Comment crée-t-on la playlist d’une série ?

De passage à Austin, Texas, pour l’ATX Television Festival, plusieurs showrunners et superviseurs musicaux se sont rassemblés pour discuter de la création de la bande-son d’une série.

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© Netflix

Lors d’un panel consacré à l’utilisation de la musique dans les séries, Justin Simien (Dear White People), Maggie Phillips (Fargo, Snowfall, Legion), David Hudgins (Friday Night Lights, Parenthood), Liza Richardson (The Leftovers, Friday Night Lights) et Dave Andron (Justified, Snowfall) ont évoqué les coulisses de la création de la playlist d’une série.

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Selon Maggie Phillips, tout est affaire de budget, désir du showrunner et gestion du temps. "Ce que les gens sous-estiment au sujet de ce métier, c’est à quel point tout le processus prend du temps." Il faut aussi avoir certaines réalités en tête. "Les gens ont tendance à penser que ce métier consiste seulement à choisir des chansons, mais ce n’est pas que ça. Il faut obtenir les droits, faire toute la paperasse, s’occuper du budget, négocier les prix de certains titres, gérer les producteurs…"

Richardson et Hudgins ont collaboré sur Friday Night Lights. Le showrunner souligne l’importance d’être sur la même longueur d’onde d’un point de vue créatif. "Ce que je préfère, c’est découvrir de nouveaux artistes grâce au superviseur musical", ajoute Hudgins.

Pour Justin Simien, créateur de Dear White People, "95 % du temps, la musique que l’on visualise pour accompagner une scène au moment de l’écriture ne fonctionne pas à l’écran". Tout le travail du superviseur musical consiste donc aussi bien à trouver la musique idéale pour une série ou une scène qu’à gérer les attentes du showrunner. Mais entre dénicher une chanson qui fonctionne à l’écran et pouvoir l’utiliser dans la série, la tâche du superviseur musical n’est pas aisée, car le budget d’une show ne peut pas tout lui permettre : "C’est délicat de trouver le titre qui convient d’un point de vue artistique, qui sonne bien mais que l’on pourra aussi s’offrir", explique Simien.

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On ne plaisante pas avec les droits d’auteur des artistes, surtout des plus connus. Justin Simien se souvient d’une anecdote qui en dit long : "Il y a une réplique dans un épisode de Dear White People où un personnage dit 'mama-say-mama-sa-mama-coosa' [référence à la chanson de Michael Jackson, ndlr]. Leur faire dire ça nous a coûté dans les 5 000 dollars !"

C’est un souci majeur au moment de créer la playlist d’une série. Les scénaristes ne prennent pas vraiment la mesure du coût d’une musique qu’ils ont en tête. Simien se souvient d’une blague qu’il voulait utiliser dans la première saison de Dear White People, qui jouait avec la chanson "I believe I can fly" de R. Kelly : "Ça aurait été la meilleure blague de la série, mais elle coûtait quelque chose comme 95 000 dollars et R. Kelly ne voulait pas de toute façon".

Faire des compromis

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© NBC

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Le superviseur musical et le showrunner doivent relever un autre défi, celui de convaincre les artistes, qui parfois refusent purement et simplement que leurs musiques soient utilisées dans une série. Dave Andron voulait absolument utiliser une chanson de Eurythmics pour un épisode de sa série à venir, Snowfall : "Ils ont refusé à plusieurs reprises alors j’ai fini par écrire une lettre à Annie Lennox, lui expliquant pourquoi cette chanson serait idéale pour cette scène, mais ça n’a pas marché."

"J’ai tout un dossier de lettres de ce genre !", avoue Justin Simien, qui, quant à lui, a écrit une lettre à Solange Knowles pour la saison 1 de Dear White People, sans succès. "Le gros de ce métier, c’est de gérer les attentes des créatifs. Le tout est d’avoir une alternative à la chanson qu’ils avaient en tête quand on ne peut pas avoir ce titre précis", explique Liza Richardson.

Sans Morgan Rhodes, Justin Simien n’aurait jamais découvert le titre "My Dream" de The Softones, que l’on entend pendant la scène où Lionel se fait couper les cheveux dans Dear White People. "C’est un bon exemple d’un cas où j’avais totalement tort et, elle, complètement raison. Cette chanson est parfaite pour cette scène, mais je ne l’aurais jamais choisie sans elle."

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Grâce au superviseur musical, les showrunners font donc de belles découvertes. "Sur la première saison de Friday Night Lights, nous cherchions à trouver l’identité de la série", raconte David Hudgins. "Tout le monde pensait que c’était une série sur le football américain et nous voulions faire comprendre qu'elle traitait plutôt d'une petite ville et ses habitants. Quand j’ai entendu "Devil Town" pour la première fois, j’ai trouvé cette chanson étrange et puis elle en est finalement venue à représenter l’identité de la série." Mais les droits s’en mêlent : au lieu d’utiliser la version de Bright Eyes, il faut se contenter de la reprise de Tony Lucca.

Avoir recours à des reprises est une solution souvent utilisée par les créatifs. D’autant que sur certains titres, il y a de nombreux auteurs à convaincre, et si l’un d’entre eux refuse, l’initiative tombe à l’eau.

Pour les showrunners autant que pour leur superviseur musical, ce métier offre aussi l’occasion de découvrir des artistes inconnus, et d’en aider certains. "On a payé cet artiste hawaïen quelque chose comme 5 000 dollars et ça lui a permis de reloger son père qui vivait dans un taudis", raconte Richardson.

Les coulisses de la création d’une playlist série sont plus complexes que l’on ne pourrait le penser de prime abord. Parfois, le succès d’une série pousse certains artistes à proposer eux-mêmes leur participation à la bande-son. Alors qui sait, peut-être que Justin Simien aura des nouvelles de Solange Knowles pour la deuxième saison de Dear White People.

Par Marine Pérot, publié le 16/06/2017

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