Série culte : l’équipage maudit de Firefly, vous ne lui prendrez pas le ciel

"Take my love, take my land, Take me where I cannot stand. I don’t care, I’m still free, You can’t take the sky from me"

Si l’on demandait aux critiques de faire un top 5 des séries annulées trop tôt, elle en ferait partie, sans le moindre doute. À l’issue d’une seule et unique saison de quatorze épisodes, Firefly est devenue culte et Nathan Fillion est depuis, aux yeux des sériephiles, le Han Solo du petit écran. Firefly est née de multiples inspirations, parmi lesquelles l’amour indéfectible de Joss Whedon, son créateur, pour le film La Chevauchée fantastique de John Ford, et une passion pour Killer Angels, un roman sur la bataille de Gettysburg écrit par Michael Shaara et auréolé d’un Pulitzer. Et bien sûr, on ne saurait parler de Firefly sans mentionner ses nombreux hommages, certains évidents, d’autres plus subtils à Star Wars.

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Une série qui méritait mieux

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Dès le départ, ça n’annonçait que du bon. Joss Whedon l’a pitchée avec toute la poésie et l’art de la formule qu’on lui connaît : Firefly serait un space western dans lequel "neuf personnes regardent la noirceur de l’espace et voient neuf choses différentes". Qui n’auraient pas eu envie d’en voir plus ? Les critiques série de l’époque, apparemment… Invité à regarder les premiers extraits de cette nouvelle production du studio Twentieth Century Fox, l’un d’entre eux a même ironisé, comme s’en souvient ce journaliste, à la sortie de la projection : "In space, no one can hear you yawn" (soit en français, "dans l’espace, personne ne vous entendra bailler"). Une référence au fameux slogan sur les posters d’Aliens, "In space, no one can hear you scream". Dur.

Heureusement, la suite leur donnera tort sur la qualité de la série, dont la popularité n’a même jamais cessé de grandir depuis son annulation. Mais durant sa courte vie, Firefly n’a ni rassemblé suffisamment de téléspectateurs, ni suscité la moindre envie, de la part de Fox, de la soutenir dans la tourmente. Tim Minear, le producteur exécutif de la série, se souvient, pour The Hollywood Reporter, de ces débuts difficiles :

"Ça a été un processus extrêmement compliqué, parce que dès le départ, Fox n’aimait pas le pilote. […] Ils n’ont jamais vraiment compris ce qu’était Firefly et n’ont jamais su l’apprécier"

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En dépit du très beau pitch de Whedon, personne n’y croyait vraiment. C’était le branle-bas de combat dans les bureaux de la chaîne, à quelques jours du lancement des upfronts, une période charnière où les networks dévoilent leurs grilles de programmes pour la rentrée à venir, et les nouveautés qui la composeront. Commander ou ne pas commander Firefly ? Le pilote d’une heure ne les a pas convaincus. Alors, avec l’énergie du désespoir, Minear et Whedon ont écrit un épisode en l’espace d’un week-end. "Train Job", initialement prévu pour être diffusé à l’antenne après le pilote, servira d’entrée en matière. Les responsables de la Fox ont finalement été séduits et ont donné le feu vert pour une saison complète.

Mais les membres de l’équipe de Firefly n’ont jamais senti, par la suite, beaucoup de soutien de la part du diffuseur, comme le souligne Jewel Staite, qui jouait Kaylee, toujours pour The Hollywood Reporter : "Nous avions conscience d’être des outsiders, des perdants désignés d’avance. Les gens haut placés ne venaient que rarement nous voir sur le tournage ou nous donner le moindre signe de soutien". Durant toute la durée de cette saison 1, le cast et ses scénaristes sont restés soudés dans l'adversité, et les fans ont répondu à l’appel.

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En dépit de l’énergie positive sur le tournage, l’annulation, même si personne ne se faisait d’illusion, a été douloureuse. Des audiences très faibles, une diffusion dans le désordre, la case horaire maudite du vendredi soir, la concurrence de séries taillées pour le succès comme Fastlane (également sur Fox, et que, ironiquement, tout le monde a oublié depuis), ou de mastodontes comme American Idol, l’implication de la chaîne qui laissait à désirer, une promo à côté de la plaque, un genre (le western space opera) ultra segmentant… Les planètes n’étaient pas alignées pour faire de Firefly une série qui rapporte.

La revanche des perdants

"Mais hey, c’est pas comme si Fastlane avait encore des conventions en son honneur aujourd’hui, n’est-ce pas ?", relativise Jewel Staite, non sans malice. Et en effet, la série peut compter sur ses Browncoats – des soldats ayant combattu durant la guerre d’Indépendance des planètes, vêtus d’un manteau marron à l’instar de Mal et Zoë, et qui ont donné leur nom aux fans. Mi-space opera, mi-western, avec des emprunts à la culture chinoise et au futurisme — elle se permettait même, sur un network, l’effronterie de jurer… en mandarin bien sûr, pour contourner la censure – Firefly était unique en son genre. C’est ce qui a causé sa perte, d’un point de vue purement financier, mais qui l’a surtout fait entrer au panthéon télévisuel.

