Série culte : Ally McBeal ou la célibattante la plus drôle des 90’s

"I’ve been searchin' my soul tonight."

Le 8 septembre 1997 sur la Fox, une avocate trentenaire aux jupes ultracourtes, au comportement involontairement awkward et aux hallucinations régulières fait ses premiers pas à la télévision américaine. Elle vient de quitter son job précédent pour cause de harcèlement sexuel, et de rejoindre la firme bostonienne "Cage and Fish". Empathique, (beaucoup trop) romantique, ambitieuse, farfelue… Ally se débat parmi ses désirs contradictoires et lutte contre cette fameuse horloge biologique qui ne manque pas de se rappeler au bon souvenir des femmes sans enfant ayant dépassé les 30 ans. Un dilemme qui se traduit dans le pilote de la série par ce fameux "dancing baby" qui se déhanche sur "Hooked on a Feeling" et énerve la jeune femme. Il deviendra d’ailleurs l’un des tout premiers mèmes de l’histoire d’Internet.

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La particularité de la série de David E. Kelley est en effet de retranscrire les états d’âme de son héroïne (puis d’autres personnages tout aussi fantasques) par des insertions d’éléments surréalistes. Un procédé qui finira par gagner aussi les autres personnages. Par exemple, quand Ally retombe sur son grand amour de jeunesse, Billy, qui travaille dans la même firme qu’elle, elle apprend dans la foulée qu’il est marié avec une belle jeune femme blonde, également avocate. Elle a l’impression de se prendre une flopée de flèches dans le cœur : dans la série, ces flèches viennent en effet lui transpercer le cœur.

Le paradoxe Ally

À la fois très ancrée dans son époque 90’s et avant-gardiste, la série apparaît rétrospectivement (et c’est bien logique) pétrie de paradoxes. En pleine tendance des personnages féminins "badass" (Buffy, Alias, Dark Angel…), Ally McBeal met en scène différentes working women au caractère bien trempé. Le hic, c’est qu’elles passent leur temps à se crêper leurs parfaits chignons, souvent pour des mecs, sur des talons de 12 centimètres, dans des costumes ultraféminins qui laissent les hommes (loin d’être tous des canons comme les nanas) rêveurs. On a évidemment beaucoup parlé de la minceur extrême de Calista Flockhart, pas franchement un exemple de "body positivism" pour une série regardée par des tonnes d’adolescentes (j’en sais quelque chose, à 14 ans, mon idéal de beauté était Ally et ses os saillants).

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Ses autres complices de jeu – Lucy Liu, Courtney Thorne-Smith ou encore Portia de Rossi – ne dépassaient pas non plus un 36, mais elles arboraient toutes en revanche d’incroyables chevelures blondes ou brunes. Sans parler de la nature profondément romantique et sensible d’Ally, qui a une vague tendance, en bonne dépendante affective, à ne vivre que pour les hommes et cette image fantasmée du grand amour.

Georgia, Billy, Ally, Richard, Elaine et Renee.

Pour autant, Ally avait compris pas mal de choses avant tout le monde et via les affaires du cabinet, qui apportaient leur lot de personnages éphémères, elle s’attaquait régulièrement à des sujets de société. Très empathique mais quelque peu naïve quand il s’agit de s’intéresser à des êtres humains venant d’une classe sociale inférieure à la sienne, l’avocate se retrouve confrontée au fil des épisodes à des SDF, des marginaux de tous poils ou encore à une jeune femme transgenre et prostituée.

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Vingt ans plus tard, les défauts de ces épisodes sont évidents mais la série a eu le mérite de s’intéresser à la diversité des êtres humains, qu’ils soient issus d’un milieu populaire, de différentes minorités culturelles ou sexuelles ou encore d’âge divers. Contrairement à une écrasante majorité de séries des 90’s, David E. Kelley met en scène des personnages afro-américains comme Renee (incarnée par Lisa Nicole Carson), d’origine chinoise comme Ling (ce qui a fait décoller la carrière de Lucy Liu) ou encore de travestis comme l’excentrique Dame Edna. Alors, c’est parfois maladroit – Ling est par exemple le stéréotype de la méchante asiatique aux tendances SM –, mais en même temps, la série ayant duré 5 saisons, elle va heureusement faire avancer ses personnages féminins de façon spectaculaire, se faisant le reflet d’une époque en pleine période d’éveil.

Billy, en pleine période "macho man".

Ainsi, le grand amour d’Ally, Billy (Gil Bellows), traverse une période de remise en question de sa masculinité, qui le conduit à être de plus en plus désagréable envers sa femme, jusqu’à embrasser complètement sa "macho attitude". La douce Georgia va alors se couper les cheveux, divorcer, et devenir pote avec Ally (enfin !), qui remet régulièrement en place son ancien grand amour aux cheveux désormais blond platine. Finalement, on apprend qu’il souffre d’une tumeur au cerveau (une façon tordue d’excuser son machisme ?). Il meurt brutalement, en plein tribunal, dans l’épisode 16 de la saison 3, ayant juste le temps de dire à Ally : "Tu es la femme de ma vie."

