certaine idée de la délivrance s’entrechoquent dans ces épisodes spéciaux. L’enfermement, toujours, fait basculer Vanessa Ives, telle une Alice au pays des horreurs, de l’autre côté du miroir.

Par Delphine Rivet, publié le 01/07/2016

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