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En saison 2, The Handmaid’s Tale est plus insoumise et terrifiante que jamais

En saison 2, The Handmaid’s Tale s’émancipe du livre de Margaret Atwood et se penche sur l’effondrement de la démocratie qui a conduit à l’asservissement de nos héroïnes. Attention, spoilers.

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Ce 26 avril, la saison 2 de The Handmaid’s Tale s’abattait sur les abonné·e·s d’OCS avec ses deux premiers épisodes. On avait quitté Offred/June dans l’incertitude. Qu’allait-elle trouver au bout de ce trajet en fourgon ? La liberté ? Impossible d’être optimiste, la série a su étouffer toute once d’espoir. On ne nous y reprendrait plus. Quels que soient les outrages subis par les servantes écarlates, Gilead et ses sbires trouvent toujours des moyens de les torturer davantage. On avait raison de craindre le pire… En saison 2, The Handmaid’s Tale est toujours aussi belle, son propos toujours aussi puissant, mais elle est également plus terrifiante que jamais.

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Les ombres de Gilead

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Plongée dans l’obscurité du fourgon, qui l’emmène soit vers la liberté, soit vers sa fin, Offred/June est littéralement incapable de voir où elle va, le conducteur refermant le clapet (seule source de lumière) entre elle et lui. Deux cartouches de fusil roulent sur le plancher du véhicule. Le visage d’Elisabeth Moss, toujours filmé au plus près des émotions, nous transmet instantanément l’angoisse de June. À cet instant, même si elle ne peut prédire le sort qu’on lui réserve, elle sait. Elle sait que le fourgon ne se dirige pas vers le Canada, le dernier refuge pour les opprimé·e·s fuyant Gilead, et que les portières ne s’ouvriront pas sur un visage familier.

Et effectivement, elle est emmenée dans un stade désert. Une fois de plus, on lit l’horreur sur son visage avant de constater, grâce à un plan plus large, qu’elle et d’autres servantes vont subir le courroux de leurs maîtres. Celles qui ont défié Tante Lydia vont payer le prix fort. Des potences s’érigent devant les femmes terrifiées. La séquence retourne le bide et semble durer une éternité. Pourtant la vraie punition n’est pas l’exécution, mais le simulacre. Le mal est fait. Elles sont là pour apprendre leur leçon et il s’agit de leur rappeler leur place dans la société. Elles ne méritent même pas la corde qui servirait à les pendre. Obéissantes, dévotes, muettes et fertiles, les servantes sont priées de rester des ombres.

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On a beaucoup vanté la pertinence de The Handmaid’s Tale en saison 1, et la capacité de Margaret Atwood, l’auteure du roman dont s’est inspirée la série, à voir dans le futur. Il n’y a pas de sorcellerie là-dedans. La saison 2 résonne déjà douloureusement avec l’époque dite "post-Weinstein", tandis que les droits des femmes dans le monde sont bafoués quotidiennement, et qu’aux États-Unis, l’accès à la contraception d’urgence est de plus en plus remis en question. À la Maison-Blanche comme dans les médias, certains hommes mènent une guerre idéologique contre le droit des femmes à disposer de leur corps. Au début du mois d’avril, un éditorialiste du site The Atlantic, Kevin Williamson, était viré pour ses convictions pour le moins archaïques et révoltantes. Selon lui, les femmes qui avortent méritent la pendaison. Au Salvador, une fausse couche peut vous envoyer en prison pour 30 ans.

On savait déjà que Gilead vouait un véritable culte à la procréation (même si celle-ci doit passer par du viol institutionnalisé), cet épisode nous confirme que la grossesse de June lui offre une protection (toute relative). Les servantes ne sont pas toutes égales dans leurs souffrances. C’est l’intersectionnalité poussée à l’extrême, le cumul des oppressions. Un privilège, aussi petit soit-il, dont June a bien conscience quand elle mange sa soupe tandis que, dans son dos, une de ses camarades d’insurrection est torturée.