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Au bout de la saison 5, Ally McBeal a plus ou moins appris à s’imposer dans le monde du travail. Dans sa vie intime pleine de trous, elle qui a toujours cherché "le grand amour" en a connu en réalité plusieurs, de Billy à Larry (passage mémorable de Robert Downey Jr. dans la série) en passant par Victor (Jon Bon Jovi, aka son seul compagnon issu de la classe populaire). Elle a fini par avoir une fille suite à une erreur médicale (un arc narratif un peu maladroit) et elle a acheté une maison qu’elle retape avec ses amis/collègues.

Choix en totale adéquation avec l’esprit de célibattante d’Ally : notre héroïne termine sa course folle sans être en couple et toujours rêveuse. Sortie de son époque, Ally McBeal n’est pas une série exempte de défauts, mais elle a pour elle une sincérité désarmante et une infinie tendresse pour les weirdos au cœur trop tendre pour ce monde de brutes. Big up au "Biscuit" John Cage (Peter MacNicol), le meilleur ami d’Ally, aux techniques d’intimidation de l’adversaire géniales en tribunal (remember les chaussures qui couinent, le nez qui siffle, l’eau qui coule le plus lentement du monde dans un verre…). Quelque part aussi, l’ambiance de travail au sein du cabinet d’avocat avait tout saisi des start-up en open space qui ont fleuri depuis les années 2000 IRL : un milieu ou hommes et femmes tentent de trouver leur place, où ils sont parfois potes dans la vie, où la limite entre vie intime et professionnelle est de plus en plus floue, pour le meilleur et pour le pire.

La scène culte : Barry White dans les toilettes

Le ton résolument décalé d’Ally McBeal a vite fait son succès. Un des running gag du show consiste à faire interagir les hommes et les femmes dans les toilettes mixtes, un lieu qui devient alors non genré. Dans cet espace, chacun·e parle de ses problèmes, se fait surprendre par d’autres en train de danser ou de tenter de se recomposer une attitude. L’étrangeté, la drôlerie et la bienveillance du show sont condensées dans ces toilettes. Il y a évidemment d’autres lieux emblématiques dans la série, comme le bar de l’entreprise, qui a vu passer de nombreux artistes en guest, à commencer par la musicienne officielle d’Ally McBeal, Vonda Shepard.

Mais aussi un certain Barry White, en cadeau d’anniversaire à John Cage, dont la chanson "You’re the First, the Last, My Everything" est le mantra personnel. La star de la soul représente à merveille l’esprit de la série. Ses chansons sont régulièrement utilisées pour ces fameuses danses de la joie dans les toilettes de la firme. Ally McBeal est une série qui aime passionnément la musique. Au point d’embaucher des artistes comme Josh Groban ou Jon Bon Jovi comme acteurs ou a contrario de faire chanter ses comédiens de formation, comme Robert Downey Jr. ou Jane Krakowski (aka l’extravagante secrétaire Elaine).

Les héritières

Ally McBeal est une série difficile à mettre dans une case, elle pioche dans plusieurs genres et c’est ce qui fait tout son charme. Son créateur, David E. Kelley, a donné vie à d’autres séries judiciaires comme les excellentes Boston Legal ou The Practice, mais qui manquent de la personnalité empathique et fantasque de son héroïne.

La série s’est révélée sans nul doute une précurseuse du genre de la "dramédie surréaliste", qu’on a retrouvée des années plus tard dans des séries comme Scrubs ou Man Seeking Woman, portées aussi par des weirdos attachant·e·s. Man Seeking Woman raconte avec mordant la solitude moderne d’un jeune homme fraîchement largué par sa copine, et Scrubs, plus frontalement comique, se penche sur les déboires d’une équipe d’internes en médecine, menée par le rêveur J.D. (Zach Braff), avec lequel Ally se serait sûrement bien entendue ! Les deux séries partagent un amour particulier pour la musique.

Le drama judiciaire The Good Wife peut aussi être considéré comme un autre héritier, même s’il est moins fantaisiste et porte un regard plus appuyé sur la société américaine. Mais tout de même, les deux shows ont en commun de plonger dans le milieu des avocats, de recourir régulièrement à l’humour, de mettre en scène une femme qui arrive dans un nouvel environnement de travail et y retrouve un amour de jeunesse. D’ailleurs, pour Ally comme pour Alicia (étrange proximité de leurs prénoms), le "grand amour" de leur vie est interdit et volera en éclats de la même façon. Will est terrassé en plein tribunal, comme Billy, mais pour d’autres raisons. Morale de l’histoire : si tu veux réussir dans la vie et t’épanouir en tant que femme, renonce à ce concept fantaisiste du "grand amour" inventé par Hollywood. Mais ne te prive pas d’aimer.

Par Marion Olité, publié le 08/09/2017

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