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On a parlé de ghosting, d’amitié entre femmes noires et du futur d’Insecure avec Issa Rae

Sacrée "Personnalité de l’année" par le Mipcom il y a quelques jours, Issa Rae a réussi en trois ans à construire avec Insecure une œuvre aussi cohérente que passionnante. Rencontre avec une femme tout sauf insecure.

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Si vous partez bientôt aux États-Unis, vous ne passerez pas à côté du phénomène Issa Rae. En octobre, la showrunneuse et actrice était en couverture des magazines Glamour US et Ebony. La saison 3 d’Insecure, sa série diffusée sur HBO et OCS en France, a été plébiscitée par la critique, comme depuis le début de la série. Elle creuse des sujets aussi divers que les masculinités noires, l’amitié ou encore ce fléau qu’est le ghosting. De passage à Cannes pour recevoir son prix de la "Personnalité de l’année" (elle succède à l’un de ses modèles, Shonda Rhimes), c’est une Issa Rae posée et inspirante qui a trouvé le temps de répondre à nos questions.

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Marion Olité | Vous avez expliqué que la saison 3 d’Insecure parlait du fait de devenir adulte et de tenter de faire de son mieux. Quelle forme cela prend pour Issa et Molly ?

Issa Rae | [Rires, ndlr.] Après cette saison, j’ai l’impression qu’Issa et Molly empruntent des chemins différents. Elles arrivent à un moment de leur amitié où tu es à un endroit de ta vie et ton amie à un autre. C’est ce qu’on a essayé de montrer. Qu’arrive-t-il quand tu grandis et que tu as l’impression que ton amie n’avance pas dans la même direction ? Je pense que Molly ressent ça par rapport à Issa. C’est une femme qui cartonne professionnellement, et qui voit son amie au contraire un peu perdue dans sa carrière. Vous verrez, dans la prochaine saison, leur amitié semble un peu au point mort.

A-t-on jamais fini de se débattre avec cette question de "devenir adulte" ?

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Je ne pense pas non, ce n’est pas un truc que l’on possède un jour, tout à coup. Là, je viens d’acheter une maison, et il n’y avait pas l’eau chaude. Le ballon était en panne, et… je ne savais pas quoi faire. Du coup, j’ai appelé ma mère ! Et j’étais là : "Maman, je suis censée faire quoi là ?" [rires, ndlr]. Il faut juste trouver le moyen de s’en sortir. J’ai la chance d’avoir encore une maman que je peux appeler. Il y a toujours ces moments dans la vie où tu fais face à une situation et tu ne sais pas comment la gérer. Je pense qu’être adulte, au final, c’est être à l’aise avec le fait de ne pas avoir toutes les réponses.

"Être adulte, c’est être à l’aise avec le fait de ne pas avoir toutes les réponses"

Toute cette affaire autour du fait de devenir adulte, est-ce que ce n’est pas très contemporain ? Je me demande si nos mères se posaient ce genre de questions.

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Je pense que oui : on fait face à des technologies différentes mais le sentiment reste le même. Après, c’est sûr que ma mère avait déjà trois enfants avant même d’atteindre ses 30 ans. Quand j’y pense, je me dis : "Jeeeez ! Jamais je n’aurais pu faire ça, comment elle a fait ?!" (rires) De ce point de vue, c’est différent. Mais émotionnellement, ce sentiment profond de grandir, chacune à sa façon – même si on n’a pas accompli les mêmes choses –, on le partage. J’ai tant en commun avec ma mère. Pas les enfants, mais la même mentalité, la même façon de penser.

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Pour revenir au thème de l’amitié, il est très présent en saison 3, notamment à travers la relation qui se délite entre Tiffany et Kelli. Que nous dit Insecure sur l’amitié entre deux femmes dans la trentaine ?

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Que l’amitié évolue et que c’est un moment toujours critique, parce que les gens commencent à fonder leur propre famille. Et cela peut éloigner naturellement les gens. Ça fait mal, parce qu’on a cette tendance à vouloir s’accrocher à nos amitiés, mais parfois la vie vient s’en mêler. Ce sont des conversations que j’ai constamment. Il y a des personnes que je pensais compter parmi mes amies pour toute la vie. Et ces cinq dernières années, les choses ont fait qu’on ne voyait plus la vie de la même façon. Ou c’est le timing, le calendrier parfois qui fait qu’on laisse partir certaines personnes.

Je pense que beaucoup d’hommes ne gèrent pas ça de la même façon. Ils peuvent fonder une famille et rester présents dans la vie de leurs amis masculins. Ils peuvent passer du temps séparés, et se retrouver comme si rien n’avait changé et qu’ils étaient toujours les meilleurs amis du monde. Ça peut paraître cliché, mais dans mon esprit, l’amitié entre hommes est différente. Pas meilleure ou moins bien, juste différente.

Pour rester sur le sujet des hommes, j’avais envie de parler de Daniel (Y’lan Noel) et sa relation avec Issa. J’ai le sentiment qu’elle ne lui a jamais vraiment donné sa chance. Peut-être parce que leur histoire est hantée par le fantôme d'un comportement dont Issa a honte (elle trompe son petit ami de longue date, Lawrence, avec lui).

