TODAY — Pictured: Ricky Gervais appears on NBC News’ « Today » show — (Photo by: Peter Kramer/NBC/NBC NewsWire)

Ricky Gervais : "J'ai un gros faible pour les idiots du village"

À l'occasion de la sortie sur Netflix de son troisième film en tant que réalisateur, Special Correspondents, Biiinge a pu s'entretenir avec Ricky Gervais. Où il est question de David Brent, Dieu, Twitter et la célébrité. 

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©️ MarionOlité/Konbini

Biiinge | Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce film français (Envoyés très spéciaux, 2009), au point d'avoir l'envie d’en faire un remake avec Special Correspondents

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Ricky Gervais | Ce que j’adorais dans ce film, c’est l'histoire de ces deux types en conflit avec eux-mêmes, obligés de fuir ensemble à cause d’un gros mensonge. J’adore disséquer le comportement des gens, la façon dont ils vont réagir face à une certaine situation. Cela en dit beaucoup sur leur personnalité.

J’aimais bien aussi l’idée de jouer "le petit gros". J’ai un gros faible pour les losers ou l'idiot du village. Par rapport au film français, j’ai appuyé sur l’aspect satirique et sur sa relation avec sa femme [incarnée par Vera Farmiga, ndlr]. J’avais envie de montrer comment elle est prête à tout pour devenir célèbre. Et puis la dynamique est géniale avec Eric Bana. Il apporte une présence très "jamesbondienne". Sans en faire trop non plus, j’avais envie que ce film soit plus "hollywoodien" que l’original.

D'ailleurs, Eric Bana était-il votre premier choix ?

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Oui, mais je ne savais pas du tout qu’il était aussi à l’aise avec la comédie. En fait, il a commencé sa carrière en jouant dans une comédie à sketchs [Full Frontal, ndlr]. Je l’avais vu dans Munich, où il était très sérieux et énigmatique. J’ai pensé que ce serait drôle de l’avoir. Il a vraiment un très bon sens de la comédie. On s'est beaucoup marrés ensemble.

Vous avez dit sur votre blog que Special Correspondents, c’était un peu Die Hard qui rencontrait Woody Allen. Vous pouvez développer ? 

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Oui [rires] ! Je voulais dire qu’il y avait de l’action dans mon film, et on n'en voit pas souvent dans ce genre de comédie à personnages. J’adore les "idiots" très normaux, analyser la façon dont ils réagissent face à des situations extraordinaires. J’aime aussi les petites victoires sur la vie. À la fin du film par exemple, ça ne finit pas par un baiser langoureux et un beau mariage. Ian [son personnage, ndlr] apporte juste un café à la fille de ses rêves. Vous connaissez le film La Garçonnière avec Jack Lemmon ? Il se termine dans le même esprit, avec Shirley MacLaine qui dit au héros : "Shut up and deal !"

J’essaie toujours de ne pas tomber dans le conte de fée. L’histoire d’un prince sur son cheval blanc ne m'intéresse pas. Je préfère les gens normaux. J'y ajoute un peu de romance, de la tragédie, de la peur, de la stupidité, des ego surdimensionnés, la célébrité et plein d’autres choses, bonnes et mauvaises !

"Je n’ai jamais compris pourquoi les gens veulent être célèbres à tout prix"

Cet intérêt pour la célébrité et ce qu’elle fait aux gens semble être au cœur de votre oeuvre. 

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Je suis fasciné par la célébrité. Je ne la comprends pas. Je n’ai jamais compris pourquoi les gens veulent être célèbres à tout prix, quelle qu’en soit la raison. Les gens préfèrent devenir célèbres pour de mauvaises raisons que de ne pas l’être du tout ! Même les enfants veulent être célèbres, leurs parents les coachent. Je trouve ça complètement fou. Ils vont détruire le monde [rires].

Ne pensez-vous pas que les réseaux sociaux comme Twitter ont une responsabilité là-dedans ? 