Comment, en tant que femme ou personne non-binaire, ne pas ressentir dans sa chair tout ce qu’elles subissent ? Et toujours, cette sensation profondément angoissante que tout pourrait basculer demain. Il ne fait aucun doute que The Handmaid’s Tale engage un dialogue intime avec ses spectatrices, et, plus largement, toutes les personnes déjà discriminées dans nos sociétés. Bruce Miller, le showrunner, confiait à Uproxx : "Comme on le répète souvent, on préférerait ne pas être aussi pertinent. Le monde serait meilleur"

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L’enfer des colonies

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Le deuxième épisode se penche d’ailleurs sur Ofglen/Emily (interprétée de façon poignante par Alexis Bledel) et ce qu’a signifié, pour elle, le glissement des États-Unis vers le totalitarisme de Gilead. Quand un collègue lui demande de cacher son homosexualité, elle refuse de croire que les générations qui la précèdent se sont battues pour aujourd’hui être forcée de retourner dans le placard. La suite la convaincra du contraire. On lui arrache des droits durement acquis, on nie son identité sexuelle, son statut de mère, d’épouse… Toute la séquence de l’aéroport fait bien sûr écho au récent "Muslim ban" instauré par Trump.

Quelques mois plus tard, parce qu’elle a rompu les rangs et s’est autorisée quelques secondes de pure insouciance, elle est envoyée dans un camp de travail. C’est la première fois que l’on voit les terres putrides des colonies où les "unwomen" se tuent à respirer les vapeurs toxiques et à creuser le sol stérile. "Unwomen" ne signifie pas juste "non-femmes", mais plus littéralement "qui ne sont plus des femmes". On ne leur arrache donc pas seulement leur humanité, on nie le cœur même de ce qui leur vaut cette vie de servitude. Quelle cruelle ironie.

Dans The Handmaid’s Tale, toute femme est définie par sa relation aux hommes et sa capacité à procréer. Les "Handmaiden", à l’image des Afro-Américains réduits en esclavage, ont été forcées d’abandonner leur nom, et portent celui de leur maître (Offred, soit Of Fred ou, en français, À Fred). Emily, devenue Ofglen, puis "unwoman", est désormais un fantôme. Parmi les servantes, on ne parle pas des colonies, de la même façon que l’on pourrait taire nos plus grandes peurs, de peur de les voir se matérialiser. Les colonies, c’est l’oubli et la mort, et il n’y a pas de retour possible.

Désobéir pour continuer d’exister

Pourtant, Emily, même à bout de force, n’a pas perdu l’instinct de désobéissance qui l’animait quand elle a volé la voiture, en saison 1, pour un petit tour de piste. Pas tout à fait résignée, elle ira jusqu’à empoisonner une "Épouse" ("Wife", en VO, mariée aux "Commandeurs", c’est la plus haute caste à laquelle une femme de Gilead peut appartenir). Il n’y a pas d’espoir dans The Handmaid’s Tale, mais un désir permanent d’insurrection. Et si cette saison 2 n’a plus comme support le roman de Margaret Atwood, l’autrice a veillé farouchement sur l’écriture de ces épisodes, garantissant une continuité dans l’esprit du livre et le monde qu’elle a créé en 1985.

Par ses rappels constants à nos sociétés contemporaines, la série agit toujours comme un lanceur d’alerte. La perspective d’un tel glissement est terrifiante, et cette saison 2, dont le scénario est toujours aussi oppressant et la mise en scène viscéralement belle, rend l’expérience de visionnage singulière. Il y a une forme de masochisme à s’imposer une série comme celle-là quand on est une femme ou une personne non-binaire. The Handmaid’s Tale dépasse l’idée du divertissement et s’inscrit dans la tradition alarmiste de toute bonne dystopie. Quelques jours seulement après l’attentat perpétré par un masculiniste à Toronto, on se dit que rarement une série aura aussi bien capturé l’essence, et la dangerosité des sociétés patriarcales. Elles sont pourtant la seule réalité que nous connaissons.

La saison 2 de The Handmaid’s Tale est diffusée chaque jeudi sur OCS Max.

Par Delphine Rivet, publié le 27/04/2018

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