Parfois, une personne représente un chapitre particulier de votre vie. Pour Issa, Daniel représentait la passion ou du moins l’image qu’elle s’en faisait. Il est à l’origine du fait qu’elle trompe Lawrence. En passant du temps avec lui et en finissant par vivre avec lui, elle découvre finalement qui il est vraiment, un mec incroyablement passionné par sa musique et qui ne veut pas compromettre sa vision artistique. Avec lui, elle réalise qu’elle n’a pas ça dans sa vie, une passion dévorante.

Elle se rend compte aussi de la façon dont il la voit. Et elle ne veut pas être vue comme la demoiselle en détresse, qui doit constamment être soutenue. Et du coup, cela a changé aussi la façon dont elle le voyait. C’est compliqué de débuter une relation avec tout cela en tête. Ce qu’elle a retenu de lui, c’est qu’elle a aussi envie de trouver ce qui la passionne vraiment.

La série met aussi en avant quelque chose de rare à la télévision, les masculinités noires, à travers plusieurs personnages. Comment avez-vous réfléchi à ce thème ?

On voulait l’aborder sincèrement, avec réalisme, sans être trop didactiques ou moralisateurs. C’est un sujet qui touche beaucoup de personnes noires que nous connaissons. Les histoires que nous racontons dans Insecure concernant les hommes noirs sont arrivées à mes amis noirs dans la vie. Nos scénaristes noirs fonctionnent de la même façon, en rapportant leurs histoires ou celles de leurs proches. Nous avions envie d’ouvrir le débat sur ce sujet. Je prévois des storylines pour explorer davantage les masculinités noires en saison 4.

Je veux montrer qu’il existe tout un spectre. La façon dont Daniel vit sa condition d’homme noir est très différente de celle de Lawrence par exemple. Dans les prochaines saisons, nous allons continuer à explorer ces thèmes autour de l’homme noir contemporain, exactement comme nous le faisons pour les femmes noires.

"Je veux écrire sur les couples mixtes d’une façon novatrice"

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À la fin de la saison 3, après quelques résistances, Molly commence une relation avec un homme asiatique. On imagine que cela va mener à une exploration des relations mixtes en saison 4 ?

Oui, je veux écrire sur ce sujet d’une façon neuve. Jusqu’ici, quand on parle des couples mixtes, c’est toujours pour mettre en scène les Blancs et les Noirs. Et il n’y a pas que des Noirs et des Blancs qui entretiennent des relations amoureuses. Pour cet arc narratif spécifique, j’adore la dynamique entre une femme noire et un homme asiatique parce qu’ils ont tous deux une histoire autour du rejet qui est intéressante. Je connais dans la vie des couples similaires – une femme noire et un homme asiatique – et il y a tant d’histoires à raconter autour de cela. Il y a aussi une histoire riche à Los Angeles autour de ces couples mixtes spécifiques, qui n’a pas encore été explorée.

En saison 3, vous abordez brillamment un thème qui parlera à tous les millennials : le ghosting. C’est un truc nouveau ou pas ?

Je ne pense pas que c’est un truc de millennials. J’ai l’impression que ça existe depuis toujours mais avec la technologie actuelle, c’est tellement facile de prendre de la distance, et faire comme si ce n’était pas de notre faute. À l’époque, quand une personne faisait ça, elle disparaissait complètement. Maintenant, on a l’impression que la personne est intentionnellement irrespectueuse. Et le spectre est large aussi quand on parle de ghosting. Pour quelqu’un, ça veut dire : "Je n’ai pas entendu parler de toi pendant une semaine", pour d’autres c’est : "Je n’ai pas eu de nouvelles de toi pendant toute une année". C’est devenu un problème de millennials parce qu’il existe tellement de moyens d’entrer en contact avec quelqu’un aujourd’hui, de voir ce qu’il fait… On peut vite réaliser que la personne va bien, qu’elle a posté des trucs sur Instagram et comprendre : "OK, c’est moi le problème, c’est moi qu’il ne veut pas voir." Et gérer cela sans perdre confiance en soi, c’est dur.

J’ai été ghostée, j’ai été coupable de ghosting. C’est quelque chose que l’on n’avait pas encore exploré dans Insecure, c’était l’occasion.

Le pire c’est que, dans l’épisode, il n’y a pas vraiment de raison pour que ce mec ghoste Issa !

Oui, et c’est exactement comme ça dans la vraie vie [rires] ! On a rarement l’occasion de comprendre pourquoi la personne a fait ça. Une pote m’expliquait que ça lui est arrivé, et un jour elle est retombée sur le gars. Il lui a dit : "Je ne savais pas quoi te dire." Ils avaient commencé une relation mais il ne ressentait pas grand-chose de son côté. Souvent, on n’a pas l’explication, et ça craint.

Insecure est diffusée en France sur le bouquet OCS.

Par Marion Olité, publié le 24/10/2018

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