Ce n’est pas faux, mais Twitter est un outil à double tranchant, ce qui a tendance à équilibrer les choses. Les gens peuvent retweeter des célébrités, mais ils peuvent aussi leur dire "fuck off !". Twitter, c’est la cour de récré. Personne n’est mis sur un piédestal.

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Ricky Gervais est très présent sur Twitter, où il compte plus de 11 millions de followers. Il aime bien y faire le clown avec son chat. (©️ RickyGervais/Twitter)

Il y a de bonnes choses avec Twitter. On peut utiliser notre célébrité pour lutter contre la cruauté envers les animaux, faire signer des pétitions, bref, faire éclater la vérité. La vérité est mon dieu. C’est la chose la plus importante au monde pour moi. Il faut lutter contre le mensonge, l’ignorance, la corruption du pouvoir.

Tout ce que j’ai fait jusqu'ici tire vers un existentialisme. Je pense que c’est parce que je suis athée. Notre humanité et ce qu’on en fait, c’est tout ce qu’on a à mes yeux. The Office parlait de ces trentenaires qui n’ont pas un job reluisant et sont insatisfaits de leur vie. Derek s’intéresse à des octogénaires qui font le point sur leur vie. Je me considère comme un optimiste. Même si je fais vivre l’enfer à mes personnages, je reste toujours optimiste. Je pense que le meilleur finit par prendre le pas chez les gens.

"Nous sommes tous des David Brent"

Même chez un gars comme David Brent ? 

Oui, j’ai beaucoup d’affection pour David Brent. Il essaie toujours de faire de son mieux. Il ne veut blesser personne, il veut seulement qu’on l’aime. Nous sommes tous des David Brent. Qui ne veut pas être aimé et respecté sur cette planète ? On veut tous être génial, drôle, se retourner et se dire qu'on a eu une belle vie. David Brent personnifie tout cela.

Mais à force de trop en faire pour être aimé, il peut devenir pathétique, encore une fois, comme nous tous. Si The Office est un faux documentaire, ce n’est pas un hasard. Derek est une série plus dramatique, mais elle couvre aussi un des aspects de notre existence. Parfois on fait mal aux autres ou à soi-même, parfois on fait les bonnes choses au bon moment et, d'autres fois, on se ridiculise.

David Brent revient sur le grand écran en août prochain.

David Brent revient sur le grand écran en août prochain.

Je ne parle pas vraiment des vraies choses horribles qui se passent sur cette planète. Je n’ai jamais fait de documentaire sur la torture ou la guerre. Je pense que ce n’est pas ça qui affecte les gens dans leur quotidien. Dans une société moderne comme la nôtre, ce qui peut nous arriver de pire, c’est de croiser quelqu’un qui se montre grossier ou d’avoir honte après avoir dit un truc nul.

Voilà ce qui t’arrivera de pire dans la vie [rires] ! Je me concentre sur ces petites choses, car je pense qu’elles parlent à tout le monde.

La guerre est pourtant en toile de fond dans Special Correspondents

Oui, mais personne ne sait vraiment ce qu’est la guerre, en vrai. Elle est en arrière-plan, comme lorsque l’on regarde les actualités à la télé. Tu bois ta tasse de thé, le présentateur te dit "Tout un pays a été détruit", et en même temps tu hurles "Oh no, my fucking milk !" parce que tu t’es renversé du lait sur ton pantalon tout propre.

Les journalistes prennent assez cher dans votre film. Que pensez-vous de ce métier ? 

Oh, je pense que, comme dans toutes les professions, vous avez des bons et des mauvais journalistes. Je parle surtout de la tentation. Dans n’importe quelle profession, on est toujours tenté de prendre de mauvaises décisions pour arriver à notre but. Un journaliste peut avoir tendance à exagérer un propos parce que ça fait une meilleure histoire. Ils le font tout le temps, en fait, en choisissant des titres d’article un peu trompeurs. Ce n’est pas si mauvais, mais cela prouve qu’on a tous quelque chose à vendre.