Peu de séries peuvent se vanter d’une pareille prouesse en n’ayant été à l’antenne qu’une seule saison. L’écriture de Whedon, sa vision, et sa capacité à galvaniser ses équipes, qui le suivraient n’importe où, ont fait toute la différence. La solidarité et l’esprit de camaraderie hors caméra transparaissaient à l’écran, et c’est ce qui a participé à la rendre ultra-sympathique. On n’était pas artificiellement attiré par des cliffhangers faussement émotionnels, on était invité dans Firefly. Cette série, ses personnages tridimensionnels, et son équipage de mercenaires au grand cœur ont ouvert les bras aux spectateurs. Et ceux et celles qui ont répondu à l’appel lui sont resté·e·s fidèles.

En 2005, le showrunner passe derrière la caméra pour réaliser Serenity, un film qui vient clore l’histoire pour de bon (ou presque, puisque des comics ont également vu le jour). Et une fois de plus, on sent l’implication à tous les niveaux et l’envie de donner aux fidèles Browncoats les adieux qu’ils méritent. Des fans qui ont l’impression d’être considérés, écoutés, et dont on a pris en compte la peine après l’annulation. Et des scénaristes et acteur·e·s qui veulent juste terminer leur histoire selon leurs termes et pas parce que des personnes en costumes trois-pièces ont jugé que c’était un gouffre financier. Comme le vaisseau Serenity qui a permis à ces étrangers de se lier d’amitié envers et contre tout, la série Firefly a bâti un pont entre celles et ceux qui la font et celles et ceux qui la regardent. Et ce bien avant l’explosion des réseaux sociaux.

Scène culte : un pour tous, tous pour un

Il est difficile d'isoler une seule scène qui représenterait l'essence même de Firefly, tant l'esprit de la série transpire entre chaque dialogue, chaque ligne de script. On a choisi cette séquence de l'épisode 8, intitulé "Out of gas". Après avoir frôlé la mort et réparé son vaisseau alors qu'il se vidait de son sang, le capitaine Mal se réveille à l'infirmerie, entouré de son équipage, de ses amis. 

On a là la quintessence de Firefly : une famille de cœur et son foyer, le Serenity. Mal est sous le coup de l'anesthésie mais reste lui-même : il cabotine, réprimande gentiment Zoe pour l'avoir sauvé, mais précise qu'il est reconnaissant. L'épisode tout entier joue sur trois timelines, dont on a un aperçu ici : le présent avec ce capitaine prêt à tout pour remettre en état son vaisseau, le passé-proche qui nous montre ce qui a conduit à ces événements, et un passé plus lointain, qui marque la rencontre avec le Serenity et son équipage d'origine. Le parallèle avec le capitaine Joss Whedon et sa team est vite fait. Et comme à chaque fois dans Firefly, l'humour cache mal des émotions plus profondes et plus intimes. Une merveille.

L’héritière

On a beaucoup cherché. On s’est demandé laquelle des séries de SF actuelles arrivait à la cheville de Firefly. Il n’y a pas tant de space opera sur le petit écran, encore moins de qualité. Star Trek: Discovery, qui vient de débuter sur Netflix, joue dans une autre cour. Celle où le budget se voit à chaque seconde, et qui émane d’une franchise déjà ultrapopulaire. Hors compétition donc. Si l’on veut retrouver cet esprit de camaraderie, de série faite avec beaucoup de passion mais pas trop de sous, avec des mercenaires de l’espace badass, drôles, ultra-attachants, il faut chercher ailleurs. Sur une petite chaîne, une série modeste, mais aux rêves et ambitions aussi vastes que le cosmos… Certains auront déjà deviné à qui nous faisons référence : Killjoys.

Le trio composé par Dutch, la capitaine du vaisseau, et les frangins Jaqobis, John et D’avin, affronte tous les périls ensemble, s’engueule parfois, mais l’affection qu’ils se portent tous les trois demeure. Et jamais l’ascendant hiérarchique de la jeune femme sur ces deux hommes n’est remis en question. Dans le futur, on ne s’embarrasse plus avec les stéréotypes de genre. Le résultat est un condensé d’action, de fun (certains dialogues sont vraiment très drôles), de belles bastons chorégraphiées, avec ou sans pistolet laser. On fait avec les moyens du bord mais comme avec Firefly, on se sent invité·e·s dans ce vaisseau, dans ces aventures. Pas de doute que Killjoys, qui a déjà trois saisons au compteur sur Syfy, saura faire honneur, à sa façon, à l’héritage laissé par Firefly.

L’unique saison de Firefly, ainsi que les deux premières de Killjoys (en France, la série est d’abord diffusée sur Syfy), sont disponibles sur Netflix. Le film Serenity, quant à lui, existe en DVD et Blu-ray chez vos vendeurs habituels.

Par Delphine Rivet, publié le 28/09/2017

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