La relation la plus complexe de The Handmaid’s Tale est celle de June et Serena

Deux femmes puissantes et très différentes.

"Don’t ever confuse a woman’s meekness for weakness"*. Cette phrase, écrite par Serena Joy dans son livre, A Woman’s Place, qui a servi de base aux fondations de la République de Gilead, est une façon de résumer ce personnage de "méchante" aussi fascinante qu’une Cersei Lannister dans Game of Thrones. Incarnée par Yvonne Strahovski à son meilleur, la femme du Commandant dégage une douceur dans les traits de son visage, dans ses gestes parfois, notamment envers le bébé que porte June (Elisabeth Moss, tout aussi magistrale), contrebalancée par une rage intérieure qui a pris la forme d’une maltraitance physique et psychologique répétée envers sa mère porteuse esclave.

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Pour la servante, Serena est un bourreau, dont il faut se méfier la plupart du temps mais qui peut lui être utile en quelques circonstances extraordinaires. En saison 1, c’est elle qui lui tient les poignets quand elle doit subir ce viol ritualisé par le Commandant. À plusieurs reprises, elle doit s’humilier et supplier Serena de lui "pardonner" son attitude rebelle. Et à chaque fois qu’une porte s’entrouvre, en général quand les deux femmes sont amenées à se souvenir de l’avant Gilead, Serena la referme de façon brutale, voire cruelle. Parce que cela voudrait dire admettre qu’elle a commis une terrible erreur : que les relations de domination entre femmes instituées par cette république sont injustes et criminelles. Qu’elle a trahi son propre genre. C'est elle la véritable "gender traitor" (traître à son genre), mot utilisé par la dictature pour condamner les relations homosexuelles. L’histoire ne dit pas encore (et on ne sait pas si elle le fera) si c’est Serena qui a imaginé la division des femmes par castes et la condition des servantes. Elle souhaitait en tout cas que la fertilité soit reconnue comme une ressource nationale et voyait la reproduction comme un impératif moral.

Dépassée par sa propre création, Serena ne supporte pas sa condition de "wife". Autrice et polémiste conservatrice avant la dictature (on pourrait la comparer à une Eugénie Bastié qui aurait réussi à mettre en pratique ses idées), elle n’a techniquement plus le droit de lire ou écrire. Et puis, on apprend dans des flashbacks de l’épisode 6 comment elle est devenue infertile : en prenant une balle dans les ovaires alors qu’elle tentait de faire entendre sa voix dissonante dans une université progressiste. Ironiquement, elle a donc perdu sa fonction reproductrice alors qu’elle hurlait aux femmes : "Embrassez votre destinée biologique !"

L’ennemie de mon ennemi

Serena est une femme extrêmement forte mentalement. Cette tentative de meurtre ne l’a pas empêchée de continuer à répandre sa parole rétrograde ; mais au moment de la création de Gilead, ses propres arguments lui sont revenus en pleine face, tel un boomerang. La place d’une femme est dans le foyer familial, elle a donc perdu le droit de s’adresser à des hommes, même s’ils partageaient le même point de vue. À ce moment, elle a compris qu’elle ne pourrait ni avoir d’enfant biologique, ni accéder à un poste de pouvoir au sein de la nouvelle administration. Grâce à elle, c’est son mari, dépourvu des qualités de leader, qui a bénéficié d’un statut avantageux au sein du nouveau régime.

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Malheureuse, jalouse à la fois de la fertilité de June et du pouvoir de séduction qu’elle exerce manifestement sur son mari, Serena s’enferme dans sa colère et sa frustration. Sa propre cruauté lui fait mal : elle est bien souvent au bord des larmes, incapable de retenir sa rage, au moment de s’en prendre à June, notamment en saison 1. La relation entre Serena et June, faite de non-dits, de rapports de domination et de quelques moments plus doux était jusqu’ici l’incarnation parfaite de ce que le système patriarcal de Gilead fait aux femmes : les opposer les unes aux autres jusqu’à un point de non-retour. Les seules alliances féminines auxquelles on a pu assister jusqu’ici concernaient des femmes de la même stature sociale, comme les servantes entre elles, victimes de la même privation de liberté et dépossédées de leurs droits à disposer de leurs corps.

L’épisode 7, "After", amorce un rapprochement inattendu entre Serena et June. En l’absence du Commander Waterford – hospitalisé après l’attentat commis dans un nouveau lieu qui devait servir à Tante Lydia pour perpétuer le système des servantes – les deux femmes se retrouvent à la merci du Commandant Cushing, décidé à chercher des noises à June, et donc à son bébé par la même occasion. Et s’il y a bien un point sur lequel June et Serena s’entendent, c’est leur volonté farouche de protéger ce futur enfant. Pour ce faire, Mrs. Waterford n’y va pas par quatre chemins : elle émet un mandat d’arrêt contre lui en falsifiant la signature de son mari, avec la complicité de Nick. En deux temps, trois mouvements, la menace est écartée, ce qui donne une idée encore plus dingue à Serena.

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Dans l’ultime scène de cet épisode, elle convoque June dans le bureau du Commandant et lui explique qu’il est temps que la sécurité se calme sur les violences (une Martha vient d’être tuée dans la rue parce qu’elle mettait trop longtemps à sortir son passe) et que tout revienne "à la normale". Il y a peu de chances qu’elle entende par là "mettre fin à la dictature de Gilead", mais on est sur un sérieux début de rébellion. Serena s’est mise en tête de promulguer des lois dans le dos de son mari. Elle demande à June, qui était éditrice, de relire ce qu’elle a écrit. Tout à coup, la servante n’en est plus une. Elle demande un stylo à Serena, les deux femmes échangent un regard de connivence, puis Mrs. Waterford va s’asseoir, sereine, au bureau de son mari. On assiste, plutôt médusés, à cette improbable alliance.

Rien ne dit que Serena va passer du côté de la rébellion pour de bon et tenter de changer le système de l’intérieur, mais cet épisode annonce en tout cas un changement de paradigme dans sa relation avec June, qui, décidément, s’avère d’une richesse insoupçonnée.

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*Ne prenez jamais la douceur d’une femme pour de la faiblesse.

Par Marion Olité, publié le 04/06/2018

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