©️Kerry Hayes/Netflix

©️ Kerry Hayes/Netflix

On peut mentir un peu sur son CV, dire qu’on était en voyage alors qu’on était au chômage... Ce sont de petites choses. Je m’intéresse au moment où le mensonge devient tellement gros que la personne ne s’en sort plus. Parce qu’il faut entretenir ce mensonge, et ça devient l’escalade.

"David Brent est encore plus pertinent aujourd'hui qu'à l'époque de The Office"

Votre prochain film sera un spin-off autour de David Brent, votre personnage culte de The Office. Pourquoi avoir fait ce choix de le centrer sur lui, sans faire revenir les autres personnages du show ?

J’ai toujours dit que je ne ferai jamais revenir The Office. Pour moi, la façon dont la série s’est terminée était parfaite. Mais David Brent est encore plus pertinent aujourd’hui qu’à l’époque. Il y avait des téléréalités sur des gens normaux qui devenaient célèbres, mais aujourd’hui, on est dans le sensationnel.

Vous avez des gens qui gagnent 50 millions de dollars par an en prenant des photos d’eux-mêmes. On a des gens comme les Kardashian. Certaines personnes sont prêtes à détruire quiconque se met sur leur chemin. Je veux voir David Brent dans ce monde.

Il n’est plus le boss. Il est devenu le petit poisson qui se fait humilier. Il voit des gens devenir célèbres pendant cinq minutes. Donc je pense que cette histoire est assez différente de The Office pour être intéressante.

Et puis David Brent est drôle, dans un sens tragique. Dans le film, des caméras le suivent alors qu’il part en tournée. Il poursuit son rêve de devenir une rock star. Il pense que les gens le filment comme si c’était la tournée des Rolling Stones alors qu’il s’agit en vérité d’une émission "Que sont-ils devenus" [dans la série The Office, les employés sont filmés, puis leur histoire est diffusée à la télé, rendant David Brent un peu célèbre, ndlr].

Votre dernière série était Derek. Vous avez de futurs projets de shows en tête ? 

J’ai toujours plein d’idées. Je ne sais pas laquelle je vais prendre en premier. J’ai tendance à travailler comme ça, avec deux-trois projets, et je finis par me lancer sur un.  Après le film sur David Brent, j’aimerais beaucoup refaire un peu de stand-up. Je n’en ai pas fait depuis au moins cinq ou six ans ! Et j’aimerais me lancer dans une tournée mondiale avant d’être trop vieux [rires]. Je ne sais pas, je ferais peut-être une nouvelle série avant, peut-être plus dramatique…

Votre personnage dans Derek et même celui de Special Correspondents sont de vrais gentils, comparés à David Brent ou Andy Millman. Ricky Gervais veut-il devenir gentil ?

Oh, vous savez, tout est question de perspective. Dans The Office, il y avait déjà des personnages d’une grande bonté. Mais on était centré sur l’idiot du village. Les gens se concentrent sur le personnage que j’incarne, car ils savent que c’est mon projet. Dans Derek, si vous regardez Kev (David Earl), ce mec est un pervers [rires] ! Dougie (Karl Pilkington) est un petit homme méchant et aigri.

Il faut regarder l'ensemble du tableau. The Office n’était pas vraiment une série sur David Brent. C’est tout un univers. Je n’ai pas vraiment changé. Ce sont les personnages que j’incarne qui sont très différents.

Quand vous regardez votre carrière, déjà bien remplie, qu’est-ce qui vous reste à accomplir selon vous ? 

Déjà, j’aimerais personnellement construire un refuge pour les animaux. Artistiquement, j’ai aussi plein de choses à explorer. J’aimerais réaliser un pur drama. Je n’ai jamais gagné un Oscar ou un Grammy [rires]. Je n’ai jamais écrit une pièce de théâtre, parce que j’ai trop peur. Mais je le ferai un jour ! Le champ est si large, j’ai envie de faire tellement de choses [sourire].

Special Correspondents, de et avec Ricky Gervais, est disponible sur Netflix depuis le 28 avril. 

Par Marion Olité, publié le 29/04/2016

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